La fille et les garçons de Las Aves foutent le
Culture

La fille et les garçons de Las Aves foutent le "Perfect Mess"


Energie hip-hop, look UFO et riffs de guitare punk, les trois musiciens de Las Aves bousculent les codes pour livrer un message féministe et hors-les-cases.

C’est l’histoire d’une bande de potes qui s’est rencontré à Toulouse à l’adolescence. Qui a tenté de maîtriser le skate mais qui s’est rabattu sur la musique après plusieurs gamelles. Trois garçons et une fille qui forment les Dodoz en 2004 et sortent deux albums avant de troquer les ailes de l’oiseau préhistorique pour une espèce ibérique. Las Aves éclot en 2013. Le nom leur plaît car il ne « se rattache pas à de la musique occidentale, pop ou électro ». Parce qu’il désigne également un archipel à l’ouest du Venezuela; « un truc un peu exotique, bizarre et perdu au milieu de la mer » menacé par l’avancée de l’océan. Éphémère. Occasion de remettre les compteurs à zéro, « d’aller vers des endroits inconnus pour nous surprendre autant qu’on voudrait surprendre les gens ».

 

Las Aves
© Florian Duboé

 

Désormais deux garçons et une fille, le groupe se nourrit du hip-hop, du rock, du punk, de la musique psychédélique, mais aussi de la trap et de la bass music que Jules et Vincent ont expérimenté lorsqu’ils étaient DJs résidant dans un club. Avec Géraldine, la chanteuse, ils sortent un premier album en mai 2016 : Die in Shanghai. Le logo a été inventé par le cerveau artistique de Major Lazer (Ferry Gouw), et la couverture, pensée par le peintre hyperréaliste Jacques Parnel. Sur scène, c’est la claque musicale, appuyée par les jeux de lumières et les explosions vocales de Géraldine. Sublimée aussi par l’apparition hiératique d’Olivia Merilahti, la moitié féminine du duo The Dø, lors d’un concert bondé à la Maroquinerie le 15 décembre.

 

Qu’on écoute les titres “Perfect Mess”, “Heartbeats”, “N.E.M.” ou “Gasoline”, il est difficile de ne retenir qu’une facette de votre musique. Comment vous décririez votre style ?

Jules : Nous on avait appelé ça « art-pop » ou « futur-wave ». Art-pop parce qu’on fait quand même de la pop, dans le sens où ça reste une musique que tout le monde peut comprendre et écouter. Ça reste un truc agréable à écouter. Même s’il y a plein de choses expérimentales là-dedans, on aime bien les mettre dans un beau papier cadeau, bien fait et bien brillant. Et art parce qu’on est très influencés par le cinéma et toutes les cultures un peu plus alternatives, un peu plus underground, qui nourrissent tout ça et donne cet aspect un peu plus rugueux à notre pop. Une pop qui essaie d’aller plus loin.

Un jour Géraldine, quelqu’un t’as dit “soit tu perds 5 kilos et tu deviens bonne, soit t’en prends 15 et tu deviens un personnage comme Beht Dito.” Tu ne peux pas nous dire qui ?

Géraldine : Ah non, on peut pas dire qui c’est ! Mais cette citation elle est forte, tu la retiens et moi je l’avais retenu. C’est des petites choses comme ça, des petites phrases au détour de chaque conversation qui font montre qu’à chaque fois on fait une différence dans la manière de voir le corps et le physique de la chanteuse par rapport aux garçons. On a toujours senti cette différence-là et on essaie de passer au-dessus en s’habillant tous en blanc, et moi en me laissant faire ce que je veux, absolument. Le but c’est pas de dénoncer ou de dire que cette personne est un gros misogyne. C’était plus pour que les gens se rendent compte de ça. Pour dénoncer un phénomène général de société.

D’ailleurs vos clips sont pensés comme une trilogie autour du monde avec 5 filles très indépendantes… C’est ce même message de girl power ?

Géraldine : C’était dans cette idée-là : montrer une autre image de la féminité. De ne pas être dans la dénonciation et dire « c’est pas bien de montrer ça, c’est pas bien de montrer ça », mais plutôt d’aller dans un élan positif où on se dit « nous on a envie de voir plus ça ». Donc ce qu’on va faire, c’est que dans nos clips, on va montrer des meufs normales qui vivent partout autour de la planète. Et pas des poupées sur papier glacé.

Las Aves

Aucun garçon dans les clips donc, alors que les deux tiers du groupe sont des hommes ?

Jules : Le gros choix de cette idée c’était pour aller à contre-courant de cette dynamique où les membres d’un groupe doivent se vendre, doivent plaire aux gens. On voulait que les images soient au service de la musique et que ça soit quelque chose d’extérieur à nous. Prendre du recul et mettre l’accent sur autre chose. Retrouver un truc sain dans toute cette promotion on va dire. Que ce soit artistique, avec un vrai propos. Parce qu’être plaisant, c’est pas ça qui fera avancer le truc.

On parle là de l’égalité entre les sexes, qu’en est-il de l’égalité entre les sexualité ?

Géraldine : Le mariage pour tout le monde, l’adoption pour tout le monde…

Jules : Ça nous paraît évident, mais oui c’est important de le dire. On est très potes avec Bagarre qui sont hyper engagés là-dedans. Nous c’est vrai qu’on l’est moins dans nos messages parce qu’il y a personne qui est vraiment gay dans le groupe…

Géraldine : « Personne qui est vraiment gay ! » (rires)

Jules : Mais c’est évidemment un truc qu’on défend à fond.

Dans le clip “Leo”, on attend, on a envie qu’il se passe quelque chose entre ces filles ! Pourquoi est-ce qu’il ne se passe rien ?

Géraldine : C’est une bonne question… Elles font ce qu’elles veulent, peut-être qu’elles veulent le faire une fois tranquilles.

Jules : Ce ne sont pas de actrices en fait. Ce sont de vrais potes qui font du surf tous les jours. C’est ça le principe aussi. Dans “N.E.M.” c’est pas une bande de copine mais des filles qui habitent ce quartier, qui vont se faire coiffer dans ce salon et qui sont devenues amies grâce au tournage. Et à Shanghai c’est un vrai groupe d’acrobates. On voulait vraiment choper de vrais vies dans différents endroits du monde. Et du coup, effectivement, il ne passe rien entre ces filles. Il y en a peut-être qui sont lesbiennes dans la bande mais même nous on n’en sait rien. Il n’y avait pas de scénario : le réalisateur est parti avec elle une journée et une nuit. D’aller s’éclater, d’aller surfer, d’avoir cette vie un peu garçon manqué c’est vraiment leur vie.

Las Aves
© Florian Duboé

Tu parles du réalisateur Focus Creeps (Arctic Monkeys, Trash Talks, King Krule…) C’est vrai que pour l’ensemble de l’album vous vous êtes entouré d’une équipe de cadors. Quel vernis a apporté Dan Levy (The Dø) à votre musique ?

Jules : A la base de notre rencontre, il est parvenu à nous émanciper de plein de vieilles habitudes qu’on avait. Il nous a un peu secoué pour qu’on aille dans des endroits plus risqués. Il nous a poussés dans ce chemin-là. Il est très fort pour déstabiliser les gens et les pousser à sortir le meilleur d’eux-même C’est vraiment une sorte de coach. Et après, évidemment, dans le son de l’album… ça a duré longtemps, quasiment deux ans. C’était des discussions de plusieurs heures, parfois des engueulades, parfois des moments hyper cool et de fête. C’était vraiment une rencontre humaine et artistique hyper forte pour nous et qui nous a aidés pour ce nouveau départ. Plus que des trucs techniques ou de matos. On parle souvent de psy-musicale, ou comme si ça avait été notre LSD : un révélateur d’un truc que t’avais en toi.

Vous avez dit un jour “nous avons une idée bien précise de ce que doit être notre musique, tant au niveau sonore que visuel.” Etes-vous à ce point perfectionniste ou est-ce que vous laissez aussi de la place à l’improvisation et à la spontanéité ?

Géraldine : A la fois on est perfectionniste, et à la fois on s’attache à des « petits accidents » qu’on veut absolument garder par la suite.

Jules : Je ne pense pas qu’on soit perfectionnistes, on est intransigeant sur le fait de maîtriser. On sait ce qu’on veut de manière générale, mais une fois qu’on est dans la création de ce truc-là – que ce soit une vidéo, un morceau… – on s’attache énormément à la spontanéité. Au truc qui n’était pas prévu. Nos séances photo par exemple, on les fait souvent sur un coup de tête : on appelle un pote et on part le lendemain avec une voiture faire un truc. On n’est pas du tout dans le perfectionnisme clinique, simplement on sait ce qu’on veut et on va tout faire pour le réaliser à notre façon. Mais dans la réalisation, notre côté punk nous rattrape un peu : on laisse énormément d’élément extérieures imbiber notre travail. Et pareil dans la conception de l’album : il y a toute une partie de l’enregistrement qui est très do it yourself dans la chambre de Géraldine. Donc on a utilisé du matériel pas hyper professionnel, on entend un peu les ronronnements de son chat… On tient à tout ça.

Las Aves
© Florian Duboé

C’est quoi le « gang du futur » que vous incarnez avec Las Aves ?

Jules : Sur scène on est tous habillé en blanc pour créer une sorte de bête mutante, à partir de nous trois. On voulait s’éloigner de ce truc qu’il y a souvent dans l’électro-pop actuelle : une chanteuse un peu leadeuse et très sexuée, poussée dans des codes clichés. Nous on voulait vraiment que ce soit une sorte de gang avec un esprit plus « groupe ». C’est quelque chose qui vient davantage du rock que de la tendance actuelle très stratifiée et qui repose sur des personnalités uniques qui vont percer… Nous on voulait garder cette idée d’équipe un peu indéfinissable et que les sexes soient effacés. Qu’on ait pas « des mecs » et « la meuf ». Et pourquoi le futur ? Parce qu’on essaie d’utiliser des trucs du passé pour imaginer notre futur à nous.

Vous avez sorti l’album Die in Shanghai en mai. Aujourd’hui vous en êtes où ?

Géraldine : En ce moment on est en tournée, on a plein plein de dates un peu partout en France.

Jules : A chaque fois qu’on fait un nouveau morceau on le teste en live. On pense chaque concert comme une sorte d’expérience, d’immersion dans notre univers.

Géraldine : Le son est assez différent en live : c’est plus rock, plus percutant… Il y a un côté plus animal. On essaie de garder la qualité des chansons et d’y amener une certaine animalité.

Jules : On essaie de se rapprocher des effets d’une drogue, qui veut te faire sortir de ton corps. Ce mélange d’énergie, de lumière et de son.

Las Aves
© Florian Duboé

Un dernier mot pour nos lecteurs qui ne connaissent pas encore votre univers ?

Jules : Venez vous droguer naturellement avec nous en live.

Géraldine : Venez vous droguer sans drogue !

 

Apparemment, c’est garanti sans descente. Le groupe Las Aves sera en concert à la Cigale le 23 mai 2017. Plus d’info sur le site officiel de Las Aves, ou sur leur page Facebook.

Couverture : crédit photo Rodrigue Huart

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