Deux mille ans de sodomie : comment le Saint-Siège a géré le
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Deux mille ans de sodomie : comment le Saint-Siège a géré le "vice italien"


Si l’on connaît bien les prétendues mœurs grecques antiques et la tradition pédérastique des aînés d’éduquer sexuellement des plus jeunes hommes, on connaît moins le vice italien ou du moins les valses-hésitations, au gré des papes et cardinaux, concernant la sodomie au Saint-Siège…

La sodomie a une histoire. Elle ne recouvre, selon les époques, pas les mêmes faits. Le crime des habitants de Sodome n’a rien à voir avec la sexualité : c’est l’arrogance et le manque d’hospitalité – très important dans l’Ancien Orient – qui leur est reproché dans le livre saint des chrétiens. La ville de Sodome fut alors, selon la bible, détruite par dieu après que ses habitants eurent tenté de violer des anges réfugiés chez Loth, le neveu d’Abraham. Ce n’est qu’au XIe siècle, d’après l’historien Mark Jordan, que l’Église catholique invente le terme de sodomie pour désigner tout péché qui gaspille la semence mâle. Jusqu’au XVIIe siècle, le terme de sodomie recouvrait un ensemble de relations sexuelles réprouvées, comme la masturbation ou le coït « hors vagin », pas seulement les relations anales et encore moins uniquement homosexuelles. D’ailleurs, dans certains contextes et notamment dans les classifications légales de certains des États-Unis, le terme anglais sodomy a longtemps inclus d’autres pratiques sexuelles jugées déviantes par certains, comme le cunnilingus et la fellation. En allemand, die sodomie ne fait aucunement référence à la pénétration anale mais désigne la zoophilie… L’histoire faisant, la sodomie devint synonyme de relation anale homosexuelle car considérée comme le gâchis de sperme suprême, la négation de l’ordre reproductif absolu, la traîtrise patriarcale, le plaisir par l’endroit lié aux fonctions excrétrices (et ses tabous). On dit que c’est avec le martyr de Saint Pelage, dans un récit qui narrait sa préférence pour la mort plutôt qu’à l’affrontement du calife de Cordoue, que le mot pris son acception moderne.

 

Une longue histoire de stigmatisation

Avant même Jésus Christ et son épopée, les rapports anaux sont décriés. À Rome, on le nomme « le vice grec », mais les citoyens romains le pratiquent avec les esclaves et les affranchis…  Mais gare, malgré le plaisir et certains sentiments amoureux, dès 149 av. J.C, la Lex Scatinia condamne à 10 000 sesterces (10 fois le revenu annuel d’un ouvrier agricole) celui qui assume le rôle passif lors de rapports homosexuels entre citoyens adultes. Cela ne semble pas valoir pour Jules César (100-44 av. J.C.) dont la vie notoirement bisexuelle fut rapportée par Cicéron, Plutarque et Suétone…  Ni pour l’empereur Héliogabale dont les frasques, la pléthore de favoris, les mariages arrangés sans avenir et le conflit entre ses deux amants en titre, Zoticus et Hiéroclès, créeront le mythe (monté sur le trône à 14 ans, il le perd à 18 ans et se suicide)…

Au Ier siècle, le poète Martial devint célèbre par ses poèmes et ses épigrammes érotiques et pédérastiques, par exemple :

« Pour un jeune esclave, Artémidore a vendu son champ. Pour un champ, Calliodore a vendu son esclave. »

« Dans mon œuvre, les Centaures, les Gorgones, les Harpies tu n’en trouveras pas : ma page sent l’homme. »

« Quand tu épiles ta poitrine, tes jambes, tes bras / Et qu’il ne te reste autour de ta bite tondue que le ras des poils / La chose est claire, Labiénus (qui l’ignore?) : c’est en l’honneur de ta maîtresse / Mais à l’intention de qui, Labiénus, t’épiles-tu le cul ? »

« Ton page a mal au dard ; toi Naevolus, au trou : Je ne suis pas devin, mais je devine tout. »

« Tu veux savoir combien ton cul est effilé ? Tu peux avec ton cul, Sabellus, enculer ! »

 

Au même moment, dans un mouvement de balancier moral, Saint Paul adresse une Lettre aux Romains :

Les hommes, délaissant l’usage naturel de la femme, ont brûlé de désirs les uns pour les autres, perpétrant l’infamie d’homme à homme et recevant en leurs personnes l’inévitable salaire de leur égarement …

Rome, sa chrétienté et le Vatican ont toujours eu un lien étroit avec le plaisir du derrière. Au IVème siècle, l’archevêque de Constantinople, Jean Chrysostome (344-407), dénonce les effets de l’homosexualité qui favoriserait un espace d’indifférenciation sexuelle : « La sodomie est un acte infâme qui fait souffrir l’âme plus que le corps… c’est une promesse d’enfer. Son origine est la recherche du plaisir et l’oubli de la crainte de Dieu ». Le Concile d’Elvire (305-306) excommunie les pédophiles, décrète l’abstinence sexuelle des prêtres, proscrit les mariages avec des non-chrétiens et condamne l’étroite fréquentation des juifs. En 314, le Concile d’Arles excommunie les comédiens, et en 314, le Concile d’Ancyre (future Ankara) punit ceux qui s’adonnent à l’homosexualité-bestialité de 15 à 20 ans de pénitence.

En 342, un texte de l’Église condamne l’homosexualité passive, sous l’influence de Saint Augustin, et ces lois deviennent de plus en plus sévères : de crime contre la dignité humaine l’homosexualité devient crime contre nature.

Avec Théodose 1er en 392, la religion chrétienne devient religion d’État de l’Empire Romain et interdit les autres cultes. Le code Théodosien (390) qui suivra réprime l’homosexualité passive et les personnes efféminées en les condamnant à la peine capitale ou à la mutilation, « une infamie qui condamne le corps viril, transformé en corps féminin, à subir des pratiques réservées à l’autre sexe ». On explique cette virulence par le contexte démographique : le taux de mortalité est élevé, la durée de vie moyenne frôle les 25 ans, moins de 25% de la population arrive à dépasser l’âge de 50 ans et l’Église veut alors favoriser la procréation à tout prix.

Vers 400, on assiste à l’ultime fixation du contenu du Nouveau Testament. Dans ses Épîtres (aux Romains et aux Corinthiens), Saint Paul condamne les « hommes qui commettent entre eux des choses infâmes ». Les hétéros subissent aussi l’opprobre s’ils ne sont pas mariés, sous l’impulsion de Saint Augustin (354-430) pour qui le péché de chair est le péché par excellence.

L’empereur Justinien (483-565) décidera ensuite que « tout acte homosexuel même actif est interdit » car dans tous les cas il offense le Seigneur. Les coupables sont alors condamnés à la mort pour infanda libido, « innommable libido ». Théodose II va plus loin en 438 et déclare que tous les homosexuels passifs doivent être brûlés vifs, la crémation infligeant une double peine, temporelle et spirituelle…

Au Vème siècle, le Lévitique de la bible prend sa forme définitive. Chapitre 20, verset 14, il est dit :

Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils commettent tous deux un acte abominable. Ils seront punis de mort, leur sang retombera sur eux.

 

Dix siècles plus tard…

Les siècles passent et l’opprobre demeure… Transportons-nous au XVe siècle, toujours en Italie. En 1468 à Venise, les chirurgiens sont obligés de dénoncer les hommes mais aussi les femmes « qui favorisent un tel vice et qui sont cassées dans leur partie postérieure ». Le « vice italien » devient le vice florentin avec Léonard de Vinci, accusé en 1476 accusé de « sodomie active » sur la personne de Jacques Saltarelli, âgé de 17 ans (on soupçonne même viol collectif). S’ils risquent techniquement le bûcher, la peine de mort est en fait inappliquée tant l’homosexualité y est si répandue. De Vinci est emprisonné mais finit par bénéficier d’un non-lieu, la victime s’étant révélé être un prostitué notoire ; pendant ses 2 mois de prison, de Vinci se laisse aller à la méditation sur « ce pénis obstiné qui suivait sa propre volonté » : « La verge a des rapports avec l’intelligence humaine et parfois elle possède une intelligence à elle ; en dépit de la volonté qui désire la stimuler, elle s’obstine et agit à sa guise, se mouvant parfois sans l’autorisation de l’homme et même à son insu, soit qu’il dorme, soit à l’état de veille. Il arrive que l’homme dorme, elle ne suit que son impulsion, elle veille et il arrive que l’homme soit éveillé et qu’elle dorme. Maintes fois, l’homme veut se servir d’elle qui s’y refuse. Maintes fois, elle voudrait et l’homme le lui interdit. Il semble donc que cet être ait souvent une vie et une intelligence distinctes de celle de l’homme »

 

C’est à cette période (1471-1484) que règne le Pape Sixte IV, né Francesco della Rovere, en Ligurie en 1414.

C’est un pape bâtisseur, qui joue un rôle majeur dans la restauration de Rome (voies, musées, chapelles, églises, basiliques…). Il est notamment responsable de la reconstruction de la chapelle Sixtine du Vatican – qui lui doit son nom – et qu’orneront de fresques majestueuses les grands peintres de la Renaissance : Le Pérugin, Botticelli et Michel Ange (qui agrémenta, dit-on, son œuvre d’une scène de fist fucking… à voir ci-dessous), entre autres.…

Sixte IV cherche aussi à restaurer un ordre moral en taxant lourdement les prêtres concubinaires et les prostituées romaines qui lui versent annuellement 20 000 ducats. Porté au firmament de la chrétienté à la mort subite du pape Paul II (officiellement des suites d’une indigestion de melon, mezzo voce on susure qu’il aurait été terrassé pendant l’acte), il est n’est pas le souverain pontife qui amoindrira cette image d’hommes de robe penchant pour les plaisirs interdits par eux-mêmes… Dans son Journal de la ville de Rome, le chroniqueur romain Stefano Infessura soutiendra que Sixte IV « aimait les jeunes garçons et les sodomites ». Il est vrai qu’il aimait s’entourer de courtisans qu’il a parfois même élevé au rang de détenteur de la pourpre cardinalice, à l’instar de son petit-neveu Raffaele Sansoni Riario âgé de 16 ans, dont on disait que cette ascension n’était pas seulement due à la méritocratie théologique ! L’historien espagnol Juan Antonio Llorente (1756-1823) dira qu’il a même autorisé la sodomie pendant la période estivale « à cause de la l’ardeur brûlante que provoque cette saison ! » (voir une bio très complète de Sixte IV ici).

Suivra Jules II (pape de 1503 à 1513) et avec lui le cinquième Concile du Latran, en 1511, qui accusera de « tares honteuses » celles « que l’on ne peut nommer pour que l’honneur soit sauf ». Puis Léon X (1513-1521), qui ne fit pas mystère de ses goûts « contre nature », et Jules III (1550-1555), dont l’ambassadeur de Venise dira qu’il a toujours accueilli dans sa chambre son « neveu adoptif », le cardinal Innocenzo Ciocchi del Monte.  À la même époque, Michel-Ange déclare sa flamme à Tommaso Cavalieri…

L’écrivain Roger Peyrefitte publia en 1953 Les Clés de saint Pierre dans lequel il abordait l’homosexualité de Pie XII et fit scandale. Jusqu’à nos jours, pape après pape, le sujet de l’homosexualité a été indissociable de l’Église, que ce soit sous le feu des histoires scabreuses, des scandales sordides ou des débats enflammés sur le célibat des prêtres… Régulièrement, ces derniers ont ainsi été exclus pour ce motif. En 1975, le cardinal François Seper rédigea une « déclaration sur certaines questions d’éthique sexuelle » qui fut approuvée et promulguée par Paul VI. Tout en reconnaissant que l’homosexualité puisse être une « inclination constitutive pouvant déboucher sur une relation de couple dans une sincère communion de vie et d’amour », le texte conclu péremptoirement que « les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés et ne peuvent en aucun cas recevoir quelque approbation ».

En 1992, le cardinal Ratzinger futur Benoît XVI écrit et fait ratifier un texte polémique qui mentionne entre autre la prudence à observer avant de confier des enfants par adoption à des homosexuels, alimentant encore le parallèle vieux de quinze siècle entre homophilie et pédophilie (et oubliant par la même de balayer devant la porte de son Église sur ce sujet.)

En juin 2016, le pape François a exprimé son souhait de voir l’Église présenter ses excuses aux homosexuels (À LIRE ICI). On attend toujours…

 

À LIRE ICI :

Krzysztof Charamsa : « Au Vatican, beaucoup sont homos ou en couple »

 

En France, avant la séparation de l’Église et de l’État

Deux périodes ultérieures viendront tenter de ramener les « brebis égarées » dans le droit chemin. Entre 1560 et 1630, l’Europe est secouée par une impitoyable chasse aux sorcières : des dizaines de milliers de femmes périssent après avoir été questionnées de façon très intrusive sur leurs ébats sexuels.

120 ans plus tard, en 1750, un scandale éclate en France : sous l’influence du jansénisme très critique à l’égard de l’évolution trop mondaine de l’Église, l’archevêque de Paris demande à la police de mettre en place une surveillance des clercs qui fréquentent les lieux de débauches. 970 rapports de police relatifs à des ecclésiastiques démontrent que les « chevaliers de la manchette » appartenant au clergé peuvent croiser d’autres amateurs d’hommes et des prostitués occasionnels, en particulier les « domestiques sans état », nombreux à parcourir les rues. Évidemment, les lieux de rencontre sont repérés (jardins publics, quais de Seine, lieux de passage, parfois cabarets), le vœu de chasteté en débat…

Des hommes reconnus coupables de sodomie sont brûlés en place de gréve jusqu’en 1750 à Paris, comme en atteste l’histoire de Jean Diot et Bruno Lenoir.

 

À LIRE ICI :

Les amours secrètes de… Bruno et Jean, les derniers homosexuels brûlés à Paris

 

Le 26 août 1789 est promulgué le 1er Code civil sous la Révolution qui institue un crime de sodomie. Ce n’est qu’en 1791 que l’Assemblée constituante le supprime dans son nouveau Code pénal (Code criminel), dans un contexte de suppression des délits perçus comme des reliquats des persécutions religieuses (blasphèmes, hérésies, sacrilèges). Le code pénal de Napoléon en 1810 ne reviendra pas sur cette disposition et la 4e République qualifiera l’homosexualité de fléau social, au même rang que l’alcoolisme…

Concernant le mariage civil, il faudra attendre 1792 pour qu’elle soit dissociée  – quoique très inspirée – des principes généraux du mariage religieux. Ce n’est qu’en 1905 que l’Église et l’État seront officiellement séparés en France, même si son histoire irrigue son droit et donc sa conception des mœurs et des libertés individuelles.

Le régime de Vichy repénalise les relations homosexuelles, 100 000 hommes sont fichés entre 1933 et 1934 par le troisième Reich qui les déporte en camps de concentration. À la fin de la guerre, considérés comme des criminels, nombreux sont ceux qui finirent leurs peines en prison… Les homosexuels seront fichés jusqu’en 1981 en France (À LIRE ICI). En 1982, l’homosexualité est enfin totalement « dépénalisée » et mise sur le même plan que les relations entre adultes hétérosexuels consentants.

 

À LIRE ICI :

Il y a 35 ans, la France dépénalisait l’homosexualité

 

Il aura donc fallu attendre 22 siècles, depuis la Lex Scatinia de l’Empire Romain, pour que les relations anales entre homosexuels ne soient plus réprimées par la loi, en France. Seules quelques respirations dans l’histoire, et notamment certains étés du 15e siècle grâce à un pape…

Ce n’est toujours pas le cas dans les 74 pays qui pénalisent l’homosexualité. Socialement, c’est encore dans de nombreux pays les mêmes clichés qui planent sur les personnes efféminées, les personnes libres, les prostitué·e·s et, globalement, toutes les personnes qui contreviennent au patriarcat misogyne et naturaliste.

Le Vatican, depuis Jean-Paul II, ne condamne plus moralement les personnes homosexuelles mais seulement leurs actes ainsi que leurs unions et la légitimité de leurs familles (À LIRE ICI).

 

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Couverture : Melozzo da Forlì, Le pape Sixte IV nommant Bartolomé Platina conservateur de la Bibliothèque vaticane.

  • Bruno Goidts

    Il est bon de connaître l’histoire de cette terrifiante répression de la jouissance anale. Merci pour cet article très documenté à ce sujet.

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