Barry Jenkins, réalisateur de
Culture

Barry Jenkins, réalisateur de "Moonlight" : "Mon héros est pauvre, noir, gay... C'est ma vie"


Rencontre avec Barry Jenkins, le réalisateur de Moonlight, film prétendant aux Oscars qui déploie l’identité d’un jeune Noir Américain aux prises avec sa sexualité.

Moonlight, qui sort dans les salles françaises ce mercredi, est un phénomène cinématographique rare. Film indépendant réalisé avec peu de moyens sur le parcours de Chiron, un jeune Noir issu d’un quartier pauvre de Miami, il n’était pas prévu qu’il gravisse les marches du succès au point de remporter le prix du meilleur film dramatique aux Golden Globes le 8 janvier dernier. Depuis, il a été nominé huit fois pour les Oscars et pourrait bien battre l’ultra-favori de l’année, La La Land de Damien Chazelle.

Rencontre avec le réalisateur, Barry Jenkins, qui s’est fondé sur la pièce du dramaturge Tarell Alvin McCraney pour écrire son scénario, mais aussi sur sa propre histoire.

Moonlight Barry Jenkins

Le film est adapté d’une pièce mais il a aussi beaucoup de points communs avec votre histoire personnelle… Comment les deux influences se sont-elles télescopées ?

Mon précédent film [Medecine for Melancholy, il y a huit ans, ndlr] se déroulait à San Francisco. Il fallait que je tourne dans les lieux où j’ai grandi. Le personnage de Paula, la mère de Chiron, ressemble en effet beaucoup à la mienne… Mes amis, qui avaient vu la pièce de Tarell [Alvin McCraney, ndlr], se sont dits que je pourrais m’identifier au personnage. Ils ont eu raison. Mais la durée de la pièce n’est pas la même, l’action se déroule sur un seul jour et vous passez un moment avec chaque personnage. Dans mon film, l’action se déroule en trois parties, sur toute une vie.

Comment avez-vous réalisé le casting du film ?

Je voulais trois acteurs pour le même personnage. Dans ce film, je demande : pourquoi la société fait de nous ce qu’elle veut ? Pourquoi doit-on marcher d’une certaine manière ? Je ne voulais pas caster des gens qui se ressemblent mais retrouver la même essence spirituelle dans leurs yeux. Ils expriment le même sentiment. Les trois acteurs ne se sont pas rencontrés pendant le film, pour moi il ne fallait surtout pas qu’ils voient le jeu des autres pour ne pas s’influencer. On a donc un même individu en trois identités : Little, Chiron, et enfin Black.

Moonlight Barry Jenkins

Mais la mère incarnée par Naomie Harris, elle, joue avec les trois acteurs…

Elle est un peu le roc de ce film, un satellite qui tourne en orbite autour de Chiron. Elle demeure la même personne tout le long du film. Alors que Kévin [l’amant de Chiron, ndlr] change…

Au départ, Naomie Harris ne voulait pas de ce rôle car elle ne voulait jouer que des femmes « donnant une image positive des femmes noires ». Comment avez-vous fait pour la convaincre ?

Je la comprenais. Mais je ne crois pas dans les images positive ou négatives, pour moi il n’y a que la vérité. Les gens me disaient : « Tu n’en fais pas un peu trop dans ce film ? Il est pauvre, il est noir, il est gay et en plus sa mère est une droguée… » Mais c’est ma vie. Si j’avais retiré un élément, le résultat n’aurait pas été vrai. Par ailleurs, je n’aime pas qu’on nous force à avoir honte de nos identités. J’ai dit à Naomie [Harris, ndlr] : « Jouer Paula, c’est comme jouer ma mère. Et il se trouve qu’elle était accroc à la drogue ». Elle s’est finalement convaincue elle-même, et tant mieux car elle est fantastique.

Vous expliquez à quel point il est important que ce film soit de bout en bout un « black ass movie ». Certains critiques aux Etats-Unis ont d’ailleurs relevé le fait qu’il n’y avait aucuns Blancs dans votre film, comme si c’était un problème…

Il n’y avait aucun Blanc dans mon école, ni dans ma vie. Si j’avais créé des personnages blancs pour une question de représentation, ça n’aurait eu aucun sens… Ce n’était pas une intention, mais tout simplement le respect du monde du personnage.

Moonlight Barry Jenkins

La quête de l’identité est le thème central. Pensez-vous qu’il soit le reflet d’une obsession de notre temps ?

On peut tous s’identifier au combat d’un jeune Noir aux Etats-Unis qui cherche à se définir lui-même. Dans la pièce, le personnage dit : « Je ne savais pas que j’étais un pédé [« a fag » en anglais, ndlr] avant que quelqu’un me dise ce que c’était ». La société est très prompte à mettre les gens dans des cases.

Vous parlez des problèmes de drogue, de racisme, d’homophobie, mais jamais la question du sida n’est abordée. Pourquoi ?

On en parle très rapidement à l’école, quand Chiron est ado. Mais c’est une scène où il se fait emmerder en cours, et on ne remarque pas vraiment que le prof parle du sida. Vous savez, ma mère est séropositive. Aux Etats-Unis, quand le sida se répandait, cela se faisait beaucoup par les utilisateurs de drogue qui ne bénéficiaient d’aucune prévention. Ajouter le sida à toutes les autres couches du film, c’était trop d’informations.

Vous dites d’ailleurs que votre mère n’a pas encore vu le film… Avez-vous hâte, avez-vous peur ?

Nous étions censés voir le film en projection privée, mais ma mère a fait marche arrière au dernier moment. Elle a dit : « On le verra en DVD ». Cela a été un peu dur pour moi. Mais ma mère a eu une vie très dure. Je pense qu’elle le verra, mais pas au cinéma, chez elle. En revanche, elle lit toutes les interviews que je donne, elle est obsédée par ça. Regarder quelqu’un vous jouer, ce n’est pas évident.

Vous avez fait le film avec peu de moyens, peu de temps, sur un sujet peu populaire. Puis vous gagnez un Golden Globe et êtes nominé huit fois aux Oscars. Aviez-vous anticipé ce succès ? Comment le vivez-vous ?

C’est incroyable. J’ai grandi dans le monde de Chiron. Et l’un des constats de ce film, c’est qu’un garçon qui grandit dans le monde de Chiron ne gagne pas un Golden Globe. Il n’est pas nominé aux Oscars. [Il touche la table en bois]. Peut-être que si.

Moonlight Barry Jenkins

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