Témoignages : la passion et la colère des anciens membres d'Act Up-Paris
Culture

Témoignages : la passion et la colère des anciens membres d'Act Up-Paris


Alors que 120 Battements par minute nous replonge dans le passé d’Act Up-Paris, TÊTU explore les témoignages des anciens membres de l’association. Les paroles s’entrecroisent et ébauchent une histoire militante impossible à figer.

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers dans la rue ce 1er décembre 1994. Blocage des Champs-Elysées, die-in : ce jour-là se tient la plus grande manifestation inter-associative française de lutte contre le sida. Si l’on ajoute le premier Sidaction, pas de doute, Act Up-Paris est sur tous les fronts. Il faut dire que la période est sombre. Différentes affaires dont celle du sang contaminé rappellent une urgente nécessité. Contre les pouvoirs publics et les laboratoires, la mobilisation de l’organisation est essentielle. L’épidémie fait des ravages, à commencer par son président Cleews Vellay, mort quelques semaines plus tôt. Aujourd’hui, le film de Robin Campillo, couronné par un Grand Prix cannois, relance une discussion sur ce que fut la lutte contre le sida à cette époque, discussion nécessaire et inspirante sur l’histoire d’une association qui aura tour à tour été violemment critiquée, attaquée, portée aux nues et idéalisée.

Parlez-nous d’Act Up

Nous sommes en 1989, la Gay Pride parisienne bat son plein. Philippe, qui se sait séropositif depuis 4 ans, remarque dans la foule « des mecs qui s’allongent » et qui entravent la marche. Il reconnaît les tee-shirts, fraîchement importés du Québec et traduits en français d’Act Up-New-York : « Silence = mort ». C’est le premier die-in et un acte pionnier pour Act Up-Paris. Didier, l’un de ses fondateurs, écrira quelques années plus tard :

Le but était de choisir une quinzaine d’amis plutôt mignons et de leur faire porter des tee-shirts […] Notre première action était un scam, un mensonge. Ce n’était pas ce que nous étions qui importait, c’était ce que nous représentions
[Act Up, une histoire, Didier Lestrade, Denoël].

« On entre à Act Up-Paris parce que les plombs sautent »

Peu importe quand et d’où on arrive, au commencement, les chemins qui mènent à Act Up sont nombreux : urgence, désespoir, peur face à l’inconnu de la maladie et de sa non-prise en charge par l’État et évidemment, la colère. Une colère que Robin reconnaît en lui après avoir vu Didier à la télévision en 91. Malades et morts sont invisibilisés, rejetés dans les marges. « On entre à Act Up-Paris parce que les plombs sautent » décrit l’organisation dans l’un de ses livres. Parce que l’on est touché directement ou parce que son mec, son amant, son frère, sa sœur est séropo ou malade et que rien n’est fait. Mais on y entre aussi parce que quelque chose de singulier résonne et attire.

À l’époque, Lalla est encore un jeune homme de 19 ans, séronégatif mais « en tant que pédé, tu te sentais en sursis », explique-t-elle aujourd’hui. Elle remarque tout d’abord des stickers. Elle sera parmi les plus jeunes à rejoindre Act Up en 1989. Gwen, quant à elle, se souvient de pom-pom girls à la Gay Pride puis des militants à la télé deux ans plus tard lors d’une action à Notre-Dame :

Des gens étaient en train de dire ce que je portais en moi. Il y avait de la colère, de l’intelligence, de la réflexion, un vrai discours politique, il y avait de l’image, c’était sexy, c’était drôle.

« Un discours que je n’entendais pas ailleurs »

Alors, on se rend à une première réunion hebdomadaire. « Elle devait commencer vers 19 heures, il y avait beaucoup de pédés, de filles amies de pédés et des lesbiennes. Les gens étaient beaux. J’ai été immédiatement stupéfait » explique Philippe, qui deviendra l’un des présidents. Cette première réunion, Gwen s’en souvient aussi : « Tout à coup, j’ai entendu un groupe qui réfléchissait, débattait, construisait un discours que je n’entendais pas ailleurs, qui était en train de s’auto-organiser et qui laissait de la place. Je me suis dit : c’est ça que je veux faire ». Une stupéfaction, une claque. Lalla s’en souvient également :

À la première réunion, c’est vrai que tu te prends l’intensité du moment en pleine poire.

Puis on commence à lever timidement la main, à parler efficacement, à bosser comme probablement on n’a jamais bossé auparavant. Il y a beaucoup à faire, à apprendre, souvent dans l’urgence. Act Up, c’est une formation, un apprentissage de la parole, de la pensée politique mais aussi d’une méthode de fonctionnement associatif, pour beaucoup inédite. « On savait rien au départ », reconnaît Didier. Le savoir qui en résultera sera la garantie d’un pouvoir. Contre les laboratoires, contre les médecins, les politiques, les médias. « Je voyais des gens inventer de la politique, des personnes qui n’avaient d’autre légitimité que d’avoir un savoir de malade », explique Philippe.

« Act Up n’était pas une cause, c’était une lutte »

Il faut redevenir acteur, se réemparer de son statut de malade. « Act Up n’était pas une cause, c’était une lutte » répète plusieurs fois Robin en interview. En quelques années, de 1989 à 1996 au plus fort de la mobilisation, Act Up-Paris fonctionne avec des commissions de travail qui se réunissent plusieurs fois par semaine. Les réunions hebdomadaires voient leur nombre de participants augmenter jusqu’à plusieurs centaines de personnes.

Au sein de cette « famille choisie », on tombe amoureux, on baise, on rit, on sort mais on s’engueule aussi parfois (très virulemment) et on diverge politiquement (très profondément). La vie à Act Up se déroule au rythme des réunions, des commissions ou des actions qui scandent la semaine. Avec les années, on s’y appauvrit progressivement. On s’en retire, en désaccord, fâché par des orientations politiques qui ne conviennent plus, usé par la lutte des années, « la fatigue, l’épuisement, l’envie de partir, les nœuds dans le ventre » se souvient Lalla. Ou encore parce l’on est trop malade. On y meurt presque parfois. Mais même dans la mort, « les militants d’Act Up-Paris ont continué d’agir » ajoute Gwen.

Ainsi les die-in représentent-ils la mort des corps, ainsi les cendres de l’un de ses présidents, Cleews Vellay, sont-elles répandues lors de deux zaps : un congrès d’assureurs et une réunion de l’Agence du médicament et des laboratoires Glaxo.

L’exigence esthétique comme arme politique

La scène actupienne est orchestrée avec passion et colère. Dans les multiples rapports de force qui s’engagent avec le gouvernement, les laboratoires mais aussi les médias, qu’il faut convaincre à chaque fois. Avec la communauté gay aussi, « qui en avait marre d’entendre parler du sida », rappelle Didier. L’esthétique militante et son décorum sont ainsi brandis fièrement. Sortie de la cuisse américaine, Act Up-France maintient et pousse l’exigence esthétique comme arme politique de conversion et d’attraction massive. Capote rose sur obélisque grisâtre, rouge sang sur bureaux aseptisés, collage sauvage sur espace public politiquement correct, l’histoire de l’activisme en restera marquée.

Aujourd’hui, un film donc. Et une gloire politico-médiatique qui célèbre les acquis de l’association, notamment en terme de traitements et de prévention, en oubliant que ceux qui l’acclament aujourd’hui en furent parfois les plus fervents opposants. Si entre anciens membres certains liens se sont distendus, si d’autres sont restés vivaces, personne n’est dupe. Le présent et ses urgences se regardent droit dans les yeux. La lutte doit continuer. Différemment sans doute…

Retrouvez l’intégralité du dossier « D’Act Up à 120 Battements par minute » dans le TêtuMag de l’été en kiosque !

« Promenons-nous… » : Au sommaire du numéro de l’été 2017 de TÊTU !

 

Couverture : ©Jean-Marc Armani

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