« Porn Studies » : les bienfaits insoupçonnés du porno gay
Sexo/Psycho

« Porn Studies » : les bienfaits insoupçonnés du porno gay


Libération, addiction, excès ? Rencontre avec celui qui décortique nos secrets de consommateurs de porno gay.

Florian Vörös est chercheur en « Porn Studies ». Matière encore peu connue, il étudie les usages et les représentations des productions pornographiques. En 2015, il a même soutenu une thèse à l’EHESS (tout cela est donc très sérieux) sur les usages sociaux de la pornographie en ligne et les constructions de la masculinité. Nous lui avons demandé ce que le porno gay faisait vraiment à nos communautés…

TÊTU : Selon, vous, quelle place tient le porno dans la communauté gay ? Et pourquoi une si grande place ? Qu’est-ce que le porno peut apporter de positif dans la vie des gays ? Est-ce que le porno gay est aussi un vecteur d’affirmation, de libération, de fierté ?

Florian Vörös : On dit souvent que le porno est un monde de fantasmes qui n’aurait rien à voir avec le monde réel. Pour le porno gay, comme peut-être pour l’ensemble des pornos issus de cultures sexuelles minoritaires, cette opposition entre fantasme et réalité ne marche pas de la même manière. Ce n’est pas un hasard si, parmi les thèmes les plus fréquents du porno gay, on retrouve le fait de tourner du porno ou de voir du porno. Dans un contexte de censure homophobe, le porno gay a constitué – et constitue toujours – le principal support d’éducation aux codes culturels qui organisent les sexualités gays.

Le porno est en particulier un des vecteurs de la sociabilité gay. Dès la fin du 19e siècle, au moment où se forment les communautés homosexuelles urbaines modernes, circulent de manière clandestine des photos et des dessins homoérotiques. Le porno prend une place plus importante à partir des années 1970 et 1980 avec la dépénalisation de l’homosexualité, la légalisation de la pornographie et l’émergence d’espaces commerciaux dédiés à la sexualité entre hommes, comme les cinémas X, les sex-shops, les saunas et les sex-clubs. Dans ces espaces, le porno est moins une fin en soin qu’un moyen pour générer de la promiscuité. Avec la VHS et le DVD, le porno entre ensuite dans une phase de domestication : on regarde du porno seul chez soi, en couple ou avec les partenaires que l’on reçoit. La généralisation des smartphones approfondit ce processus, tout en ouvrant à de nouveaux usages, comme l’enregistrement et l’échange de photos et de vidéos pornos amateurs. Une chose importante qui se joue dans ces pratiques d’autoreprésentation pornographique, c’est la perception de soi en tant qu’homme gay désirable, dans des espaces qui sont souvent marqués par l’exotisation des minorités ethnoraciales et le culte de la virilité, de la jeunesse et de la validité.

Le porno est aussi pour les gays une culture commune. Il a participé à ces différentes époques de la construction de fantasmes et d’imaginaires communs, voire d’une conscience politique minoritaire. La naissance du film porno gay est souvent datée à 1971, avec Boys in the Sand, dont la scène d’ouverture montre l’acteur Casey Donovan nager puis sortir de l’eau en courant, avant de recevoir une fellation sur la plage de Fire Island, alors symbole de la libération gay et lesbienne. Contre les discours homophobes, le porno présente à l’époque la sexualité gay comme bonne, saine et naturelle. Cette rhétorique de la libération a toutefois ses limites, car la pornographie construit la sexualité gay en même temps qu’elle la représente. En la mettant en sons et en images, le porno participe des définitions, parfois étriquées, de la masculinité gay. C’est pourquoi il est important d’ouvrir des espaces de discussion collectifs autour du porno et de s’interroger sur les rapports de pouvoir qui sont en jeu dans nos fantasmes et dans nos pratiques.

Les images sont partout aujourd’hui, et le porno aussi (sur le web bien sûr). Est-ce que ça a une incidence sur l’image que l’on a de nous-mêmes ? Qu’est-ce que cette diffusion de masse change ? Il y a beaucoup de clichés autour des effets du porno. Y-a-t-il vraiment corrélation avec la vraie vie, la vraie sexualité, la violence dans la sexualité par exemple…

Les technologies numériques hybrident des médias « de masse » comme la télévision et le cinéma avec des formes de communication plus horizontales et interactives. Le discours sur les « effets de la pornographie » décrit alors de manière tout à fait inadéquate la place du porno dans les vies gays à l’ère du numérique. Ce discours présuppose d’abord l’homogénéité du porno alors qu’il s’agit d’une expression médiatique plurielle, faite d’une multitude de niches et de sous-genres. Il ne prend pas non plus en compte le rôle médiateur des sociabilités gays, qui participent de la définition du sens et de la fonction des images pornographiques. La généralisation des pratiques pornographiques amateures brouille par ailleurs la frontière entre production et réception des images. Cette transition d’un mode de communication vertical de producteur à consommateur vers un mode de communication horizontal d’usager à usager ouvre le champ de l’autoreprésentation sexuelle à des corps qui, ne correspondant pas à une certaine norme étaient auparavant exclus ou exotisés par les studios pornographiques. Mais ces espaces numériques deviennent aussi une arène de contrôle social, puisque la possibilité de tisser des liens sexuels, et d’être reconnu comme sexuellement attirant, dépend souvent de la conformation à ces mêmes normes corporelles. Il s’agit donc d’un processus ambivalent. Ce qui est certain, c’est que cela ouvre un nouvel espace de réflexion, où se rejoue notre rapport aux normes sociales dominantes.

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Certains hétéros regardent du porno gay et inversement, comment le vivent ils ?

Si les relations entre les goûts pornographiques et les orientations sexuelles n’ont rien d’évidentes, c’est parce que les catégories pornographiques et les identités sexuelles sont elles-mêmes le produit d’histoires complexes. Les scénarios pornographiques standards ne sont devenus hétérosexuels qu’en excluant le contact entre hommes, assez récemment, dans les années 1970. Le fait que le visionnage seule ou en couple de porno gay soit une pratique courante dans les cultures lesbiennes queer montre par ailleurs la capacité des publics minoritaires à se réapproprier des objets culturels qui ne sont pas à l’origine pensés pour eux. Dans une société où le goût pour le porno gay est malheureusement considéré comme une « preuve » d’homosexualité, il est plus rare d’entendre des hommes hétéros parler de leur intérêt pour le porno gay, mais cela devient je crois de plus en plus courant.

L’attirance pour la masculinité hétérosexuelle, souvent perçue comme plus authentique et plus virile, n’est quant à elle pas nouvelle dans la culture gay. Dans les années 1930, les magazines beefcakes, comme Physique Pictorial, mettaient en scène pour un public gay des jeunes hommes sportifs à l’apparence « normale » et « naturelle » afin que ces publications homoérotiques échappent à la censure. À partir des années 1990, le gay-for-pay, c’est-à-dire la participation d’acteurs hétérosexuels et l’intégration de personnages présentés comme hétérosexuels au monde du porno gay, a connu un développement important. Une requête « hétéro » ou « straight » sur un moteur de recherche porno conduit d’ailleurs aujourd’hui moins vers des actes hétérosexuels que vers des contenus homoérotiques. L’attirance gay pour la virilité hétéro peut se dire, sur le ton de l’ironie camp, comme un désir « féminin » pour des corps « masculins ». Mais cette attirance se fonde malheureusement plus souvent dans une misogynie gay qui déprécie la féminité et défend une conception excluante de l’homosexualité masculine comme une sexualité entre « vrais » hommes.

À LIRE : Pourquoi regarde-t-on des pornos hétéros ?

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Votre thèse s’intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux identités masculines dans le porno. Quelle place tient le porno dans ces constructions ?

L’objectif de ma thèse est de comprendre comment des ensembles de pratiques pornographiques aux contours variables selon les publics – naviguer, visionner, fantasmer, se toucher, archiver ou effacer, en parler ou taire, se prendre en photo ou en vidéo, les charger en ligne, les échanger – participent de constructions de la masculinité. En posant la question de l’hégémonie, je m’intéresse en particulier à la manière dont certaines pratiques de la masculinité gay participent d’un projet de genre patriarcal. Mon enquête se base sur des entretiens approfondis avec des spectateurs, puis la reconstitution de leurs parcours pornographiques en ligne. Concernant les gays, mes observations portent surtout sur des hommes blancs de classe moyenne et supérieure. À l’échelle de ce groupe social, le porno apparaît à l’issue de mon enquête comme une des arènes culturelles où se construit une définition hégémonique de l’identité gay qui passe par le rejet de l’efféminement, l’investissement de la norme masculine et la stigmatisation de la virilité des hommes arabes et noirs de classes populaires.

Car le porno est un des lieux où se figent les stéréotypes raciaux. Le discours des spectateurs blancs vis-à-vis des représentations des « lascars » dans le porno gay est paradoxal. D’un côté, ils s’accordent sur le fait que la figure pornographique du lascar n’est qu’un stéréotype, qu’une caricature. De l’autre, ils attribuent le mélange de plaisir et de peur qu’ils ressentent face à cette figure à la « nature » sexuelle des dits lascars plutôt qu’à leur propre expérience de la blanchité. Ainsi, le processus de fabrication du stéréotype racial reste fondamentalement méconnu par des publics blancs qui refusent de reconnaître que la pornographie « ethnique » les renvoie à leur propre héritage colonial.

 

tetu-cultures-pornographiques-florian-vorosFlorian Vöros est aujourd’hui enseignant au département culture de l’Université Lille 3 et chercheur postdoctoral au Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (Cemti) de l’Université Paris 8. Il a dirigé en 2015 la publication de l’ouvrage Cultures pornographiques. Anthologie des porn studies (Éditions Amsterdam, 2015). Cette anthologie présente pour la première fois en français les textes fondateurs des porn studies, qu’elle associe à des explorations contemporaines des mondes de la pornographie en ligne. 

 

 

 

 

 

 

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  • David Mamm

    Le GIF de « la bite ressort » n’a pas trop sa place ici je crois.

    • Kévin Depois

      C’est également ce que je me suis dit..

      Aucun avertissement pour le public mineur 😮

      • Electre

        toute façon c’est dit avant il y a porno dans le titre donc il y a sa place surtout que c’est plus un effet comique de biffle que qu’un acte plus que sugérer.

    • Kévin Depois

      C’est également ce que je me suis dit..

      Aucun avertissement pour le public mineur 😮

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