Dites, madame la sexologue, que vous demandent les gays et les lesbiennes ?
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Dites, madame la sexologue, que vous demandent les gays et les lesbiennes ?


On a demandé à Axelle Romby, sexologue LGBT-friendly, de nous raconter ses consultations dans son cabinet du 9ème arrondissement parisien. Une discussion entre plantes vertes, déco design et petites indiscrétions…

sexologue Axelle Romby

« Lorsque les patients franchissent ma porte, il ont déjà fait le gros du parcours. Il y en a qui sont mal à l’aise, qui font des blagues, qui tournent autour du pot et qui regardent le parquet. C’est mon job de les mettre à l’aise », pose Axelle Romby, la petite trentaine et les cheveux courts. Pendant ses consultations sexo, elle sait qu’il est primordial de fournir un cadre « suffisamment bienveillant et rassurant » pour délier les langues.

En France, ils sont environ mille comme elle, sortis des sept professions du soin. Beaucoup sont d’abord psychologues ou médecins quand ils entreprennent la formation en trois ans, mais le diplôme inter-universitaire accueille de plus en plus de sage-femme, nous dit-elle. « La formation s’est institutionnalisée, continue Axelle. Il y a un examen national, mais la profession n’est toujours pas réglementée : n’importe qui peut mettre une plaque ‘sexologue’ devant chez lui et s’autoproclamé, donc c’est au patient de se renseigner. »

Allô, docteur ? Au pieu ça piétine…

Médecin de santé publique, Axelle Romby a pris cette direction par passion, une fois son doctorat décroché à l’université Paris 13, et exerce depuis un an et demi. « J’aime ce métier car il est au croisement des chemins. Moi je suis médecin mais j’ai aussi une approche de l’ordre du comportemental et du relationnel. » Elle fait partie du jeune réseau des médecins gay-friendly, « un réseau pas encore très développé pour être un lieu d’échange ». Pour nos confrères de Libération, en septembre elle appliquait la lentille homo à une question cruciale : l’angoisse de la performance et l’impression, assortie, de souffrir de troubles du désir à la moindre panne. Une angoisse qui serait d’autant plus forte chez les gays dans une société qui estime qu’un couple homo n’a de raison d’exister qu’à travers des rapports sexuels réussis.

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« Comme il n’y avait pas initialement de projet parental, et que le couple social est plus difficile à installer – ou en tout cas il y avait moins d’attentes sociales – chez les gays à cause des discriminations, on a écrit que c’était des couples qui se construisaient sur une sexualité compatible. » Pourtant, pendant son internat, Axelle fait un constat bien différent de ses lectures. Alors qu’elle commence à faire du dépistage VIH au Checkpoint (le Kiosque Info Sida), elle s’interroge sur les difficultés sexuelles à l’intérieur du couple conjuguées aux relations extra-conjugales (est-ce palliatif ? Antérieur aux dysfonctions ? etc.) et décide de consacrer son mémoire à la sexualité des gays, en distribuant des questionnaires sur les applis de rencontre. « J’ai constaté que pour 1 couple sur 5, il y avait une dysfonction sexuelle dès le départ et que ça n’a pas empêché le couple de se construire dessus. Plein perdurent alors même qu’il y a une problématique sexuelle car les dimensions affectives, intellectuelles, émotionnelles, sociales… sont bien plus importantes pour eux. »

Des ravages de l’homophobie sur la vie sexuelle

Malgré tout, l’injonction à la vie sexuelle épanouie persiste, « et notamment à Paris », insiste Axelle qui entend souvent au Kiosque des hommes lui raconter qu’ils ne fréquentent plus « le milieu », parce que « la culture gay est énormément centrée sur la baise, le plaisir, l’orgasme… Alors que dans un couple hétéro, on va davantage accepté une vie sexuelle moins épanouie parce qu’il y a les femmes, et qu’on se dit qu’elles ont moins envie, que c’est ‘normal’. » Or cette injonction au sexe n’est pas sans conséquence : « Ça a des incidences directes sur la prise de risque par la multiplication des partenaires, souligne Axelle, parce que les applis le permettent et parce que c’est beaucoup plus facile pour un homme gay de trouver un plan cul. On sait aussi qu’avoir un problème d’égodystonie (ne pas accepter son homosexualité, ndlr) a tendance à nous faire prendre plus de risque. »

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Si l’homophobie intériorisée est néfaste, il en va de même pour le rejet des autres qui a des conséquences directe sur la vie sexuelle. Citant une étude de Luis Perelman, Axelle Romby rappelle que les jeunes gays victimes d’une forte réprobation familiale prennent beaucoup plus de risques dans leur sexualité que les autres « parce qu’inconsciemment, si on sait qu’on va pas être aimé à la maison, on va chercher à être aimé ailleurs, et donc chercher l’amour fort, l’amour vrai, l’amour sans capote. Sans protection parce que c’est la confiance, c’est le lâcher prise… »

La libido et la bite en berne

À son cabinet, Axelle Romby reçoit ainsi beaucoup de jeunes, des couples gays comme des couples lesbiens. « Dans ce dernier cas j’en rencontre beaucoup qui ont des problèmes de désirs, raconte Axelle, mais c’est là globalement le trouble numéro 1 chez les femmes. » La sexologue balaie en revanche du pied le cliché qui voudrait que les lesbiennes se privent de sexualité au bout de six mois car « quand on regard les stats, elles ont plus de sexualité, à la fois plus de partenaires, plus de pratiques et plus d’orgasmes, que les femmes hétéros ! »

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À l’inverse, ce sont principalement les problèmes érectiles qui poussent les hommes à prendre rendez-vous. Dont certains avec une demande à laquelle Axelle n’était pas préparée : des vingtenaires qui se plaignent de ne pouvoir bander lors d’un coup d’un soir. « Or c’est le fait d’être dans une culture, jeune et célibataire, dans laquelle on a de plus en plus de modes de rencontres instantanés qui les mettent dans des situations comme ça », analyse Axelle au regard de l’explosion de l’usage des applis. Une consommation sexuelle qui n’est toutefois pas synonyme d’aisance, quand il s’agit de communiquer sur ses problèmes : « Le dialogue autour de la fidélité a beau être inscrit dans la construction du couple gay (est-ce qu’on est ouvert ? Comment ? Avec qui ? Avec ou sans capote ? etc.), ça ne veut pas dire qu’il existe un mode de communication super efficient à l’intérieur du couple : on parle fidélité parce que c’est dans l’usage, mais on n’aborde pas mieux les problèmes pour autant. »

Déconstruire, ré-apprendre et se retrouver

En plus de ses patients du 9e arrondissement parisien, et des dépistages qu’elle continue de réaliser au Checkpoint depuis plus de deux ans auprès d’une population de plus en plus LGBT et non plus uniquement gay, Axelle Romby jongle aussi avec des consultations gratuites à l’hôpital Fernand-Widal, auprès d’un autre public, souvent en difficultés financières, et qui charrie avec lui d’autres questions sur la sexualité. « On est très privilégiés, nous médecins, quant au recueil de la vie d’autrui, résume Axelle du haut de ses trois postes. On est très vite plongé dans la vie de quelqu’un, bien plus vite que dans la vie amicale ou autre. Les gens arrivent et se livrent, avec leur vulnérabilité, tels qu’ils sont. Alors bien sûr il faut être solide sur ses pieds, et être responsable vis-à-vis de cette plongée au cœur de l’intimité de l’autre : il faut la recevoir avec respect et déontologie. »

sexologue Axelle Romby

D’ailleurs, elle parle plus volontiers de « rééducation » à la sexualité, qui passe par la déconstruction des fausses croyances et des angoisses accumulées depuis l’enfance. Une méconnaissance peut-être plus grande pour les homos qui, bien qu’ils soient bien plus informés sur les IST que les hétéros du fait de l’existence de structures communautaires à l’instar du Kiosque, sont victimes de la sous-représentation de leur sexualité dans la biologie, les films et la culture en général, par rapport à l’écrasante représentation hétéronormée.

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« Il s’agit de réfléchir à ce qu’est la sexualité pour soi, ce qu’on veut y trouver, ce qu’on y cherche et comment on peut y parvenir”, poursuit Axelle qui entame en ce début d’année scolaire une formation de psycho-thérapeute pour enrichir son analyse. Alors bien sûr, à chaque couple sa problématique. Mais la sexologue met l’accent sur l’importance de faire remonter la sexualité en haut de la « to do list » qu’on tient tous au fond de sa tête, et sur la nécessité de se ré-accorder, dans le couple, des moment d’intimité « en se fixant des rendez-vous, en se redécouvrant… »

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Couverture : Affiche de film Les lois de l’attraction (2002)
Corps d’article : crédit photo Mahdi Aridj Photography

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