Sortie de prison, Chelsea Manning partage sa nouvelle vie
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Sortie de prison, Chelsea Manning partage sa nouvelle vie


Figure iconique pour de nombreux Américains et pour la communauté trans, Chelsea Manning a été libérée après 7 ans de prison.

L’histoire de Chelsea Manning est de celles qui marquent une génération et changent le monde. En 2013, elle avait été condamnée à 35 ans de prison pour espionnage, après avoir partagé des documents secrets de l’armée américaine avec le site Wikileaks. Elle a été graciée par Barack Obama en janvier 2017, quelques jours seulement avant la fin de son mandat. Lanceuse d’alerte, Chelsea Manning, à 29 ans, a beaucoup fait parler d’elle depuis que les premières images qu’elle a partagées avec Wikileaks ont été rendues publiques. Retour sur son histoire et sur son parcours de femme trans.

« A la liberté et à ce nouveau départ »

« Je mène en permanence une double vie »

Chelsea Manning est née sous le nom de Bradley dans l’Oklahoma, aux Etats-Unis. Le contexte familial est difficile : sa mère, originaire du Pays de Galle au Royaume-Unis, est alcoolique, et son père, un ancien militaire de la Navy, souvent violent. Ses amis d’enfance évoquent quelqu’un de très brillant et d’extrêmement intelligent, dès son plus jeune âge, mais aussi une personnalité en doute sur son identité. En 2001, ses parents se séparent et Chelsea part vivre avec sa mère au Pays de Galle, où elle prend conscience de son homosexualité. Elle revient aux Etats-Unis une fois le lycée fini, et après quelques petits boulots, s’engage dans l’armée. Elle avouera en 2015 au magazine Cosmopolitan avoir été poussée par son père à choisir une carrière militaire, mais aussi par conscience personnelle : « Je suivais de près les informations sur l’avancée de l’armée américaine en Irak, et je voulais faire quelque chose pour les aider. J’ai fini par m’engager« . L’entrainement se révèle extrêmement difficile, physiquement et mentalement, mais elle tient jusqu’au bout. C’est à la même époque qu’elle commence à assumer pleinement son homosexualité et rencontre Tyler Watkins, son petit ami. « Je suis complètement tombée amoureuse de lui. Ce n’était pas mon premier copain, mais c’est de loin la relation la plus importante que j’ai eue. » Il sera la première personne à qui Chelsea parlera de sa volonté d’entamer une transition.

Elle ne peut malgré tout toujours pas assumer son homosexualité dans l’armée : la loi don’t ask don’t tell [« ne demande pas et ne dis rien », ndlr] interdit aux soldats de révéler leur homosexualité. Chelsea Manning doit donc vivre « une double vie », ce qu’elle supporte très mal. A la même période, elle est finalement recrutée en tant qu’analyste au renseignement, et à l’automne 2009, est envoyée en Irak.

 

 

De soldat à lanceuse d’alerte

Son expérience en Irak changera sa vie. Chelsea a 21 ans à l’époque; elle doit chaque jour analyser les rapports de terrain écrits par les soldats américains, ainsi que des heures de vidéos prises pendant des opérations militaires, le tout pour aider à élaborer la stratégie de l’armée. C’est ainsi qu’elle voit défiler devant elle des images et des vidéos parfois très violentes et dures à supporter. Un jour, fin 2009, elle tombe sur une vidéo prise depuis un hélicoptère en vol au dessus de Bagdad, à basse altitude. On entends quelqu’un donner l’ordre d’ouvrir le feu, et deux groupes de civils tomber sous les balles. Elle découvre qu’il s’agit d’un accident datant de 2007, et que sur les 12 civils tués, 2 étaient des journalistes de l’agence Reuters, qui depuis 2 ans demandaient à avoir accès à cette même vidéo, en vain. « J’ai commencé à me poser des questions sur le bien-fondé de ce que nous faisions en Irak », dira-t-elle des années plus tard, après une audience de son procès.

Alors qu’elle doit rentrer en permissions aux Etats-Unis en janvier 2010, elle décide de graver sur un disque des centaines de milliers de documents de l’armée classés top secret, dont la vidéo de l’hélicoptère, et de l’envoyer à Wikileaks et plusieurs journaux américains. Dans une note retrouvée sur son ordinateur, elle explique : « Ces documents, qui lèvent le brouillard de la guerre et révèlent la vraie nature de la guerre asymétrique du XXIème siècle, font partie des plus importants de notre histoire« .

Le 5 avril 2010, Wikileaks publie la vidéo de l’hélicoptère. Elle bouleverse le public américain, mais aussi Chelsea Manning, qui cherche absolument à se confier sur ce qu’elle a fait. Sur internet, elle se met à discuter avec un célèbre hacker du nom de Adrian Lamo, et finit par lui révéler que c’est elle qui a retransmis la vidéo à Wikileaks. Après hésitation, Adrian la dénonce, et Chelsea Manning est arrêtée le 27 mai 2010 et immédiatement incarcérée.

 

La prison et le coming out trans

En 2012, au début de son procès, elle décide de plaider coupable pour la majorité des chefs d’inculpation, dont espionnage, mais pas pour aide à l’ennemi. En août 2013, elle est condamnée à 35 ans de prison, la plus lourde peine jamais prononcée aux Etats-Unis pour une lanceuse d’alerte. Dès le lendemain, elle choisit de faire son coming-out de femme trans. D’abord incarcérée dans des conditions « proches de la torture » selon un rapporteur des Nations Unis, puis en isolement après une tentative de suicide, Manning obtient officiellement le droit un an plus tard à légalement changer son prénom, puis encore 12 mois après à ce que l’armée utilise uniquement un pronom féminin pour la désigner.

chelsea manning libérée

Montréal, septembre 2016 / crédit photo : Flickr Exile on Ontario St

 

Peu de temps après, les autorités militaires acceptent de lui fournir un traitement hormonal, ainsi qu’une opération pour changer de sexe, des cosmétiques et des sous-vêtements féminins. Ils ont néanmoins refusé de la transférer dans une prison pour femmes ainsi que de la laisser avoir des cheveux longs.

 

Et maintenant ?

En janvier, peu de temps après l’annonce de la décision de Barack Obama de commuer sa peine de prison, Chelsea Manning écrit sur Twitter qu’elle désire aller vivre dans le Maryland et poursuivre sa transition.

Dans un communiqué de presse rendu public quelques jours avant sa libération, Chelsea Manning écrit :

Pour la première fois, je peux voir un futur en tant que Chelsea. Je peux imaginer survivre et vivre comme je suis et pouvoir enfin sortir dans le monde extérieur. Je suis à jamais reconnaissante au président Obama, à mes avocats et à mes innombrables soutiens. J’ai vu le monde changer depuis ma prison, et à travers les lettres que j’ai reçues de vétérans, de jeunes transsexuels, de parents, d’hommes politiques et d’artistes. J’espère pouvoir me servir des leçons que j’ai apprises, de l’amour que j’ai reçu et de l’espoir que je porte en moi pour faire du monde un meilleur endroit.

Elle a partagé un portrait d’elle jeudi 18 mai sur les réseaux sociaux, le premier depuis le dessin qui la représentait telle qu’elle le voulait depuis son incarcération.

 

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