Pénélope Bagieu : “Le soft power est indispensable contre un pouvoir de plus en plus misogyne et homophobe”
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Pénélope Bagieu : “Le soft power est indispensable contre un pouvoir de plus en plus misogyne et homophobe”


Le 26 janvier sortait le second tome de Culottées, portraits de femmes hors-normes dessinées par Pénélope Bagieu. Rencontre avec l’autrice féministe qui soufflera bientôt ses 35 bougies et les 10 ans de sa « Vie tout à fait fascinante ».

Tortues Ninja imprimées sur un t-shirt noir et bracelet VIP du Festival d’Angoulême au poignet, Pénélope Bagieu rentre de quatre jours intenses au rendez-vous international de la bande-dessiné. Quatre jours aux milieux des passionnés « sans avoir à changer de sujet parce qu’on sent qu’on emmerde les gens à parler BD », à tomber sous le charme des figures féminines tracées par le mangaka Kazuo Kamimura, et à faire « l’up-date » de sa vie auprès de son fan préféré : un britannique de 70 ans qui la suit depuis plusieurs années. Pas si girly que voudrait le faire croire les étagères de la Fnac et les magazines féminins, la Bagieu se dit « carrément féministe » car « c’est un mot à dédiaboliser ». Elle vient de sortir le second volet d’une série de vignettes rendant hommage à ses héroïnes Culottés. Trente femmes extraordinaires « dont on ne parle pas alors qu’on le devrait », réparties en deux tomes « parce que c’était moins indigeste que d’en faire un bottin. Même si j’aurai pu consacrer une biographie de 300 pages à chacune. » Découvertes au travers de lectures ou de documentaires, Pénélope Bagieu a longtemps raconté de vive-voix ces femmes qui la fascinent avant de les coucher en couleur « de manière plus personnelle et brève, quitte à ce que ça soit même trop court et que ça donne envie d’en savoir plus, ce qui est mon objectif. » Parfois obligée de faire du puzzle avec les informations à disposition. Googling, coupures de presse et témoignages de leurs proches pour les moins connues, autobiographies pour les autres, Pénélope Bagieu ne voulait pas se noyer dans les données mais rendre ces femmes réalistes, attachantes et humaines.

Moi quand je referme une autobio, la protagoniste je l’adore. J’ai envie qu’elle soit ma meilleure amie, qu’elle me claque des high five et qu’elle me coache dans la vie de tous les jours ! Mais c’est difficile de rendre ça en cinq pages… Donc je me suis concentrée sur quelques moments clés qui donne une idée de qui elle, de comment elle a géré l’adversité et comment elle a pris sa vie en main.

Dessinatrice lesbienne, célébrité trans et artiste libérée

Dans son premier tome paru en septembre 2016, Pénélope Bagieu nous présente ces « femmes qui ne font que ce qu’elles veulent » et qui « ont fait voler en éclat leurs préjugés »; les mêmes qu’elle surnomme affectueusement ses « merveilleuses filles ». Femmes à barbe, dirigeantes politiques, artistes hors-cases… Comme Tove Jansson, la « maman des Moumines » finlandais en couple avec une femme lorsque l’homosexualité constituait encore un délit, ou Christine Jorgensen, femme trans médiatique au retour de la Seconde Guerre Mondiale :

Cette histoire je l’ai fait relire car je ne voulais blesser personne ni véhiculer des choses fausses par exemple sur les pronoms. Je voulais que ça serve. Je savais que les gens allaient me demander pourquoi j’avais mis « elle » tout au long du récit et je me suis dit « très bien, profitons-en pour mettre ça à plat une bonne fois pour toutes. »

Mais aussi Joséphine Baker « qu’on aime à présenter comme une croqueuse d’homme, alors qu’elle était une croqueuse tout court » papillonnant aussi bien avec la gente féminine. Ou encore Thérèse Clerc, femme lesbienne et inventrice des colocations senior à Montreuil, racontée dans un second tome où femmes scientifiques côtoient rappeuses, avocates, journalistes et autres femmes inspirantes.

Plus on représente de diversités, plus elles deviennent anodines. Il ne faut pas tomber dans le « syndrome de la Schtroumpfette », au milieu du costaud et du rigolo, dont la seule caractéristique est d’être une femme; il ne faut pas reproduire la même erreur avec les personnes LGBT. Que ça ne soit pas ce qui les caractérise, et que ce ne soit pas pour suivre un quotas, mais que ça devienne neutre. Dans mon cas ce fut l’inverse car dans les femmes que j’admirais, certaines se définissaient comme LGBT.

« Tout n’est qu’autoportrait » analyse Tove Jansson sous la plume de la dessinatrice qui admet avoir mis d’elle-même dans chacune de ces trente femmes car « on se déguise mais finalement on n’a pas d’autres acteurs sous la main que soi-même ». Les Culottées 1 & 2 – également publiées sur un blog du Monde – s’ajoutent aux innombrables travaux de l’illustratrice, autrice et blogueuse Pénélope Bagieu autosurnommée Jolicœur sur son « fourre-tout » de blog Ma vie est tout à fait fascinante où elle apparaît sous les traits d’un renard. Histoires et chroniques online, imprimées sur bande-dessinée (Stars of the Stars, California Dreamin’, Cadavre Exquis..) et parfois même déclinées sur grand-écran (Joséphine, Joséphine s’arrondit), Pénélope Bagieu a l’art de tisser des passerelles entre la culture du web et médias plus traditionnels.

Pénélope Bagieu Culottées
©Manuel Braun

« Non, je ne fais pas de la ‘BD de filles' »

Je ne cherche pas à avoir une démarche militante, je dois être alignée entre les choses qui m’énervent et les choses que je peux faire à la place où je suis. Ce n’est pas un devoir mais c’est une responsabilité de ne pas piétiner la possibilité de se faire entendre.

Engagée pour les droits des femmes et pour l’écologie, Pénélope Bagieu mène aussi un combat tant personnel que professionnel contre une « classification rigide et absurde » : cette étiquette « BD de filles » que le marketing veut lui coller à la peau.

L’année dernière à Angoulême, avec le collectif des créatrices de BD contre le sexisme, on a invité un public à observer une série de planches, et à deviner si elles avaient été dessinées par un homme ou une femme. Ils nous expliquaient qu’ici ça parlait de bataille donc ça devait être un auteur, qu’ici c’était autobio’ donc ça devait être une femme… A la fin on leur a révélé que ce n’était que des planches faites par des autrices. Surprise ! En fait les femmes peuvent parler de tous les sujets, les lecteurs et les lectrices peuvent aimer tous les sujets.

En 2013, Pénélope Bagieu est sacrée Chevalier des Arts et des Lettres aux côtés de trois autres auteurs. « Je sais que j’étais le quotas fille à ce moment-là, mais à moi d’en faire ce que je veux. » Par exemple en refusant d’insérer des hommes dans ses portraits de Culottés malgré les interrogations des collaborateurs, ou en envoyant bouler un éditeur qui désirait une bande-dessinée de supers-héroïnes utilisant leurs pouvoirs pour… faire les soldes.

Pourquoi utiliser la BD pour porter un message politique ? « Parce que je n’ai pas d’autre façon de parler. Il n’y a pas de médias plus pratique et plus malléable pour parler de tout, même des choses horribles parce qu’on n’est pas obligé de les montrer ». Surtout Pénélope Bagieu défend le « pouvoir de cheval de Troie » du format bédéique :

Il faut tout le temps déconstruire. Or l’avantage de la BD c’est que ça parait inoffensif. Plein d’albums montrent aujourd’hui d’autres façons de vivre une vie de femme, d’autres façons de s’aimer… Et c’est très bien parce que c’est du soft power. Alors que le vrai power est de plus en plus misogyne, homophobe, raciste et à dresser les gens les uns contre les autres, c’est très bien de prendre l’autre chemin qu’est celui de l’acceptation et de l’ouverture grâce à ce contre-pouvoir artistique et créatif.

« Donald Trump, tais-toi et écoute les minorités que tu opprimes »

On a bien envie de lui demander quel message culotté elle aimerait envoyer au Donald dont les pattes d’éléphant républicain font trembler le monde outre-Atlantique :

Contrairement à ce qu’on pensait, ce n’est pas un gros clown inoffensif mais un gros clown dangereux. J’ai bien envie de lui dire : Ne te sens pas obligé d’être dans la surenchère. Ressaisis-toi et sois un adulte. Rends-toi compte de la responsabilité que tu as. Ecoute les gens qui travaillent sur le terrain, les gens du Planning familial, les gens qui savent de quoi ils parlent. Ecoute les minorités que tu opprimes. On pourrait donner ce conseil culotté à beaucoup de politiques aujourd’hui, c’est « Tais-toi et écoute ».

Pénélope Bagieu Culottées

Culottées vol. 2. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent.
Par Pénélope Bagieu
Parution : 26 janvier 2017
Editions Gallimard

 

Couverture : ©Manuel Braun

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