Tout ce que l'on doit à Jeanne Moreau
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Tout ce que l'on doit à Jeanne Moreau


Signataire du « manifeste des 343 salopes », ouvrière de l’évolution des mœurs par ses rôles, défenseure du mariage pour tous à la ville… Jeanne Moreau laisse une marque indélébile sur le septième art comme sur la société.

« Quelle sincérité », entend-on de la bouche du journaliste Paul Giannoli, sur le premier canal télévisé des années 1970, lorsqu’il interroge l’actrice sur l’avortement, jusqu’à Thierry Ardisson au début des années 1990, à qui elle rétorque qu’elle ne se serait pas mariée avec Jean-Louis Richard si elle n’attendait pas d’enfant.

Aussi envoûtante sous la direction des plus grands metteurs en scène du siècle dernier que lors des interviews confession où elle se rendait le plus souvent une cigarette à la main, Jeanne Moreau est morte ce lundi 31 juillet 2017 au matin. Celle qui définissait en 1995 le fait d’être actrice comme « un voyage intérieur qui vaut tous les voyages extérieurs » s’est éteinte dans son domicile parisien. Elle était âgée de 89 ans mais semblait avoir eu mille vies; en voici un échantillon.

Flirter avec le scandale

1958. Jeanne Moreau gifle la pudeur française et le cinéma dans Les Amants. Sa renommée a explosé l’année précédente, quand sa rencontre providentielle avec Louis Malle a abouti au long métrage Ascenseur pour l’échafaud. Dans ce nouveau film du réalisateur français, une scène dénudée met en lumière l’adultère sous le prisme du plaisir. Le scandale retentit outre-Manche, où il est censuré, et pousse les États-Unis à se prononcer sur la pornographie au cinéma.

En 1962, celle qu’on appelle déjà « la Moreau » campe le rôle de Catherine, pièce maîtresse d’un triangle amoureux composé d’un Français et d’un Allemand dans le Paris des années 1900 portraituré dans Jules et Jim, qui se transforme en « trouple » sur fond d’Autriche rurale. Dans une scène mythique, son personnage se travestit en homme et part courir dans les rues de la capitale françaises avec ses deux amours. Le tourbillon de la vie, bande originale du film, annonce déjà ses talents de chanteuse.

Entre Gérard Depardieu et Patrick Deweare dirigés par Bertrand Blier, Jeanne Moreau exposera à nouveau l’amour à trois dans une scène très explicite des Valseuses sorti en 1974.

En 1966, c’est en une Mademoiselle manipulatrice dessinée par Tony Richardson que Jeanne Moreau pousse plus loin encore les limites du cinéma français : le scénario, adapté d’une oeuvre de Jean Genet, et la tension sensuelle de ce film noir, froissent Cannes et son festival qui l’accueille sous les huées.

L’actrice joue dans une autre adaptation du chantre du désir homosexuel avec Querelle, dernier film de l’Allemand Rainer Werner Fassbinder, mort à la fin du montage, dont l’affiche fut refusée par le distributeur. Jeanne Moreau y incarne le rôle d’une maquerelle dans un port où descend un jeune marin à la sexualité en mutation. « Chaque poignard brandi est une bite. Chaque promenade sur le port est une drague sauvage. Chaque regard échangé, chaque effleurement annonce la jouissance à venir », analysait pour TÊTU Didier Roth-Bettoni.

Une des « 343 salopes » pour l’avortement

– C’est votre éducation religieuse qui vous a retenue [de recourir à l’avortement] ?

– Pas du tout non, j’avais pas assez d’argent.

10 septembre 1975. Jeanne Moreau répond férocement aux questions du journaliste Paul Giannoli qui clame que « les femmes ont déclaré la guerre aux hommes. » Elle affirme qu’elle n’a jusqu’alors signé qu’une seule pétition dans sa vie : le « Manifeste des 343 salopes » qui ont le courage de dire « Je me suis fait avorter » publié par le Nouvel Observateur en 1971. Elle connaissait les risques de poursuites judiciaires et d’emprisonnement auxquels elle s’exposait, au même titre que Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras et les autres signataires.

La comédienne entretient une grande amitié avec cette dernière qu’elle présente dès 1963 comme « une femme beaucoup plus intelligente que moi » et dont elle finira par incarner les traits dans Cet amour-là (2001).

En octobre 2013, elle lisait un autre type de manifeste aux auditeurs de France Culture : la lettre de Nadejda Tolokonnikova des Pussy Riots, groupe punk-rock féministe enfermé par les autorités russes. Bien que révoltée, elle n’a jamais accepté l’étiquette de féministe – ni même de quelconque attribut en « -isme », qui l’excédaient. Ses mots résonnent pourtant aujourd’hui dans les rangs militants qui lui rendent hommage :

Oui, j’ai vécu comme un garçon. Ça m’irrite de dire cela. J’aurais préféré dire : j’ai vécu comme une femme libre. Mais cela veut dire que j’ai eu des aventures, des amants, que je peux partir quand j’en ai envie.

Amour et mariage pour tous

« – Est-ce que vous préférez un mec qui baise bien mais qui est infidèle ou un mec qui baise mal mais qui est fidèle ? – Ni l’un ni l’autre, j’en cherche un troisième », rétorque-t-elle à Thierry Ardisson en 2000.

Séduisant beaucoup d’hommes selon ses propres confidences, Jeanne Moreau, la muse, ne fut pas exclusive à un seul pygmalion. Louis Malle, Theo Angelopoulos, François Truffaut, Luis Bunuel, Tony Richardson, Joseph Losey, Orson Welles qui la qualifiait de plus grande actrice du monde, et bien d’autres. Elle jouera pour le réalisateur André Téchiné dans Souvenirs d’en France au milieu des années 1970, incarnera en 2005 la grand-mère d’un jeune homme gay condamné dans Le Temps qui reste du réalisateur français François Ozon, tournera à de nombreuses reprises dans les téléfilms de la réalisatrice ouvertement lesbienne Josée Dayan avec qui elle entretient une grande amitié.

Elle a entretenu une liaison avec Pierre Cardin dont elle défendait, en costume noir à épaulettes et fumée de cigarette autour d’elle sur le plateau de Thierry Ardisson en 1991, qu’il avait été « un vrai amour » de plus de quatre ans. Le couturier, ouvertement homosexuel, confiait de son côté à Gazette Drouot, comme par média interposé, que son seul regret était de ne pas avoir eu d’enfants avec la comédienne.

En novembre 2010, Jeanne Moreau investit la scène du Théâtre de l’Odéon avec le chanteur Etienne Daho pour fêter les 100 ans de Jean Genet. Le duo y interprète Condamné à Mort, texte homo-érotique très cru, dont elle défend les lignes avec émotion.

Trois an plus tard, cette figure de l’art français partage la scène du théâtre du Rond-Point avec Juliette Gréco, Laurent Ruquier, Lambert Wilson, Jamel Debbouze, Lara Fabian et bien d’autres. L’objectif de cette soirée est de défendre le projet de loi sur le mariage pour tous qui est en passe d’être voté à l’Assemblée nationale. L’issue du vote, selon le Libé du jour, ne fait que peu de mystères, mais une centaine de célébrité a tenu à se réunir à l’appel de Pierre Bergé pour montrer un esprit de concorde devant l’égalisation des droits.

Alors que les hommages à sa mémoire continuent de fleurir sur les réseaux sociaux, c’est toujours plus de facettes de l’artiste qui refont surface. Les archives de ses interviews télévisées regorgent d’une intégrité folle et reflètent la grande finesse d’esprit de cette femme qui ne cessera de nous inspirer.

 

Couverture : Everywhere at once (2008) de Peter Lindeberg et Holly Fisher avec Jeanne Moreau

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