Culture

"The Square" de Ruben Östlund, Palme d'or glaciale et antihéros métrosexuel


The Square, du Suédois Ruben Östlund, a obtenu la Palme d’or au dernier Festival de Cannes au nez et à la barbe de 120 Battements par minute. Rencontre avec un réalisateur déroutant.

Plusieurs voix – notamment en France – s’étaient élevées contre le palmarès du jury du dernier Festival de Cannes présidé par Pedro Almodóvar. Alors que 120 Battements par minute de Robin Campillo, film à visée sociale et presque d' »intérêt général », était donné comme le grand favori, il terminait sur la deuxième marche du podium en recevant le Grand Prix du jury. La Palme d’or était décernée à The Square, une satire du monde de l’art contemporain censée révéler nos hypocrisies collectives et notre individualisme.

Ruben Östlund est un maître du malaise. Confronté à des dilemmes, son antihéros joué par le charismatique Claes Bang évolue dans de longues scènes gênantes et pénibles. Directeur d’un musée suédois, il est confronté à une communication scandaleuse sur l’œuvre centrale de sa nouvelle exposition, The Square. Il s’agit d’un carré lumineux à l’intérieur duquel chacun est supposé être égal à son prochain et lui venir en aide.

Non content d’avoir énervé ceux qui souhaitaient une Palme pour 120 Battements par minute en forme de récompense au combat d’Act Up-Paris, Ruben Östlund s’est attiré les foudres du milieu de l’art contemporain pour son traitement caricatural du sujet. Jusqu’à cette parodie de performance dans laquelle un artiste qui imite un singe brise singulièrement le « contrat social » signé entre art et réalité. On a voulu en savoir plus sur Ruben Östlund qui se dit obsédé par Cannes et dont le précédent film Snow therapy (Prix du jury Un certain regard 2014) racontait la lâcheté d’un père de famille.

The Square Ruben Ostlund Palme d'or
Claes Bang et le réalisateur Ruben Östlund.

 

TÊTU : Comment décririez-vous votre personnage principal, Christian ? N’est-il pas l’exemple même du métrosexuel contemporain ?

Ruben Östlund : Oui, dans la mesure où il prend soin de son apparence, bien sûr. Mais je le vois aussi comme un homme qui essaye d’être moderne en gardant ses filles une semaine sur deux. Il compose avec cette société patriarcale d’où il vient et qui est devenue plus égalitaire. Pour lui, être un homme bon est un challenge.

Vous vous reconnaissez en lui, n’est-ce pas ?

Bien sûr, beaucoup ! J’ai deux filles qui font aussi du cheerleading. C’est douloureux quand vous voyez dans le regard de vos enfants qu’ils ne vous considèrent plus comme un super-héros mais comme un être humain.

Avez-vous choisi Claes Bang en partie pour son physique avantageux ?

Oui, car en tant que curateur dans son musée, il en représente l’image. Je voulais qu’il soit beau. Mais sa plus grande qualité est sa sensibilité qui était nécessaire pour incarner Christian.

Vous ne parlez pas d’amour dans votre film. On sait que Christian a une ex-femme et il a une aventure avec le personnage joué par Elisabeth Moss, mais le tout est très froid. Pourquoi ?

Quand il perd son job, il est plus libre qu’au début. Sa carrière lui prend un temps fou et l’empêche de se consacrer aux autres. Mais c’est aussi un cliché, je pense que ce n’est pas le cas pour toutes les personnes qui ont un métier-passion.

The Square Ruben Ostlund Palme d'or
Ruben Östlund, Elisabeth Moss et Claes Bang.

 

La scène de sexe entre Christian et la journaliste jouée par Elisabeth Moss est pour le moins cocasse… Que souhaitiez-vous provoquer ?

En fait c’est inspiré d’une histoire vraie ! Cette femme et cet homme qui finissent de faire l’amour, avec la fille qui insiste pour que le mec lui donne le préservatif usagé. J’aime le fait qu’Elisabeth joue cette scène de manière ambiguë et aille jusqu’au bout. Quant à Christian, son refus et sa peur de lâcher la capote pleine de son sperme donne une piètre image égocentrique de lui-même…

Pourquoi avoir choisi de faire de Christian un directeur de musée au lieu de le mettre à la tête de n’importe quelle grande entreprise ? Le monde de l’art contemporain n’a pas forcément apprécié votre vision…

Christian travaille dans un musée public. Mais en même temps ils ont énormément d’argent de donateurs privés et il représente l’image du musée. L’art contemporain permet de présenter des idées qui ne pourraient être vues nulle part ailleurs. Mais je pense que cette scène de l’art est trop connectée avec l’argent, dans certains milieux.

Pourriez-vous retourner la caméra sur votre propre industrie ?

Bien sûr, je ne serais pas effrayé de critiquer mon milieu. Mais je trouve que l’art contemporain a toujours peur de rire de lui-même.

Votre prochain film, Triangle of sadness, parlera de la mode. L’un des deux personnages sera une mannequin lesbienne. Vous pouvez nous en dire plus ?

Je pense que la beauté est intéressante car elle est une valeur qui vous fait voyager dans la société, dans un monde injuste. Si vous êtes pauvre et extrêmement beau par exemple, vous pouvez gagner beaucoup d’argent. Mais ce sont des carrières éphémères. Mon personnage masculin devient un peu chauve, et ça le terrifie. Pour l’instant, je réfléchis, et le tournage me prendra environ trois ans. Je voulais que le personnage féminin soit une lesbienne car elle ne peut pas, comme le font certaines, se marier à un riche.

Vous avez pensé à Kristen Stewart ?

Bien sûr !

Avez-vous vu 120 Battements par minute ?

Oui, après Cannes. J’ai adoré. L’acteur principal [Nahuel Pérez Biscayart, ndlr] a fait un travail formidable. Robin Campillo fait preuve d’un très fort engagement social.

 

The Square de Ruben Östlund

Au cinéma le 18 octobre 2017

 

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