A la recherche de la mémoire LGBT
Culture

A la recherche de la mémoire LGBT


La visite du musée LGBT de San Francisco m’a ému et je me suis demandé : qu’adviendra-t-il de la mémoire LGBT ?

La validation il y a peu par le Conseil d’Enseignement de Californie d’un module d’enseignement portant sur l’histoire des luttes LGBT dans les écoles du secondaire réaffirmait l’importance de la transmission de la mémoire des luttes des minorités dans l’éducation. Cette décision, bien que contestée même sur le territoire californien, si elle nous rappelle le manque cruel d’initiatives, d’espaces ou d’institutions sur le territoire français, mettait l’accent sur le rôle essentiel de cette mémoire encore trop souvent marginalisée dans la constitution d’une histoire collective.

Et si la figure d’Harvey Milk (popularisée par le film de Gus Van Sant), les émeutes de Stonewall (dont un film en préparation est déjà contesté par de multiples associations) et possiblement quelques noms de militant.e.s ou d’organisations comme ACT-UP lors de la crise du sida nous sont familières, parfois douloureusement proche, que savons-nous aujourd’hui véritablement des histoires de celles et ceux qui nous ont précédé ?

Des villes telles que Los Angeles tout comme la très emblématique ville de San Francisco font en effet de la Californie, un des états les plus représentatifs de cette histoire. Pouvoir parcourir la ville de San Francisco qui a participé à l’éclosion de la culture et du militantisme LGBT (bien avant les émeutes de Stonewall à New York d’ailleurs), qui a vu fleurir des centaines de cabarets, de bars et de clubs LGBT tout au long du 20ème siècle, laisse difficilement insensible (quand bien même la ville ne serait désormais, selon de nombreux LGBT+, qu’un reflet de ce qu’elle a pu être il y a un peu moins d’un demi-siècle).

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Le centre d’archive – The Gay and Lesbian Historical Society of Northern California – Photo : ©Cy Lecerf Maulpoix

Les quelques 600 mètres carrés du nouvel espace d’archivage de la GLBT Historical Society, association de préservation et de transmission de la mémoire LGBT+ fondée en 1985, désormais située près du quartier du Tenderloin, l’un des quartiers queer historique de San Francisco, en sont un exemple. Sont conservés en effet pas moins de 80 000 photographies dont certaines remontant au milieu du 19ème siècle, plus de 1000 heures de vidéos, autant d’enregistrements audios, 5000  titres de périodiques, 1000 tee-shirts et de nombreuses œuvres ou objets de figures historiques, d’artistes ou d’anonymes de la culture LGBT+ américaine.

Outre la chaise de dentiste de la boutique de photographie d’Harvey Milk située sur Castro Street, le centre regorge de surprises: une gigantesque collection de romans érotiques quasi-intouchée, des enseignes de bars, des peintures murales d’un ancien sauna gay, des talons hauts et costumes d’une performeuse trans de légende : Vicki Marlane.

Talons hauts d’un costume de Vicki Marlane - Vicki Marlane photographs and artifacts, 2014-01 - The Gay, Lesbian, Bisexual, Transgender Historical Society - Photo: ©Cy Lecerf Maulpoix
Talons hauts d’un costume de Vicki Marlane – Vicki Marlane photographs and artifacts, 2014-01 – The Gay, Lesbian, Bisexual, Transgender Historical Society – Photo: ©Cy Lecerf Maulpoix

Donnés ou récupérés par le centre, ces fonds témoignent d’une histoire bien plus riche que nous nous l’imaginons le plus souvent. Alors que je m’étonnais de cette richesse, Gerard Koskovich, l’un des membres fondateurs, me rappela l’engagement de l’association dès sa création à représenter la diversité de la communauté, ce qui signifie également donner toute sa place à la culture et aux productions populaires, à tout.e.s celles et ceux qui ont fait l’histoire et la culture LGBT+ au quotidien.

Journaux intimes et carnets de dessins décrivant l’arrivée de l’épidémie de sida à San Francisco, albums de photos appartenant à un couple lesbien enrôlé dans un corps militaire féminin pendant la seconde guerre mondiale, peintures et dessins érotiques, ces témoignages et collections d’anonymes reflètent par ailleurs une créativité, un besoin d’expression et de préservation de leur propre mémoire qui s’avérait tantôt drôle, poétique ou encore tragique..

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Photographie issue d’un album de Phillis Abry Kaplan, Phillis Abry Kaplan Papers – The Gay, Lesbian, Bisexual, Transgender Historical Society – Photo : ©Cy Lecerf Maulpoix

La création par l’association en 2011 de l’un des seuls musées LGBT+ au monde apparaît comme nécessairement complémentaire. Outre les expositions temporaires, une petite partie des archives du centre s’y trouve exposée et fait coexister des témoignages de membres d’une association destinée à la préservation et visibilisation de la mémoire des LGBT+ d’origine asiatique vivant sur la côte pacifique, des archives sur le premier groupe militant politique lesbien Daughters of Bilitis, des flyers de prévention à destination d’hommes gays et noir-américains au début de l’épidémie du sida ou encore un discours politique d’une drag-queen et militant pionnier latino-américain: José Sarria, oublié le plus souvent de l’histoire pour avoir été la première figure LGBT+ à se présenter à une élection dans les années 50, bien avant Harvey Milk.

Je me souviens très précisément de mon émotion alors que je découvrais le musée, il y a de cela quelques mois. Pour la première fois, ce qui se présentait très souvent comme une expérience individuelle résonnait soudainement de mille autres voix issues d’époques différentes. Pour la première fois également, ces voix et ces objets du passé éclairaient dans un espace muséal l’extraordinaire force de vie, de résilience et de lutte de celles et ceux qui avaient vécu avant nous mais aussi combattu pour nous, pour nos droits et nos libertés, encore souvent menacés.

La visibilité de ces histoires dessinait par ailleurs en contrepoint une absence, celle des autres, de ces histoires disparues, de celles et ceux dont les effets avaient été définitivement perdu à leur mort. La précarité, l’absence de famille parfois ou de disposition légale concernant la transmission des biens me rappelant l’extrême fragilité de la mémoire concrète léguée par les personnes LGBT+. Je ne pouvais m’empêcher alors de penser à la France, aux quantités d’archives, d’histoires passées sous silence et de lieux désormais oubliés, parfois d’ailleurs remplacés par des enseignes de luxe.

Alors que les questions de diversité et d’acceptation de la différence continuent de se poser comme des enjeux sociaux essentiels dans une période de crise politique et économique, peut-être serait-il temps de sérieusement songer, avant qu’il ne soit trop tard, à donner une place concrète à cette mémoire, non seulement pour s’y plonger avec nostalgie ou mélancolie, mais pour en faire un outil de transmission, d’éducation, d’hommage et qui sait peut-être aussi pour regarder vers le futur avec possiblement encore un peu plus d’espoir et d’énergie ?

Pour en savoir plus : www.glbthistory.org






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Crédit photo couverture : 1977 San Francisco Gay Day Parade. Photo ©MarieUeda. The Gay and Lesbian Historical Society of Northern California

  • benji

    Ce n’est pas si simple, il y a une mémoire LGBT dans des bibliothèques françaises. Reste à les exploiter et communiquer. La mémoire vivante aussi existe dans nos petites têtes.

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