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"Expérience Berghain" : le mythique club gay-friendly de Berlin par ses aficionados


Je ne suis jamais allé à Berlin. Et donc, jamais au Berghain, dont de nombreux amis n’ont que le nom à la bouche. Qu’ils y soient eux-même allés ou pas d’ailleurs. Comme des milliers de gens. Ça ressemble, quand ils en parlent, à une Atlantide de la liberté, le Graal de la fête, le lieu de toutes les extases…

Ça me fait même, alors que je ne suis pas une oie blanche, un peu peur, car il semble qu’on peut vite s’y perdre. Sex-club géant, danseurs à poils, drogues à gogo… Oui, dit comme ça, soit on adhère, soit on rallume Netflix pour regarder La fête à la maison. Alors, pour comprendre, et ne pas rester sur des clichés et des jugements moraux (ou qu’au contraire, ils les confortent), j’ai demandé à trois personnes qui y sont allées, de me raconter leur « Expérience Berghain »…

Renaud

Rentrer au Berghain c’est comme rentrer dans un temple, un lieu sacré, un endroit réservé à quelques chanceux (même si l’intérieur du club est souvent bien rempli). Il y a déjà le stress de savoir si oui ou non on t’autorisera à passer les portes (sans vraiment connaître les critères exigés) et une fois passée l’entrée, c’est une bouffée d’excitation à chaque fois : le hall avec sa gigantesque statue d’homme nu, la salle ultra sombre avec ses basses qui te pénètrent de suite et te font hérisser les poils des bras. Puis les marches vers le club, les gens que tu distingues à peine, la transpiration immédiate… C’est vraiment une autre dimension.

J’ai l’habitude d’y aller plutôt l’été, le dimanche après-midi en général, l’ambiance y est plus douce, le jardin est ouvert, on y croise tous les clubbeurs ici depuis 1h, 10h, 48h… Certains n’ont avalé que du GHB. Le dresscode Total Black est majoritaire, quelques-uns s’aventurent à porter de la couleur, mais beaucoup ne portent souvent qu’un slip, un soutif, des chaussures voire carrément rien. Ah si, on porte pas mal de lunettes de soleil aussi. Pour cacher ses cernes et ses pupilles dilatées, ou bien est-ce vraiment pour se protéger du soleil ?

À chaque fois que j’y vais je me sens tellement innocent et naïf. J’y vais essentiellement pour la musique. N’étant pas consommateur de drogues, c’est marrant de voir le décalage entre la plupart des gens et moi.

Il n’est donc pas rare de voir des garçons se masturber au milieu du jardin, des mecs se sucer en plein milieu du dancefloor, des filles en laisse…

Ce qui est drôle aussi c’est le manège autour des toilettes. Car les gens ne vont pas aux toilettes que pour faire pipi (même si ça arrive quand même) ! On y rentre à 3, 4, 8, tant que ça rentre, c’est bon ! Et toi tu attends justement pour faire pipi…

Le Panorama (bar au-dessus du Berghain, ndlr) est un peu plus « calme » on va dire, la musique est plus happy, il y a de la lumière, tu vois les gens sourire, tu peux même leur parler et rigoler avec eux ! L’intensité est à son comble quand les stores des fenêtres s’ouvrent d’un coup sur le climax d’un morceau, et que la foule devient hystérique. Quand tu redescends au Berghain ensuite, la chaleur se fait plus moite, la musique est plus sombre et intense, les corps plus nus, la danse robotique. Il y a le coin des « pédés musclés », tous plus ou moins à poil, leurs gros pecs qui te bousculent la tête (parce que tout le monde fait 1m90), et puis les filles aux seins nus, le cuir, les harnais… C’est un des seuls clubs où je me sente bien, dans lequel je peux danser 8 heures d’affilées. Il y a cette liberté propre à la plupart des clubs et des soirées de Berlin, où tu ne te sens pas jugé ou regardé…

 

 

Arnaud

C’était en mai 2014, ou 2015, je ne sais plus… J’étais à ce moment-là en trouple (avec deux garçons). Pour mon anniversaire, ils m’ont offert un week-end pour ma première fois à Berlin. On a commencé le vendredi par la soirée homopatik (soirée mensuelle à Berlin, ndlr) dans un immeuble abandonné. Il y avait un grand jardin avec une piste de danse extérieure, des canapés et des tentes pour « chiller ». Ça commençait le midi, durait jusqu’au lendemain. Nous y sommes restés de 17h  à 8h du mat je crois… De toute façon, là-bas tu oublies le temps : il y avait même en déco une horloge déformée, sans aiguilles et les chiffres en désordre. À un moment donné, j’ai demandé l’heure et une nana m’a dit : « il n’y a plus d’heure ici », en me montrant ladite horloge. C’était un bel endroit très inclusif, on voyait de tout : des gros, des minces, des hommes, des femmes, des indéfini·e·s, des gays, des bi·e·s, des pansexuel·le·s, des hétéros. C’était un vrai endroit de liberté et de respect avec une bienveillance de la part de chaque personne que l’on croisait, même avec un anglais incertain…

Nous sommes donc rentrés le samedi matin pour dormir un peu et aller ensuite au Berghain vers midi. J’ai adoré apercevoir le bâtiment brut posé au milieu de ce terrain vague en pleine ville. On entendait les basses à mesure que nous nous approchions.  Il n’y avait pas de file d’attente car mes deux copains étaient des connaisseurs : arriver le midi un samedi nous permettait de passer direct ! En arrivant au vestiaire la musique est déjà en train de vous envelopper, le lieu est presque mystique. Mais le plus impressionnant est le moment de quitter le vestiaire et d’arriver en dessous de la mezzanine géante du Berghain avec cette hauteur de plafond portée par d’immenses pylônes et les éclairages industriels qui varient au rythme des basses. C’est immense et vide, métallique et bétonné : ça répondait totalement aux images que je me faisais du Berlin festif. Ce rez-de-chaussée immense est juste un passage avant l’entrée, il faut ensuite prendre un grand escalier en métal, qui là aussi vibre avec les basses, et plus tu montes, plus la musique finit par te pénétrer. Je sentais vraiment la musique me traverser : le système son était dingue. Très rapidement, j’ai été emporté par l’euphorie et je me suis senti voler, je dansais comme en plein work shop d’expression corporelle, sous les regards attendris de mes deux mecs.

Je laissais mon corps parler comme il voulait car je voyais que toutes les personnes autour de moi faisaient pareil, mais surtout ne jugeait pas et nous avions tous envie de partager toutes ces énergies en s’exportant les uns et les autres dans nos mouvements.

Il y avait là aussi énormément de bienveillance entre chacun et une telle diversité que les classes sociales, la couleur de peau, le genre ou la sexualité n’étaient plus du tout un critère d’identification. Nous étions tout simplement entre êtres humains libres de vivre, qui partageaient cette liberté dans la bonne humeur. Certains dansaient nus sans que cela ne soit un problème pour les autres. À l’entrée, on nous demande de ne pas prendre de photos, absolument personne n’utilisait son téléphone.

Je n’ai pas vu d’agent de sécurité dans les espaces de danse, juste à l’entrée. Un habitué de Londres m’a expliqué que c’est parce qu’au Berghain il n’y en a pas besoin, tout le monde se respecte. Le club reste propre malgré les heures qui défilent car tout le monde va poser sa bouteille vide ou son verre au même endroit. De temps en temps pour changer d’ambiance musicale, nous montions au Panorama. Là, tu pouvais croiser le dimanche midi des femmes de 50 ans buvant le café… Comme si, après s’être occupé de la maison, elles venaient écouter de l’électro en buvant leur petit expresso. Des gens mangeaient des glaces vendues juste au-dessus par un petit glacier très sexy. De toute façon au Berghain, tout le monde est sexy tant les gens se sentent libres. Nous avons quitté le Berghain le lundi matin. Je me revois encore au rez-de-chaussée avant la sortie, exploitant des mouvements auxquels je n’avais jamais pensé : je dansais comme en plein sabbat (rituel de sorcellerie, ndlr). En regardant ce si haut plafond, j’y voyais une sorte de cathédrale contemporaine dont le dieu mis à l’honneur aurait été la musique électronique. Je ne voulais pas partir, j’avais la sensation de quitter une personne pour qui j’avais eu un gros coup de foudre irraisonné. Je tournais sur moi en regardant tout cet espace qui m’entourait pour m’en imprégner, et ne jamais l’oublier car je ne savais pas quand j’y reviendrais. Il y avait des personnes qui me regardaient avec tendresse d’autres qui me suivaient dans ma danse tribale. Puis nous sommes enfin sortis. Le Berghain et le clubbing à Berlin ça vous change une personne. Je n’ai jamais eu l’occasion d’y retourner. Pour l’instant…

 

Philippe

La règle à Berghain, c’est que justement il n’y a plus de règles, plus de codes. Une extrême liberté y règne, doublée d’une tolérance et d’une bienveillance du même niveau. C’est ce qui fait de Berghain une expérience qui se vit mais – et c’est normal – ne se raconte pas… Mais je vais essayer quand même !

Il faut bien garder en tête que Berghain, c’est le temple mondial de la musique techno et c’est donc d’abord à ce titre que j’y vais, pour écouter ce qui se fait de plus pointu en la matière.

Ce qui s’impose ensuite, une fois qu’on y est, c’est le sentiment qu’on est effectivement plus dans un temple que dans un club : le lieu, la lumière, les gens qui sont là, tout est raccord. C’est un endroit où tu peux vivre tes fantasmes vestimentaires les plus dingues car tout le monde s’en fout. Moi par exemple, j’ai un rapport physique à la musique techno. Et du coup, sans que ce soit du tout sexuel, je finis souvent nu à danser comme dans un état de transe. Et c’est une sensation de plénitude extrême. L’expérience est totalement onirique, on y croise des gens habillés côtoyant des gens nus sans que personne ne s’en émeuve. Hétérosexualité et homosexualité deviennent des notions mouvantes au gré des sourires et des rencontres, la musique et la danse étant fédératrices…

Ce qui reste de très fort en moi à propos de Berghain ce n’est justement pas un souvenir précis mais un état de bien-être unique. Il y a bien sûr des rencontres pas comme les autres et des moments plus intimes, mais au final c’est anecdotique car c’est un endroit où la sexualité est un non sujet. Elle co-existe à côté du reste mais le Berghain n’est pas un sex club. C’est d’ailleurs pour cela que la SNAX (soirée fetish uniquement pour les hommes, ndlr) qui est organisée deux fois par au Berghain est pour moi tout à fait autre chose… et je n’y mettrai pas les pieds à ce moment-là !

En fait, ce lieu représente ce que j’adorerais trouver à Paris : un endroit non spécifiquement gay mais où la communauté homo se sente accueillie, acceptée et libre. Je pense qu’on ne défend pas la visibilité gay en se cantonnant à des soirées « men only ».  Le milieu du clubbing gay à Paris est non seulement d’une pauvreté musicale inouïe (mise à part quelques soirées comme la Menergy), mais il est en plus exclusif et normatif. Bref, d’un conservatisme et d’un ennui à pleurer. En cela, le « Peripate » qui décolle à Paris est en soit une petite révolution qui, j’espère, perdurera…

 

Et pour celles et ceux qui souhaiteraient tenter leur chance, un simulateur permet même de s’entraîner à passer l’épreuve du physio : berghaintrainer.com.

 

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