Colette :
Témoignages

Colette : "Tout le monde peut choper le VIH et tout le monde peut militer contre ça"


Colette Amato, 25 ans, travaille à Aides. Elle va à la rencontre des différentes communautés pour améliorer leur état de santé et lutter contre les discriminations. Voici les réalités du terrain.

Ils étaient une dizaine à affronter le froid hier, dans l’enclave pavée formée par le square Sainte-Croix de la Bretonnerie en plein cœur du Marais. Depuis mercredi et jusqu’à samedi, deux barnums d’informations s’acoquineront avec trois stands de dépistage isolés du vent et des regards. A l’extérieur, sous la banderole « Rejoins-nous » et pas loin du poêle qui réconforte toute la petite troupe ankylosée par plusieurs heures de stand-up hivernal, il y a Colette, emmitouflée dans une fine doudoune noire. Sur sa poitrine, un badge blanc où s’enroule un ruban rouge au sommet de cinq lettres majuscules : Aides. La boule à zed et le regard franc, elle explique qu’ici, à l’angle du Cox, c’est « un lieu stratégique » pour faire de la prévention auprès des gays « qui sont des communautés qui utilisent le plus le préservatif, qui ont le plus d’information, mais qui sont quand même les plus touchées par le VIH ».

« On accompagne tant que la personne en a besoin »

Colette, elle, a l’habitude du froid et des maraudes. Avant de travailler pour Aides, elle était bénévole au SAMU social de Paris. Aujourd’hui, elle encadre les quatre salariés et les trente bénévoles qui composent l’équipe du 12ème arrondissement parisien. Ce qui signifie qu’elle s’installe deux fois par mois au « square Sainte-Croix », qu’elle assure des permanences en hôpital, qu’elle réalise des dépistages et surtout, qu’elle accompagne les personnes séropositives dans la vie de tous les jours, qu’il s’agisse de se rendre en laboratoire pour confirmer un test positif, ou de décompresser autour d’un verre.

On est dans la proposition. On accompagne tant que la personne en a besoin. Pour moi, l’accompagnement ce n’est pas forcément de la parole. C’est une présence. C’est ne pas être tout seul pour son premier rendez-vous en laboratoire, sans avoir à raconter comment tu te sens ou à rassurer l’autre.

Dans son panel d’activités, beaucoup de plaidoyer politique aussi. Comme lorsqu’elle organise une exposition où des femmes séropositives, photographiées de dos, mettent le doigt sur la sérophobie. Ou lorsqu’elle se joint à l’association FièrEs pour mener une « action salade » devant le siège du Parti socialiste qui n’a pas tenu ses promesses au regard de la PMA ou des droits des personnes trans. Quand elle collabore avec le Kiosque, Le Refuge ou Halte Femmes. Parmi ses expériences les plus marquantes, viennent les dix jours d’animation pour la journée mondiale des droits des femmes : en plus de réunir les groupes de femmes séropositives et des médecins, Colette y invite une troupe de théâtre pour permettre à ces femmes de jouer l’annonce de la sérologie à son entourage.

A l’issue de toutes ces journées-là, on a fait une journée un peu « cocoon » avec de la réflexologie et des choses comme ça car les femmes avec lesquelles on travaille ne s’autorisent pas toujours à se faire plaisir. Et là, une femme nous a dit qu’elle avait annoncé à son copain qu’elle était séropositive. Il a un peu flippé mais il a décidé de l’accompagner chez le médecin pour mieux comprendre. On a tous chialé ! Non pas parce que c’était grâce à nous, elle avait fait son chemin avant Aides, mais parce qu’elle nous l’a annoncé après tout le travail qu’on avait mené ensemble.

« Est-ce que t’es dans le non-jugement ? »

Dans son quotidien, Colette parle aussi « plan chems », « backroom » et relations durables avec les HSH – ces hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes.

Au delà du fait d’être une femme, c’est plus une posture : est-ce que t’es dans le non-jugement ? Est-ce que t’es dans la confidentialité ? Moi je ne savais pas forcément qu’il y avait des Grindr, des Hornet… Et au contact de ces populations-là, mais aussi des travailleurs et travailleuses du sexe, des personnes migrantes et cetera, j’ai découvert différentes cultures. On a besoin de militants qui font partie de ces communautés-là pour comprendre de l’intérieur comment ça se passe et pour pouvoir agir. Qui mieux qu’une personne séropositive peut expliquer comment elle vit.

Pleine d’idéaux et de volontés, Colette a directement embrayé vers la carrière sociale dès la sortie du lycée. Mais en troisième année d’assistante sociale, elle commence à “se fritter avec des collègues et des profs” et décide d’interrompre sa formation. En cause ? Des divergences sur la relation d’aide.

Je ne me suis pas retrouvée dans le social car les personnes en difficulté sont considérées comme des personnes en difficulté, et pas comme des personnes qui peuvent apprendre des choses aux autres. C’est pas à toi de plaquer « t’as besoin d’une maison » si cette personne, sa première demande, ça n’est pas ça. C’est aux personnes d’exprimer leurs besoins et après aux travailleurs sociaux ou aux militants de faire le pont et de faciliter l’accès aux droits.

« Si t’es gay et que t’es discriminé, c’est plus difficile de parler de ta sexualité et donc de te protéger »

Chez Aides, elle trouve ce qu’elle cherchait : pas de langue de bois mais du concret, sans crainte d’affronter la vérité en face.

Quand j’ai rencontré Aides, il y avait vraiment ce côté « tu injectes. OK. Maintenant, comment ça se passe pour toi et qu’est-ce que t’as à m’apprendre ? » C’est changer le regard. C’est lutter contre le VIH, les hépatites et les IST, mais aussi contre les discriminations parce que ça va de pair. Si t’as pas de papiers, c’est plus difficile d’avoir accès aux soins. Si t’es gay et que t’es discriminé, c’est plus difficile de parler de ta sexualité et donc de te protéger.

Avec le recul, elle suppose qu’elle s’est engagée parce qu’elle fait partie de la communauté LGBT, une de celles « déjà discriminées par la société civile classique » et « attaquées en priorités par le VIH ». Peut-être aussi parce sa propre mère a vu bon nombre de ses amis mourir du sida durant les années 80, sans trouver la force d’en parler. Surement parce qu’en 2012, en plein débats sur le mariage pour tous, Colette s’est dit qu' »il faut transformer la colère. Parce qu’arracher des affiches ou écrire queer power sur Ludovine de la Rochère, c’est pas suffisant ». Rentrer chez Aides, c’était la suite logique au 115.

« Les personnes séropositives ont droit à une sexualité »

Au-delà du dépistage on travaille aussi sur la santé globale. Comment t’as accès au dépistage ? A quel moment tu peux parler de ta sexualité librement ? Est-ce que t’as déjà été voir un proctologue ? Moi j’ai toujours été intéressée par la santé parce que quand on est dans la mouise, c’est ce qui passe à la trappe en premier. Dans les parcours des personnes que j’ai pu accompagner ou que j’ai pu rencontrer, je me suis rendue compte que c’est le premier facteur qui t’enfonce.

Aujourd’hui, 29ème journée mondiale de lutte contre le sida, Aides se concentre sur trois volets d’action : le TASP ou “traitement comme prévention”, la qualité de vie des personnes séropositives, et la lutte contre la sérophobie.

Aujourd’hui, une personne séropositive sous traitement ne transmet pas le VIH. C’est un outil supplémentaire pour casser la chaîne de l’épidémie. Ça veut dire aussi que les personnes séropositives, comme n’importe quelle personne, elles ont le droit à une sexualité, elles ont le droit de se faire plaisir. D’avoir des copains, des copines, d’avoir des plans culs si elles veulent. Aujourd’hui, quand on est séropos, on peut avoir des enfants séronégatif, on peut bosser, on peut faire plein de choses, mais il y a quand même un rejet. Et la sérophobie, même chez les gays, est encore très forte.

« Qu’est-ce qu’on fait avec ceux qui prennent des risques ? On les laisse se contaminer ou on leur propose un traitement ? »

Chez Aides, ça parle aussi d’un médicament controversé que nous sommes pourtant les premiers, en France, à rembourser intégralement :

La Prep n’est pas indiquée pour tout le monde. C’est des personnes qui prennent des risques, tout le temps ou de temps en temps, avec tel mec et pas avec tel autre, et qui ont le droit aussi d’être protégé à ce moment-là de leur vie. Ça fait plus de trente ans qu’il y a cette épidémie de VIH. On aura toujours des capotes, on aura toujours des seringues stériles, on parlera toujours du traitement d’urgence. Simplement il y a des gens qui prennent des risques. Qu’est-ce qu’on fait avec ces gens-là ? On les laisse se contaminer ? On leur dit « c’est mal, t’as pas mis de capote » ? Et bah non. On leur propose un traitement qui peut leur éviter la contamination. T’as pas mis de capote, tu viens faire un test, OK. Ensuite comment tu l’envisages ta prévention ?

Nous on est dans la réduction des risques, et on nous reproche souvent de ne pas être dans le zéro risque. Mais c’est impossible, parce que la réalité du VIH c’est aussi ça. Certains ont prédit une explosion des IST avec la Prep. Or l’explosion des IST on y est déjà. On y était déjà avant l’autorisation de la Prep.

Pour moi, tout ça c’est un problème politique et pas un problème de Prep. Et d’ailleurs la question du VIH est une problématique politique car plus il y a de moyens, moins il y a de contaminations, et inversement.

« Plus tôt t’es dépisté, plus tôt t’as accès aux soins »

Colette est néanmoins consciente que ce type d’avancées et ces modes de pensées nécessitent de la discussion et de la pédagogie pour se répandre dans la majorité. A l’avenir, elle souhaite accéder à un maximum de public et le plus souvent possible, ce qui signifie aussi de gonfler les rangs.

Aides ne pourrait pas vivre sans les militants non salariés, car c’est eux qui font la politique de l’association, qui donnent la direction. Quand t’arrives en tant que militant chez Aides, tu peux proposer ce que tu veux. Tu veux proposer du dépistage à Bobigny, tu veux bosser avec les travailleuses du sexe de Château Rouge, tu prends une équipe avec toi et tu y vas. Il y a une liberté d’action énorme. Tout le monde peut choper le VIH et tout le monde peut militer contre ça. Au-delà de ton orientation sexuelle et de ta sérologie. C’est un combat humaniste en fait.

Les doigts frigorifiés et le sac rempli de flyers telle une étudiante au sortir d’un salon, je m’apprête à quitter l’installation rouge et blanche. Deux hommes se présentent au stand à cet instant. Ils ne parlent pas français mais désirent faire un « quick test ». L’occasion pour Colette de rappeler une ultime recommandation :

Souvent les gens ont peur de venir faire le test. Mais il vaut mieux savoir. Parce que si tu ne sais pas, tu risques de dégrader ta santé. Tandis que si tu sais, tu peux rentrer dans le soin.  Plus tôt t’es dépisté, plus tôt tu as accès aux soins.

Plus d’information sur Aides ici.

Crédit photo couverture : Julie Baret

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