Axel Dauchez (Make.org) :
Opinions et débats

Axel Dauchez (Make.org) : "Les nouvelles technologies pourraient servir les droits LGBT"


TÊTU a rencontré Axel Dauchez, le fondateur de Make.org, il nous explique comment les nouvelles technologies (CivicTech) peuvent servir la démocratie et les droits LGBT…

Axel Dauchez a été patron de Deezer et de Publicis France. Depuis septembre, il se consacre exclusivement à Make.org, une plateforme collaborative qui vise à transformer la société en redonnant la parole et la légitimité aux citoyens. C’est ce que l’on appelle la Civictech (Civic Technology), la technologie au service du citoyens et de la démocratie. Une aventure passionnante qui pourrait également être la voie vers des espaces de réflexion autour des droits LGBT, de la lutte contre les discrimination et les inégalités. 

Pourquoi avoir quitté la direction de Publicis France pour lancer Make.org ?

J’ai eu l’idée de Make.org il y a environ un an et du coup ça m’a semblé évident que c’était ce que je devais faire. En même temps, j’étais chez Publicis en train de m’occuper de VivaTech dont j’ai attendu la fin pour me consacrer pleinement à ce nouveau projet.

Est-ce que cela coïncidait avec l’agenda politique national, notamment à l’approche des présidentielles, ou est-ce que s’en était déconnecté, dans l’idée d’un mouvement plus large ?

Non parce que tout notre sujet est de dire que voter ne suffit pas, qu’il faut se prendre en main. Donc, ce n’était pas tant l’élection comme un aboutissement que comme étant un sujet de tensions où le sujet politique est important pour tout le monde et qu’on ne voulait pas rater. C’est pour cela qu’on s’est dépêchés pour tout sortir en septembre.

Quelle mission se donne Make.org ?

On se donnent comme objectif de changer la société, d’être des transformateurs de la société. Le point de départ de Make.org, c’est de se dire que le problème principal auquel on est confronté, c’est une impuissance politique structurelle. On peut changer de gouvernants, on peut choisir l’alternance mais les marges de manœuvres sont bloquées, la société est bloquée, les gens sont bloqués sur leur corporatisme, le communautarisme, leur individualisme… C’est terrible car du fait de cette impuissance politique on est plus en démocratie puisque le bulletin de vote ne détermine plus l’environnement. Donc, comme on réalise qu’on a plus la main sur son environnement, on se focalise sur son intérêt personnel au lieu de regarder l’intérêt collectif. Cela crée un cercle pervers de décomposition de l’intérêt général. Je ne sers à rien donc je ne m’occupe que de moi.

En quoi la CivicTech représente-t-elle un enjeu pour les démocraties européennes ?

Make.org s’est donné un objectif très simple : comment faire survivre les démocraties européennes ? C’est ça notre rôle sur Terre. Pour être plus concret, c’est de mettre en place des forces de transformation qui impliquent le politique mais surtout les entreprises, les associations, les citoyens. C’est le premier principe de transformation. Puis, le second principe, c’est que pour faire ça, on va le faire partir d’un engagement populaire, on veut engager massivement des citoyens pour créer des actions collaboratives. Car, plus on va les faire s’engager sur l’intérêt général, plus on va reconstruire le socle commun. C’est vraiment reconstruire la démocratie à partir d’en bas car la démocratie participative est mourante. C’est pas l’idée d’une démocratie directe où se sont les gens qui décident, c’est une logique de transformation en faisant une pression colossale sur le système représentatif pour le réactivé.

Cette interaction permanente du citoyen dans la chose publique ne risque-t-elle pas de perturber le jeu démocratique ? Je pense notamment au risque de populisme ou de démagogie de la part des politiques qui répondraient à une émotion citoyenne.

Il y a plein de choses dans cette question qui est extrêmement importante. Le point de départ c’est que les actions que l’on va mener ne sont pas que des actions qui passent par un élu. Par exemple, c’est la marque Carrefour qui décide de résoudre le problème du gaspillage alimentaire. J’ai pris exprès une cause non-politique sur laquelle tout le monde est d’accord mais c’est l’idée. Autre exemple, 50.000 citoyens qui collaborent avec une association pour mener à bien à projet. Ça peut être également un élu mais on sort du concept que l’élu est le seul moyen de passer de l’idée à l’action.

C’est du lobbying citoyen qui ne se veut pas que politique.

Exactement ! C’est aussi du lobbying sociétal. Deuxième chose pour répondre à la dernière question, lorsqu’on a lancé Make .org, j’ai pratiquement pas dormi les premiers jours. Je me disais : « Mais qu’est ce qui va sortir de ce truc là ? ». Quand tu as 100.000 personnes sur une semaine qui contribuent à des thèmes, tu te dis : « Mais où ça va aller ? L’extrême gauche, l’extrême droite… » Puisqu’on est apolitique donc si on veut être cohérent, on laisse tous et tout s’exprimer.

Comment fonctionne concrètement Make.org ?

Avec des grands acteurs (Sciences Po, JCDecaux, BMF TV, RMC…), on lance des débats et on récolte des propositions citoyennes. Puis entre 40 et 60% de ces personnes vont voter sur ces propositions, ce qui va permettre de les trier et ainsi de faire émerger des propositions. Elles sont donc légitimes. C’est ça qui est important. C’est la première étape.

Ensuite, on va confronter ces propositions émergentes aux différentes sphères publiques. On a référencé un million de personne en France, qui sont tous les élus, tous les journalistes, toute l’administration et toutes les associations. Puis, on a un algorithme qui permet sur chaque proposition de savoir les 30 personnes qui sont impliquées dans le processus de cette proposition là. Quand une proposition émerge, on va commencer à faire un lobbying digital assez intense sur ces 30 personnes, pas pour qu’ils soient d’accord avec la majorité, mais pour qu’ils affichent leurs positions sur ces propositions. Ces deux étapes combinées permettent de créer un agenda citoyen.

Mais pour vraiment transformer la société, il faut une troisième étape. On va proposer aux votants d’une proposition des actions concrètes pour qu’ils s’engagent un peu plus. Par exemple, l’une des propositions, c’est d’enseigner des cours de coding à l’école. Tu reçois un mail qui te propose cinq actions concrètes : une action de lobbying auprès de l’Éducation nationale, une action d’une association qui va prendre 10 écoles pilotes et qui va mesurer comment ça se passe, une action avec une entreprise qui a décidé d’équiper les écoles en matériel informatique, une action avec un député qui a décidé de faire un projet de loi… Avec in fine cette question : voulez-vous vous engager ? Et là, tu cliques et tu es mis en contact avec l’agent en charge de cette proposition et tu t’engages réellement.

Avez-vous eu l’émergence de propositions relatives aux revendications de la communauté LGBT, par exemple sur la GPA ou la PMA ?

Pas pour le moment. Ce ne sont pas des thématiques qui ont été lancées mais elles pourraient l’être à l’avenir. Déjà, on a appris qu’il fallait que la question ne présage aucunement de la réponse. Ta question sur les droits LGBT me fait penser à un des thèmes de Sciences Po : « Quel est le prochain grand projet de société du futur gouvernement  ? ». Il se peut donc qu’il y ait des aspects sociétaux qui émergent.

En plus, il faut trouver une question ouverte. Ça ne peut pas être un sondage du type « Est-ce que vous êtes pour ou contre la PMA et la GPA ? ». Ça doit commencer par « comment ». Je pense que sur l’égalité, c’est trop large. En revanche, sur les discriminations, ça marcherait : « Comment réduire les discriminations ? ». Car ce n’est que comme ça que des choses pourraient ressortir. D’ailleurs, ça serait super intéressant car je pense que les réponses n’auraient rien à voir avec celles qui viennent d’en haut.

Pour rebondir sur un thème d’actualité, pouvons-nous imaginer une question comme « Comment fait-on pour reconnaître les enfants nés de GPA à l’étranger ? ».

Non, il faut pas le faire comme ça. Il ne faut pas que ce soit un « comment » technique. C’est le bénéfice qu’il faut aller chercher. Pour que ça fasse un débat avec des pour et des contre, il faut trouver un bénéfice général, qui ne soit pas que celui de la catégorie qui porte ce thème. Il faut toujours garder en ligne de mire l’intérêt général sinon ça ne peut pas marcher. Nous ne serons jamais un outils pour la défense d’intérêt personnel mais un outils de cristallisation de l’intérêt général. Donc, je pense vraiment que la non-discrimination est un bénéfice général. On aurait plein de choses sur le racisme ou l’homophobie. Il y aurait la création d’un vrai espace de réflexion.

De toute façon, notre objectif c’est d’arriver à 1 million de contribution par mois et que notre service à pour vocation d’être représentatif de ceux qui ont envie que ça change, je veux bien croire que a priori les communautés LGBT se mobiliseront plus que la moyenne de la population puisqu’elles ont plus de droits qui restent à conquérir. En revanche, la vraie question c’est « Aujourd’hui, dans une logique certes non représentative mais populaire, telle que celle que l’on propose, est-ce que les communautés LGBT ont plus de voix au chapitre, d’influence que dans le système actuel ? ». Je pense que oui mais c’est une autre manière de penser. Car, dans les médias actuels , on émerge par rapport a des intérêts personnels alors que dans notre système, il faut faire émerger par rapport à des intérêts généraux.

En somme, si on arrive à émerger dans votre système, on a un peu gagné finalement. On a réussi à sensibiliser le commun des mortels à nos intérêts personnels.

Oui, d’une certaine manière. D’ailleurs, je réfléchis pendant que je parle mais peut être que la clé c’est comme avec les grandes entreprises. A ces dernières, on leur demande de s’engager au niveau sociétal. Ça peut être sur le gaspillage alimentaire, la prise en charge des anciens. Il y a une grande consultation sur Make.org et la même en interne dans ces grandes entreprises. Puis, on met tout en commun, un grand régiment de gens qui veulent changer les choses avec les idées concrètes qui auront émergé de ces consultations. Puis, on se donne trois ans pour changer les choses. On édicte des grandes causes et des géants (médias, grandes entreprises, institutions…) qui s’associent pour gérer le problème.

Pourquoi ne pas se rapprocher d’organes ou d’associations représentatifs de telle ou telle communauté pour voir qu’elle grande cause d’intérêt général elles pourraient gérer pour ensuite pouvoir défendre leurs intérêts personnels. Qu’est ce que je peux faire pour les autres pour qu’on fasse quelque chose pour moi ? Imagine le changement de mentalités.

Cela mettrait en contact des gens qui ne se rencontrent peut-être jamais. Ça me fait un peu penser au film Pride où, dans les années 80, des militants gays récoltent de l’argent pour venir en aide aux mineurs.

Prenons le problème des SDF, par exemple. Imaginons un surinvestissement de la communauté LGBT – à voir comment on la cible puisqu’elle est diffuse… peut-être à travers des associations représentatives – pour aider à résoudre le problème des SDF. Il n’y aucun intérêt personnel. Ça n’apporte rien à cette communauté dans la défense de ses intérêts. Imagine ce que ça changerait dans les rapports sociaux. Je pense à ça car c’est ce vers quoi entreprises tendent aujourd’hui. Donc pourquoi pas l’appliquer à d’autres, c’est une idée.

Merci Axel Dauchez

Pour en savoir plus : www.make.org

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