Culture

Comment San Francisco est-elle devenue « la ville la plus gay » aux USA ?


Il y a Fire Island, bien sûr, pour les vacances, et puis les villes et les États les plus tolérants : New York, Los Angeles… Mais historiquement, c’est San Francisco qui est « LA » ville la plus gay des États-Unis, et donc, presque du monde. C’est un phénomène qui s’explique historiquement.

S’il est une ville qui brille par son originalité, aux États-Unis, c’est bien San Francisco. Atypique par ses quarante et une collines, son célébrissime tramway ou ses fresques murales, elle est considérée comme l’antithèse de la ville américaine traditionnelle. Laboratoire des modes de vie alternatifs, San Francisco a vu l’émergence du mouvement beatnik dans les années 50, dont le discours libertaire a donné naissance au mouvement hippie, qui à son tour s’est scindé en groupes activistes et en contre-cultures diverses – féministes de ligne dure, cyberpunks, sectes… Mais c’est surtout en tant que capitale gay des États-Unis que la ville s’est taillé une réputation internationale.

Le phénomène remonte à la Seconde Guerre mondiale : San Francisco possède alors une importante base militaire qui traite la majorité des dossiers de soldats réformés pour homosexualité. L’armée signifient aux homosexuels par un « renvoi bleu », papier frappé d’un grand H, qu’elle ne les acceptera pas dans ses rangs. Tout commence alors avec certains G-I’s exclus, qui décident de rester dans la ville (souvent trop honteux pour oser rentrer chez eux). Une sous-culture homo se développe : floraison de bars gays et naissance en 1969 du mouvement de défense des droits civiques des homosexuels, le Gay Liberation Movement.

À partir des années 50, d’autres homosexuels victimes du maccarthysme viendront grossir leurs rangs, attirés par la réputation de tolérance de la ville. Puis, aux cours des seventies, la véritable « migration » de la communauté homosexuelle américaine commence vers ce qui deviendra le « Castro », le légendaire quartier gay de San Francisco, jusqu’alors peuplé d’ouvriers. Attirés par les faibles loyers, les premiers homosexuels issus de la génération du « Flower Power » rénovent les anciennes maisons victoriennes tombées en désuétude.

Dans son livre Le gay voyage (1980), Guy Hocquenghem découpait la ville en plusieurs épicentres homos : Castro donc, le centre géographique, social, artistique et consommateur de la presqu’île, mais aussi d’autres « ghettos homosexuels ». « Au nord, entre Pacific Heights et Market Street, le vieux ghetto pédé de Folk Street » comptait alors « une cinquantaine d’établissements gays, bars et autres ». À Polk Street :

Les extrêmes confondus dans l’uniforme pseudo-adolescent des trentenaires éternels de Castro se scindent à nouveau en deux : d’un côté les pédés de la cinquantaine, volontiers cravate, campy traditionnalistes. De l’autre, les gigolos du rêve américain, le super gymnaste de collège, torse nu, et quel torse, errant autour des vendeurs de journaux, l’air faussement indifférent…

Il complète ce tableau de la ville par les adeptes cuir/SM de Folsom Street et le Tenderloin, le Pigalle homosexuel, premier « bastion homo » historique à l’époque des militaires refoulés.

Pour Armistead Maupin, c’est carrément la « Queer nation » dans ses fameuses Chroniques de San Francisco : « San Francisco regroupe environ 100.000 gays et lesbiennes, soit un habitant sur sept. Avec New York, c’est la seule ville américaine à afficher une telle concentration homosexuelle », écrivait-il. Il décrivait la ville comme « un lieu de compassion et de tolérance où les hétéros, dans les années 70, acceptaient plus facilement l’homosexualité que les pédés n’assumaient la leur. »

Tant que ça ?

Difficile de donner de la crédibilité à des chiffres sur la population gay, puisque le recensement ne prévoit pas de case « homo ». Dans son livre, Hocquenghem interviewait un médecin gay qui lui rappelait que sur 700.000 habitants, la présence de 200.000 à 300.000 homos était forcément plus visible que celle d’un million de gays new-yorkais au milieu de sa mégalopole de 12 millions d’habitants !

La plus grande analyse relative à la présence d’homosexuels est parue en novembre 1991 dans le Journal of Sex Research. Elle portait sur cinq enquêtes réalisées entre 1970 et 1990, dont trois ont posé des questions sur la préférence sexuelle. Selon leurs auteurs, on estime que 1,4 % des hommes adultes ont souvent des contacts homosexuels (à partir de 20 ans) et 1,9 % occasionnellement. Pris ensemble, ces deux groupes représentaient 3,3% de la population masculine adulte. La population gay à San Francisco serait donc 5 fois supérieure à celle de la population américaine dans son ensemble.

Son pouvoir attractif auprès des gays ne se dément pas : après avoir été l’endroit où le drapeau gay fut déroulé pour la première fois, c’est aussi là que les mariages entre personnes de même sexe eurent lieu en nombre pour la première fois aux États-Unis, en 2004. Ils y voient toujours, et encore plus depuis la décision la Cour suprême d’étendre le mariage pour tous à l’échelle fédérale, le terrain de la tolérance, de la visibilité et de l’esprit de communauté…

Certes, dans les Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin, tous les personnages ne sont pas homos, mais révèlent la surreprésentation des gays, des trans, des bi… Tous les habitants de cette ville ne sont peut-être pas gays ou lesbiennes, mais on y est souvent bien mieux accueilli qu’ailleurs.

Dans son livre LGBT San Francisco (Editions Reel Art Press), le photographe Daniel Nicoletta documente ces années de rêves, de spectacle – notamment avec le groupe de hippies LGBT « Les Cockettes » auxquelles appartenait la star du disco Sylvester – et de lutte, avec les actions d’Act Up et des Sœurs de la perpétuelle indulgence. On y voyage aussi à travers son amitié avec Harvey Milk, premier homme politique américain ouvertement homosexuel, assassiné pour cette même raison.

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