Recensement de la population LGBT américaine : une question qui divise
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Recensement de la population LGBT américaine : une question qui divise


Des sénateurs américains souhaitent autoriser le recensement de la population LGBT afin de mieux répondre à leurs besoins. Pourtant la question divise…

Quatre-vingt membres du congrès américains – dont de nombreux républicains – ont signé une lettre enjoignant le Bureau fédéral du recensement (rôle assuré en France par l’INSEE) de collecter des données sur la population LGBT afin de mieux cerner ses spécificités et ainsi mieux adapter les politiques publiques au niveau fédéral. Pour justifier cette initiative, les sénateurs soulignent que le Bureau de recensement le fait déjà pour d’autres données. Pour eux, il devrait en être de même pour les données sur le genre et la sexualité :

Comme vous le savez, le Bureau du recensement collecte, analyse et diffuse un large éventail de données sur notre population nationale. Ces données concernent aussi bien la santé et le cadre de vie que l’emploi et le niveau de revenus. Elles influences directement les politiques et les allocations annuelles des fonds fédéraux.

Cependant, et bien que cette initiative semble louable dans ses objectifs, certains defénseurs des droits LGBT s’inquiètent d’un « fichage » des personnes LGBT à travers le pays. Ainsi, Gregory T. Angelo, le président de Republicans Log Cabin – un important groupe républicain de défense des droits LGBT – s’interroge sur la pertinence de « demander à des individus de révéler leur orientation sexuelle auprès du gouvernement ». Il ajoute que « les résultats obtenus ne seront probablement pas un état des lieux précis de la population gay des États-Unis » puisqu’ils seront évidemment collectés sur la base du volontariat et de manière anonyme.

Distorsion entre population réelle et supposée

En outre, mener une telle étude statistique de grande ampleur pourrait raviver les querelles existantes sur le réel pourcentage de personnes LGBT au sein de la population américaine. Aux États-Unis, le chiffre communément avancé se situe entre 2 et 4% de la population. Néanmoins, les associations LGBT rejettent souvent ces statistiques arguant plutôt le chiffre de 10%. Enfin, un sondage réalisé par Gallup en 2015 auprès de la population américaine a révélé qu’une majorité d’Américains pensaient qu’il y avait 25% de personnes LGBT dans la population.

Cette distorsion entre population réelle et population supposée pourrait s’expliquer par la surreprésentation médiatique dont a bénéficié la population LGBT ces dernières années, notamment avec les nombreux débats autour du mariage et de l’adoption pour les couples de même sexe.

Key Jackson, la directrice nationale des programmes de COLAGE – un groupe pro-LGBT américain spécialisé dans l’homoparentalité  – explique qu’étendre le recensement à des critères de sexualité et de genre permettrait de casser le mythe qui veut que la communauté soit « très petite, dissociée et isolée ». Et de souligner :

Je sais qu’au niveau national les statistiques semblent dire qu’il y a un très faible pourcentage (de personnes LGBT, ndlr). Mais comme nous faisons partie de cette communauté et que nous sommes une organisation qui travaille avec les familles LGBT, nous savons que nous représentons un très large pourcentage de la population.

Key Jackson espère utiliser ces statistiques précises sur la sexualité et le genre comme un levier pour permettre une meilleure reconnaissance et de meilleures conditions de vie des familles LGBT. Enfin, elle souhaite ardemment que la sexualité et le genre soient pris en compte par le Bureau du recensement comme étant des critères légitimes au même titre que l’origine et le sexe.

Des données ? Mais pour quelle finalité ?

A contrario, Peter Sprigg, chargé des études politiques pour le Family Research Council – un groupe chrétien conservateur de promotion de la famille « traditionnelle » – met en garde les activistes LGBT :

Je pense que plus nous aurons de données et plus cela ébranlera certaines choses utilisées par le mouvement homosexuel pour promouvoir leur agenda. Par exemple, nous confirmerons davantage que le mouvement homosexuel est très réduit, bien loin des 10% traditionnellement avancés et encore bien plus loin des 25% du sondage réalisé par Gallup. »

Bien qu’il trouve ces questions sur la sexualité et le genre intrusives, il montre tout de même un intérêt partisan sur les questions ayant trait à la structure des familles dans la communauté gay, affirmant :

Je pense qu’en creusant (ces questions), nous découvrirons que les familles homoparentales sont en général instables (…). Les activistes homosexuels qui demandent (ces statitiques) devraient y réfléchir à deux fois avant de les demander.

Une pratique très encadrée en France

Nous voyons clairement que la question d’un recensement de la population en fonction de l’orientation de sexuelle et/ou du genre pose de nombreuses interrogations quant à la finalité des études réalisées et à l’utilisation des données collectées. Faudrait-il encore s’entendre sur les critères et catégories du questionnaire soumis à la population. En effet, parle-t-on de pratique, d’attirance, d’orientation… ? Lequel de ces critères sera retenu pour définir un pourcentage pertinent de la population homosexuelle ? Autant de points méthodologiques et sémantiques qui complexifient davantage le débat.

À ce propos, une enquête intitulée « Contexte de la sexualité en France » avait été publiée en 2007. Cependant, cette dernière n’avançait pas un chiffre global et ne s’arrêtait pas sur une définition claire. Encore une fois, c’est dire combien le sujet est délicat.

En France, le recueil des statistiques est très encadré par la CNIL, laquelle porte une attention toute particulière à la finalité des enquêtes ainsi qu’à l’anonymat et au consentement des répondants. Et ce afin d’éviter toute dérive tel que le fichage (formellement interdit par la loi) ainsi que la discrimination et la stigmatisation de certaines populations.

De fait, il est particulièrement difficile de mener des études de grande ampleur et d’avoir des statistiques précises pour lutter contre les discriminations. Pourtant, ces dernière se basent souvent sur l’origine ou l’orientation sexuelle, selon les partisans d’une prise en compte de critères jusque-là exclus des statistiques. Les détracteurs estiment, quant à eux, que le risque que ces données soient utilisées à mauvais escient est trop important. Le débat agite notre pays depuis plus de 20 ans et ne semble pas trouver de consensus…

 

Photo de couverture : Rassemblement LGBT aux États-Unis / Crédit : Jon Shapley/Corbis

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