Sister Roma ou la
Témoignages

Sister Roma ou la "Perpétuelle Indulgence" incarnée


L’une des premières Sœurs de la Perpétuelle Indulgence était à Paris dans le cadre des PinkX Gay Video Awards. Nous en avons profité pour revenir avec elle sur ses 30 années dans les ordres.

Sister Roma descend tout sourire et « en civil », comme elle dit, de sa chambre d’hôtel. Visiblement ravie de quitter Sans Francisco pour fouler les rues parisiennes. C’est la première fois de sa vie qu’elle vient en France, où elle ira rencontrer ses consœurs des couvents de Paris et de Paname. Sister Roma est avenante, touchante quand elle raconte l’histoire des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, et fidèle à sa mission d’amour et de compassion. Entretien avec une figure importante de l’histoire LGBT, « la religieuse la plus photographiée au monde ».

TÊTU | Vous avez 53 ans. Saviez-vous que vous deviendriez une telle icône en rejoignant les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence il y a 30 ans ?

Sister Roma | Absolument pas ! Je voulais juste rejoindre les Sœurs pour passer du bon temps et aider les autres. Entrer dans les ordres me donnait un endroit pour le faire. J’ai aidé à trouver de l’argent pour la lutte contre le VIH. Si je suis aujourd’hui considérée comme une « icône », c’est parce que j’ai commencé à l’âge de 23 ans… Et que je fête donc mes trente ans de service.

Pouvez-vous raconter à nos lecteurs les débuts des Sœurs à San Francisco ?

Je suis entrée dans les ordres en 1987, et les premières nonnes sont nées en 1979. A l’époque, dans la communauté gay, on appelait beaucoup de mecs les « clones du Castro »; ils étaient au fond très conformistes… et très machos, tous habillés en vestes de cuir et chemises en flanelles, de vrais bûcherons. Un petit groupe était fatigué de cette uniformité et ils ont eu l’idée d’aller emprunter des habits à de « vraies » religieuses en prétextant qu’ils montaient un remake de La Mélodie du bonheur. Ils n’ont évidemment jamais rendu les robes… Et à la place ils sont allés se promener dans le Castro. Les réactions des gens ont été bouleversantes, ils ont compris qu’ils tenaient une bonne idée. C’est là qu’est né le groupe des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence.

A l’époque, vous étiez donc un tout jeune homme avide de rejoindre ce groupe de sœurs flamboyantes et accomplies ?

Quand j’ai emménagé à San Francisco en 1985, après ma fac dans le Michigan, je me suis tellement marrée. Avant, j’étais dans une université catholique. C’est intéressant de se dire que pendant mes quatre années d’éducation catholique, on ne m’a jamais parlé de charité ou de spiritualité ; c’est en rencontrant les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence que j’ai connu ces sentiments. Je n’avais aucune idée de qui elles étaient. Un soir, j’étais dans le Castro au Midnight Sun. Tout le monde regardait les écrans de part et d’autre du bar, personne ne se parlait, quand soudain est entrée cette créature qui ressemblait à une showgirl, à une drag queen, à une nonne, à un clown. Pour la première fois, les gens ont arrêté de regarder les vidéos et l’ont regardée elle ! Je me disais « Mais bon sang qui est-elle ? » Elle connaissait tout le monde, elle riait, je me disais qu’elle était fantastique d’être venue ainsi seule. Un jour, elle m’a demandé : « Pourquoi ne te maquillerais-tu pas ? » Et ça a changé ma vie. Elle est ma mère, elle est Luscious Lashes.

A ce moment-là, vous disiez donc que ce n’était pas possible d’être une folle à San Francisco ?

Ce stigmate a toujours existé. Les gays ont tendance à être attirés par les mecs machos, virils, n’importe comment vous voulez les appeler. C’est dur parfois pour une drag queen de réussir à se faire baiser… Mais il faut savoir qu’il y a quelqu’un pour tout le monde dehors, il faut juste trouver la bonne personne.

Comment les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence ont donc réussi à se faire accepter dans le Castro des années 1980 ?

Le VIH et le sida avaient déjà décimé nos communautés. Personne ne faisait rien, surtout pas le gouvernement. Les Sœurs ont compris que c’était une maladie, elles l’ont accompagnée avec passion, compassion, de manière très pragmatique en s’occupant des malades comme de n’importe quels malades. Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence ont donc été le premier groupe à faire de la prévention. Ce genre d’action a donné au groupe sa raison d’être.

Elles ont même essayé d’empêcher le pape Jean-Paul II de venir aux USA ?

C’est sans doute leur action la plus médiatisée, en tout cas celle qui les a fait connaitre. Aux Etats-Unis, un individu ou une association peut s’opposer à l’entrée sur le territoire d’une personne. Cela n’a évidemment pas marché pour le pape, alors elles ont réalisé un exorcisme quand il a foulé le sol. Il ne voulait pas parler de prévention, des gens mouraient à cause du sida, il représentait donc le mal.

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Connaissez-vous les Sœurs des couvents de Paris ?

Oui ! Nous avons même deux couvents ici; les Sœurs de Paris, et les Sœurs de Paname. Il faut que je les voie ce week-end ! Sœur Rose, membre du convent de Paname, est l’une des Sœurs à avoir rejoint les ordres le plus tôt, à l’âge de 16 ans. C’est parce que ses parents étaient de grands activistes, elle nous connaissait bien depuis son enfance.

On vous voit souvent à Paris dans les manifestations, distribuant de l’amour et des préservatifs. Est-ce le même esprit qui anime tous vos couvents de par le monde ?

En 1987, on n’avait que six membres, à San Francisco. Aujourd’hui, il y a des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sur quatre continents ! Il s’agit toujours de promouvoir la Joie Universelle. Les gens qui nous rejoignent partagent la même vision du monde. J’aimerais savoir combien nous sommes… Des couvents ont ouvert partout – nous sommes comme Starbucks.

Deux vraies sœurs ont quitté l’Eglise pour se marier en Italie… Vous avez vu cela ?

Ohhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh… Non, je ne savais pas. J’adore, c’est incroyable.

Vous arrive-t-il d’échanger avec de « vraies » religieuses ?

Parfois, des gens qui prétendent être de bons catholiques ont une gros problème avec nous. Ils pensent que nous nous moquons des bonnes sœurs et de la religion, or c’est tout le contraire ! Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sont des nonnes, nous nous comportons comme des nonnes. Nous donnons à manger à ceux qui ont faim, nous prenons soin des pauvres. Il arrive que certaines nonnes nous comprennent. Elles comprennent qui nous sommes. Un jour, l’une d’elles nous a dit : « Je voulais juste vous dire que je suis une religieuse, et que j’aime ce que vous faites. Je pense que ce que vous faites est bon » C’était très émouvant. Tant de gens utilisent la religion comme un outil pour maintenir leur homophobie et leur misogynie; de nombreuses religieuses ne veulent pas de cela.

Vous travaillez aussi dans l’industrie du porno. De quel œil les Sœurs voient-elles cela ?

Nous avons toutes des vies et un travail à côté, car les Sœurs sont bénévoles. Les Sœurs ont toujours été « sex-positive », c’est-à-dire que nous valorisons le sexe. Pour moi, la pornographie fait partie de ce processus.

Facebook a essayé de vous empêcher de garder votre nom de Sœur…

Des drag queens voyaient leurs comptes fermer car elles n’utilisaient pas leurs « vrais noms ». Il était possible de dénoncer quelqu’un qui se serait inventé un nom. Or, je n’utilise jamais mon nom d’état civil ! C’est pour ça que j’ai créé la campagne #MyNameIs, puis j’ai pu travailler avec Facebook directement pour leur faire comprendre que dans nos communautés, les gens choisissaient souvent leurs noms.

 

La cérémonie des PinkX Awards animée par Sister Roma est disponible en intégralité sur pinkx.fr

 

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