Hervé Lassïnce photographie l'épopée de ses héros intimes
Culture

Hervé Lassïnce photographie l'épopée de ses héros intimes


L’artiste capte à la lumière naturelle l’harmonie miraculeuse et quasi-mystique d’un instant, tout en sachant, bercé par une « mélancolie du temps présent », que celui-ci se fane instantanément. Ses œuvres évoquent amour, sexualité, tendresse et amitié « qui parfois se confondent et se superposent »; une circulation du désir qui, il le sait, peut parfois être violente.

Hervé Lassïnce Galerie Agathe Gaillard
Karina, Romain, Pascal
chez Fred, Paris – ©Hervé Lassïnce

 

Mon amour pour la photographie est né par amour tout court. Je sortais avec un garçon très beau dont j’étais très amoureux. J’ai pris l’habitude de le mettre dans le champs quand on partait en voyage, puis dans des scènes plus intimes, quand il conduisait, dans les chambres d’hôtels… Après les amoureux, il y a eu mes amants, mes amis, les enfants de mes amis…

À l’été 2015, afin de célébrer la double décennie de TÊTU qui reprenait son rouge mythique sous l’effigie d’un Stan Smith cover boy, Hervé Lassïnce suivait le journaliste Florian Bardou dans ses onze rencontres filée par la question « à quoi ressemble la vie en France, quand on est lesbienne, gay, bi ou trans et qu’on a 20 ans ? ». En ce début d’année, il photographiait  Nari, Adrian et Nicolas au son de « Run The World » et « Sphynx », les trois modèles en couverture de notre renaissance papier (TÊTU n°213). Quelques mois plus tard, nous nous installons sous les rayons de sa terrasse du 13ème arrondissement de Paris, pour discuter par dessus les ronronnements de son chat.

Hervé Lassïnce Galerie Agathe Gaillard
Wassim, Aymen
Hay Rmel, Tunisie – ©Hervé Lassïnce

 

J’ai grandi dans les années 70-80 où l’homosexualité n’existait pour ainsi dire pas. Si ce n’est sous des formes extravagantes à la Pierre et Gilles ou très sexualisée comme dans le porno chic voire dans Mapplethorpe. J’ai eu besoin de banaliser et de sublimer les gens qui m’entouraient.

En prédation des « à côtés » qui ponctuent une soirée de clubbing ou filant son entourage dans ses gestes quotidiens, Hervé Lassïnce magnifie fougueusement l’hypra banalité d’un garçon fumant un joint dans une chambre rouge, de deux Tunisiens jouant au ballon, d’un amoureux surfant sur son laptop, d’une mère – « une femme avec qui je suis sorti à la fin du siècle dernier » – donnant le bain à son nouveau-né.

Hervé Lassïnce Galerie Agathe Gaillard
Rosalie, Fanny
chez Fanny et Grégory, Paris – ©Hervé Lassïnce

 

À travers ce processus d’extimité qui explose les frontières du privé, Hervé envoie valser la religiosité du chiaroscuro d’un Caravage contre la violente crudité flashée d’une Nan Goldin.

J’aime m’amuser avec des codes esthétiques qui ont très à voir avec le catholicisme et les pervertir avec des sujets que l’Eglise réprouverait férocement.

Hervé Lassïnce Galerie Agathe Gaillard
Fabien
chez lui, Le Kremlin-Bicêtre – ©Hervé Lassïnce

 

Dans ses portraits affectifs qui forment la série « Mes Frères », il caresse le souhait de réunir sa « famille de cœur ». Recomposée, dans une « fresque au titre quasi-biblique étant en réalité « une geste, une épopée avec des héros intimes » qui dessine en creux son auto-portrait. L’artiste mélange en tout état d’âme enfants, homos nus, personnes plus âgés, hétéros… Il crée en somme cette utopie qu’il a aperçu l’année dernière à la Plage des Cent Marches, spot naturiste au sud de Biarritz, où « pour la première fois de ma vie j’ai vu se mélanger des vieux gays nus, des ados en néoprène apprenant à surfer, et une femme en hijab avec ses enfants. Un inventaire à la Prévert de ce qu’est la France. » Mégarde toutefois aux raccourcis. Les photographies d’Hervé ne dressent pas un tableau sociologique.

Mon travail parle d’une « communauté » presque par hasard. Si je photographiais des femmes de la même manière que je photographie ces garçons, personne se poserait la question de savoir si je fais un travail communautaire.

Hervé Lassïnce Galerie Agathe Gaillard
Laurent
bois de Boulogne, Paris – ©Hervé Lassïnce

 

Comme Henri Cartier-Bresson, Hervé Guibert et Marc Riboud avant lui, Hervé Lassïnce verra ses clichés encerclés d’une Marie-Louise dans les cadres d’époque conservés par la galerie Agathe Gaillard. Ses projets sont loin de s’arrêter, ni de se restreindre au champs photographique. Nous quittons le havre de paix qu’il s’est composé près de Tolbiac car une répétition attend le comédien à l’est du périphérique. « Je continuerais à photographier tant que j’aurai une libido, de l’intérêt pour le genre humain et pour la photographie ».

Suivez son travail sur son site officiel, sa page Facebook ou son compte Instagram

 

Couverture : 
Rome
chez lui, Paris – ©Hervé Lassïnce

 

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