Quand Simone Veil était ministre de la Santé pendant l'hécatombe liée au sida
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Quand Simone Veil était ministre de la Santé pendant l'hécatombe liée au sida


Rescapée de la Shoah et ministre qui a porté la loi sur l’IVG, Simone Veil a aussi été ministre de la Santé de 1993 à 1995, au milieu des années sida.

Elle sera la cinquième femme à entrer au Panthéon. Elle y rejoindra les deux résistantes Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, ainsi que Marie Curie et Sophie Berthelot. Si sa présence au Panthéon paraissait nécessaire et inéluctable, c’est que la vie de Simone Veil est intimement liée à la deuxième moitié du 20ème siècle. Rescapée des camps de la mort en 1945, elle fut la première femme à être nommée secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature en 1970 avant d’être ministre de la Santé du gouvernement Chirac en 1974. La même année, elle porte la célèbre loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) au terme de débats violents. Pour présenter la loi, elle prend la parole depuis le perchoir de l’Assemblée nationale et livre un discours devenu historique :

Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme – je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes.

Aux adversaires de la loi, qui usent d’une pugnacité teintée d’indécence (ils parlent notamment de « génocide » et d’embryons « jetés au four crématoire »), elle rétorque  :

L’histoire nous montre que les grands débats qui ont divisé un moment les Français apparaissent avec le recul du temps comme une étape nécessaire à la formation d’un nouveau consensus social, qui s’inscrit dans la tradition de tolérance et de mesure de notre pays. Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir.

1993 – 1995  : une ministre en pleine hécatombe

Si elle demeure ministre de la Santé jusqu’en 1979, malgré le changement de gouvernement, il ne faut pas oublier qu’elle fut également ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la ville de 1993 à 1995, sous le gouvernement d’Édouard Balladur. Elle entre au gouvernement en plein épidémie de sida. En 1993, Act Up-Paris recouvrait l’obélisque de la Concorde d’une capote géante. Une période dont il est question dans le film de Robin Campillo, 120 battements par minute, Grand Prix du festival de Cannes 2017.

 

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Dans « Peut-on civiliser les drogues ? » (La Découverte, 2002), la sociologue Anne Copel revient sur le rôle joué par Simone Veil en tant que ministre de la Santé durant une partie de cette période noire :

Lorsque Simone Veil est nommée au ministère des Affaires sociales, elle prend connaissance du dossier. Entre septembre 1993, date du plan gouvernemental, et mars 1994, elle a déjà mis en œuvre 217 places méthadone [possibilité d’avoir accès à un traitement par méthadone, ce dérivé opiacé qui se substitue à l’héroïne, ndrl], 16 programmes d’échange de seringues, 4 boutiques, sans compter les réseaux de médecins généralistes. En juillet 1994, elle a achevé la mise en place du dispositif français de réduction des risques.

Espoir et désillusion

Pour la chercheuse : « La nomination de Simone Veil comme ministre des Affaires sociales avait suscité un secret espoir : dès qu’elle serait suffisamment informée, elle aurait le courage de prendre les mesures qui s’imposaient. C’est effectivement ce qui s’est passé, mais en septembre 1993, nous mesurons le chemin qui reste à accomplir. »

Chez Act Up, c’est la désillusion (si illusions il y a eu un jour). Replaçons cela dans le contexte de la période : Act Up-Paris a quatre ans, chaque semaine des noms viennent s’ajouter à la liste des amis et connaissances disparus. C’est l’hécatombe, les hôpitaux se transforment en mouroir. Dans un communiqué daté de juin 1993, Christophe Martet écrit :

Simone Veil suit l’attitude de ses prédécesseurs : parler du sida comme si l’épidémie n’existait pas. Deux exemples marquent l’indifférence des pouvoirs publics. La prévention du sida chez les toxicomanes est toujours inexistante en France et on refuse d’appliquer dans notre pays des mesures de Santé publiques qui ont donné des résultats dans d’autres régions d’Europe  : échange de seringues, programmes de substitution…

Le mardi 18 octobre 1994, Cleews Vellay, président d’Act Up-Paris de 1992 à 1994, meurt du sida. Lors de son enterrement, l’un de ses proches prend la parole :

L’hécatombe n’est pas devant nous, mais autour de nous. Il n’y a plus d’urgence, c’est déjà trop tard. Simone Veil nous a envoyé un télégramme pour dire que maintenant, elle comprend l’urgence du sida. Mais il faudra combien de morts pour qu’ils comprennent tous ? Je veux transformer ma colère en force violente pour la balancer à la gueule des pouvoirs publics.

Une présence sur le terrain

Lors de sa première conférence de presse sur le VIH, Simone Veil donne le ton et affirme que la réponse au sida « sera humaniste ou ne sera pas ». Elle se veut donc présente sur le terrain. En juin 1994, elle se rend aux États généraux drogue et sida. Durant un weekend, une quarantaine d’associations organisent ces rencontres pour « limiter la casse » et « qu’enfin on passe à la vitesse supérieure dans la politique de réduction du risque vis-à-vis de l’épidémie du sida. » À l’époque, Libération évoque sa présence comme « hautement symbolique ».

Dans un article daté du 29 juin 1994 et intitulé « La colère froide de Simone Veil », la revue Panorama du médecin revient sur sa visite à l’hôpital Laënnec. Aujourd’hui fermé, cet hôpital se situait rue de Sèvres à Paris. L’article raconte :

Elle répond sèchement à un chirurgien qui oppose les « vraies » urgences aux toxicomanes : « Je ne trie pas les vies à sauver entre les bonnes et les mauvaises ».

En juillet 1994, Libération rend compte des dispositions proposées sur la lutte contre le sida chez les toxicomanes par Simone Veil et son adjoint à la Santé Philippe Douste-Blazy. Le journaliste François Devinat en parle avec ces termes  :

[Elles] restent modestes au regard du tableau existant  : 150 000 à 200 000 héroïnomanes frappés par un taux de séropositivité de 20 à 30 %, taux qui atteint les 70% pour la contamination par l’hépatite C.

Un volontarisme humaniste

Si sa prise en compte de l’urgence liée à l’épidémie de sida fut longue (quoique relativement moins longue que pour bon nombre de ses collègues) et les résultats des politiques mises en place moins probants qu’espéré, Simone Veil a fait preuve d’un volontarisme humaniste. Son action en tant que ministre de la Santé a été saluée, dans un communiqué, par l’association de lutte contre le sida Aides. Tim Greacen, président de l’association en Île-de-France de 1997 à 1999, a d’ailleurs raconté à Libération un souvenir marquant, et touchant, avec la ministre de la Santé.

En décembre 1994, pour la journée mondiale de lutte contre le sida, Simone Veil doit faire un discours en direct du service immunologie de l’hôpital Broussais pour le 20h de TF1.

Elle exige de parler avec un malade avant le tournage. Elle veut être – au  moins pour vingt  minutes, le temps d’une conversation – dans le vrai. Un vrai malade dans une vraie chambre.

20 heures approchant, Tim Greacen frappe à la porte de la chambre pour prévenir la ministre que son allocution ne saurait tarder. Aucune réponse. Après plusieurs essais infructueux, il se permet d’ouvrir la porte.

Elle me regarde rapidement, puis retourne la tête. Elle pleure. Elle essuie ses yeux. Puis elle me regarde de nouveau. D’une voix secouée, mais claire, avec une fermeté qui ne permet aucune discussion, elle me dit, en faisant référence aux équipes et aux journalistes : « Faites que ces gens s’en aillent. »

Alors que les caméras ont plié bagage, Simone Veil s’adresse à Tim Greacen :

Elle me dit : « C’était trop dur. Ça me faisait penser aux camps (…) On parlait de choses si graves. Il est si maigre, si maigre. C’était trop dur. »

À la suite de cette entrevue bouleversante, certains mercredis, elle est revenue se mêler aux volontaires, discuter avec les malades, leur donner de son temps.

Dans la lignée de son « Il suffit d’écouter les femmes » à l’Assemblée en 1974, Simone Veil aura fait preuve d’écoute à l’égard des malades du sida. Et même si malheureusement cela n’aura clairement pas « suffi », la pratique politique de la sourde oreille était tellement répandue qu’une oreille attentive s’avère toujours nécessaire à saluer.

Photo de couverture : European Union 2017/European Parliament

  • Helene Hazera

    c’est trés bien de dire « c’est trop dur » mais elle a fait quoi aprés? Pour moi Madame Veil est une grande dame et on ne peut pas nier tout ce qu’elle a fait de grand. Qu’il y ait eu aussi des défaillances ne lui retire rien. On a l’impression qu’Aides et Act Up Paris c’étaient partager les rôles: Aides caressait et Act Up Mordait.

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