« Vieille peau » : La BD gay caustique sur les affres de l'âge
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« Vieille peau » : La BD gay caustique sur les affres de l'âge


Dans Vieille peau, Pochep ne ménage pas son alter-ego. À moins que ce ne soit la société et ses miroirs qui ne le persécutent. Comment, à 50 ans, quand on n’a pas le physique de Matt Pokora, résister à l’envie d’abandonner son corps…

Pour qui s’intéresse à la BD qui parle de sujets LGBT, il est aisé de connaître Pochep, car il a déjà écrit sur le mariage pour tous (la mini-BD Bonne à marier), mené le titanesque « Projet 17 mai » (2 recueils, plus de 100 dessinateurs·trices, une exposition à travers toute la France…), publié un sublime reportage dessiné sur le quartier gay des années 70 dans La Revue Dessinée), etc. Avec Vieille peau, il revient enfin avec un projet personnel, qui met en scène son propre personnage d’homme gay de 50 ans – dans une version « sans pitié » – naviguant entre fascination pour les muscles saillants des autres et dégoût de son propre corps. Il décide de faire quelques efforts pour « qu’ils l’aiment encore ». Une réflexion caustique, en dessins, sur la place qu’on laisse aux laids, aux fainéants, aux paresseux, aux vieux… que nous nous sentons tous un jour devenir. Nous avons interviewé Pochep sur son travail.

 

TÊTU : Vous êtes un dessinateur ouvertement gay qui parle d’homosexualité. Est-ce que vous le faites par militantisme ?

Pochep : Par militantisme autant que par l’envie de raconter ce que je ne trouve pas ailleurs lorsqu’il s’agit de l’univers gay en bande dessinée. Si, ces dernières années, j’ai eu l’occasion de dessiner des histoires plus revendicatives ou plus réalistes dans le ton, je l’ai d’abord fait par le récit d’humour et c’est avec l’humour que je me sens le plus à l’aise pour porter cette thématique. En publiant dans Fluide Glacial, j’ai l’avantage d’aller vers des lecteurs que je ne rencontrerais sans doute pas autrement, de pouvoir occuper le terrain auprès d’eux avec les thèmes qui me sont chers et d’établir une connivence, une connexion, bienveillante avec eux. En ce sens, oui, ma démarche est également militante.

Vous publiez Vieille peau, à quel moment est venu ce questionnement sur l’âge (et ses déboires) ?

Très vite, très jeune. J’ai perdu mes cheveux à vingt ans, autant dire que les atours de la vieillesse se sont rapidement fait connaitre à moi. Plus tard, à l’époque où je fréquentais les sites de rencontres, j’ai également constaté que la barrière de l’âge se posait cruellement – je me suis montré moi-même parfois expéditif et cruel… Cette barrière ne se présentait pas uniquement sur ces sites, mais dans ce cas elle avait tendance à s’interposer de manière plus abrupte. Ce questionnement ne m’a pas empêché de vivre et de composer, mais ça oblige sans cesse à se remettre en question et à tenter de pallier les effets les plus voyants. Ça rassure un peu.

Est-ce que vous trouvez que l’apparence est forcément davantage un sujet quand on est gay ?

Les modèles de jeunesse et de vitalité imprègnent à peu près toutes les strates de la société, mais c’est un sujet que j’ai très souvent croisé dans cette communauté.

Vous êtes généralement assez critique sur la communauté LGBT, c’est pour la faire réfléchir sur elle-même ?

Hmm… je ne sais pas si je suis très critique vis-à-vis de cette communauté. Loin de moi l’idée de faire la leçon à quiconque. Je la représente sans plus d’acidité que je n’en brosserais une autre. Je dessine certains de ses travers les plus évidents oui, mais j’ai le sentiment de m’en prendre d’abord à moi-même et de raconter toute l’affection que j’ai pour cette famille autant que je ne la comprends pas. Dans Vieille peau, mon avatar ne cesse de graviter dans et autour de cette communauté. Il ne sait s’en défaire, il y revient toujours.

Quelles sont vos inspirations en termes de style ou de mise en scène (notamment au niveau autobiographique) ?

En matière de dessin, ma formation repose sur le franco-belge et, dans le ton, doit beaucoup à l’école Fluide Glacial. Pourtant, j’adore les histoires très sentimentales et la dramaturgie qui souvent les accompagnent. J’aspire un jour à pouvoir en dessiner. Dernièrement, lorsque j’ai terminé la lecture du dernier roman de Philippe Besson, Arrête avec tes mensonges, j’ai eu très envie de le mettre en image. Beaucoup d’éléments du roman m’ont touchés et renvoyés à ce que j’ai moi-même connu adolescent. Mais aussitôt, je me dis que mon style de dessin m’interdit de raconter ce type d’histoire. Il y a dans mon trait une part de grotesque que j’ai du mal à dépasser. C’est aussi une question de pudeur. Mon trait doit agir comme une protection. Il faudrait que je me bouscule dans certaines habitudes. Dans un autre genre, la franchise de Fabrice Neaud (les quatre tomes du Journal) me bouleverse.

D’où vient cette obsession de vous croquer atrocement laid à tout prix ?

Mon avatar m’accompagne depuis mes débuts dans la BD. Son physique a évolué au cours des années. Il a pris très cher, certes, mais il me ressemble au moins symboliquement. Ce nez phallique, cette sueur abondante, ces choix vestimentaires improbables… Il porte graphiquement toutes les angoisses et le manque de confiance qui me caractérisent. C’est aussi une façon d’accentuer les ressorts humoristiques. Ce décalage permanent entre des corps rêvés et une réalité souvent moins flatteuse, cette difficulté à trouver sa place, une tendance à la paranoïa…

L’homosexualité est un sujet que l’on peut trouver facilement dans des journaux comme Fluide Glacial ? Est-elle traitée de façon satirique ou bienveillante ?

Le monde le BD, comme le reste de la société, est traversé par les débats et questionnements actuels (sexisme, féminisme, visibilité des minorités…) et nombre d’auteurs abordent de manière très volontaire ces sujets ou modulent certaines représentations traditionnelles. Fluide Glacial prend toute sa part dans ces évolutions et travaille, toujours par le biais de l’humour, sa marque de fabrique, à mettre en scène toutes les trames contemporaines. Par exemple, le journal publie actuellement la série « Mondo Reverso » de Dominique Bertail et Arnaud Le Gouëffec, un western aux allures classiques mais où les femmes occupent le rôle habituellement dévolu aux hommes. Mes pages ont toujours trouvé bon accueil dans le journal. Quelques années auparavant, c’est Ralph König qui y publiait des pages. L’homosexualité, qu’elle soit portée par moi ou par d’autres, bénéficie du même traitement humoristique. Le regard peut se montrer à l’occasion grinçant ou maladroit (tout du moins sera-t-il interprété comme tel) mais pour connaître les auteurs de Fluide, c’est avant tout un amusement coopératif qui motive leurs dessins.

Vieille peau, chez Fluide Glacial Editions, 10,95€, 48 pages.  Voir ici pour commander.

 

Quelques publications de Pochep :

En 2010, il publie La Battemobile, recueil de strips chez Onapratut et en 2011, Traboule chez Warum.

Il est un des nombreux auteurs participants au feuilleton BD en ligne Les Autres Gens (depuis publié en livres par Dupuis).

En 2012, avec Silver, il monte le « Projet 17 mai », un site collectif d’auteurs contre l’homophobie (depuis publié en livres).

En 2013, il publie Bonne à marier chez Vide-Cocagne (collection Sous le Manteau).

En 2014, il publie New York 1979 chez Fluide glacial Editions et Dress Code chez Vraoum.

En 2017, il publie Vieille peau chez Fluide glacial Editions.

 

Il vit et travaille à Paris.

Son blog : http://www.pochep.fr/

 

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