La France manque cruellement de dirigeants LGBT
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La France manque cruellement de dirigeants LGBT "et ça n'a rien d'étonnant"


Le dirigeant LGBT le plus influent de l’année est un businessman australien : Alan Joyce, directeur général de Qantas. En France, on peine à trouver ce genre de modèle. Pourquoi n’a-t-on toujours pas de Tim Cook à la française ?

Hier, le Financial Times dévoilait le classement 2017 des Leading LGBT & Ally Executives coréalisé avec OUTstanding, un organisme anglais œuvrant pour une meilleure intégration des LGBT au travail. Plusieurs catégories pour se frayer une place : cadre LGBT+ dans le privé mais aussi dans le secteur public, futur·e·s dirigeant·e·s LGBT+ et même allié·e·s. La réussite professionnelle mais surtout la capacité à créer un environnement de travail bienveillant pour les LGBT sont critères d’élection. Mais sur 220 nommés, la France brille par son absence : pas de cadres français, ni de compagnies françaises, ni même d’entité française de boîtes étrangères. Seule une ligne, à la 5ème place des alliés LGBT+, résonne avec l’Hexagone : Jean-Laurent Bonnafé, administrateur directeur général de BNP Paribas.

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L’association retient notamment son soutien personnel à la création d’un réseau LGBT interne, Pride, et sa signature en 2015 de la Charte de l’Autre Cercle – qui lutte contre les LGBTphobie au travail – par laquelle BNP Paribas devenait le premier et le seul groupe bancaire français à promettre de bonnes pratiques pour garantir un environnement respectueux et inclusif.

Pudeur française

Depuis 5 ans qu’OUTstanding classe les leaders LGBT du monde de l’entreprise, la France n’est apparue qu’à quatre reprises dans le baromètre, dont la moitié du temps pour ses alliés. “Et ça n’a rien d’étonnant !”, balaie Catherine Tripon. La porte-parole de l’association l’Autre Cercle ne passe pas par quatre chemins pour démontrer le côté « cul-serré » des Français : “La tradition anglo-saxonne reconnaît les communautés, or en France, on est dans un modèle universaliste qui voit ça d’un mauvais œil, alors que tout le monde se regroupe par affinité. Et surtout, il y a une frilosité dans le monde économique français, qui relève d’une pathologie, à ne pas se définir comme étant ce que l’on est : quand on est dirigeant et qu’on est une femme ou qu’on est noir, ça se voit, on le dit. Quand on est homo, non. Même quand il s’agit de témoigner et de montrer qu’on peut réussir. On parle de l’importance des role model, on en a partout sauf pour les LGBT.” Catherine Tripon déplore l’absence de leader engagés, mais avant cela l’absence de hauts dirigeants out.

D’ailleurs, sur les 600 adhérents de l’Autre Cercle, on compte bien des cadres moyens, des ouvriers, des employés de milieu rural, mais pas un·e dirigeant·e de haut niveau. Et c’est le même constat depuis la quinzaine d’années que l’association existe. “Bien sûr on en connaît, dans les dîners en villes dirons-nous, mais en aucun cas ils ne vont être visibles.” Soit qu’ils et elles ne sont pas suffisamment à l’aise avec l’idée d’être ouvertement homo, soit que la loi du « Don’t Tell, Don’t Ask » qui régnait auparavant sur l’armée américaine soit toujours d’actualité. Un silence encore plus fort pour les lesbiennes et les personnes trans, infiniment moins représentées par le classement du Financial Times que les hommes gays (au nombre de 100, contre 28 femmes lesbiennes et 7 personnes trans). “Or la partie privée fait partie intégrante de la vie professionnelle, rappelle la porte-parole de l’Autre Cercle, que ce soit lors du repas de Noël avec les collaborateurs où femmes et époux sont conviés, ou lors du barbecue du samedi chez le chef de vente qui invite les enfants et les conjoints.”

Porte-drapeau

Quand bien même quelques rares dirigeants ont rendu publique leur orientation sexuelle, celle-ci ne motive pas d’actions envers les LGBT. Philippe Villin, conseiller stratégique derrière les opérations de fusion-acquisition du CAC 40, se démarque à droite de l’échiquier politique; Mathieu Gallet, ancien patron de l’INA et actuel directeur de Radio France, par sa discrétion militante. Soupçon de faire marcher le fameux « lobby gay » ? Catherine Tripon pense que d’aucuns accuseront une absence d’objectivité. Il revient donc aux hétéros de se démarquer, à l’instar de Jean-François Bonnafé.

“C’est une distinction qui fait tout particulièrement plaisir, salue Barbara Levéel, responsable de la Diversité et de la RSE RH à BNP Paribas, et qui est vraiment méritée à titre personnel pour Jean-Laurent Bonnafé”, précise-t-elle, en notant le soutien et la présence du DG à l’ensemble de la cérémonie de signature de la Charte de l’Autre Cercle, sa détermination indépendamment de l’avalanche de mails hostiles – accompagnés d’une pétition – contestant la légitimité de cet engagement LGBT-friendly, ou l’exemple d’un mail par lequel il a apporté son soutien pour faciliter la mise d’un réseau de collaborateurs Pride en Italie. “Pour lui ça devrait être un non-sujet, chacun doit avoir le droit d’être respecté pour ce qu’il est”, explique la responsable qui raconte les efforts de la compagnie pour sensibiliser ses collaborateurs, permettre la visibilité et plus récemment faciliter les questions administratives internes (changement de nom, de badge, etc.) pour les personnes trans.

En 2016, BNP Paribas avait néanmoins perdu un procès pour harcèlement discriminatoire basé sur l’orientation sexuelle, pour lequel la société fut contrainte de verser 600 000 € à un ex-employé. Des faits antérieurs à la signature de la Charte de l’Autre Cercle et à l’inscription de ces sujets dans la politique diversité de BNP Paribas, précise Barbara Levéel. “Outre le préjudice de la marque, on a surtout eu peur que ça installe un doute chez nos salariés, qu’ils n’osent plus dire s’il se passe quelque chose. On sait qu’on ne pourra pas toujours l’empêcher à 100% même si c’est un objectif réel, mais on espère qu’aujourd’hui un collaborateur actionnera les mécanismes à sa disposition et parlera dès le premier mail ou la première blague. J’espère qu’on a instauré un climat de confiance.”

À l’instar des autres « lauréats » du classement d’OUTstanding, Jean-Laurent Bonnafé s’est d’ailleurs fendu d’un message sur son compte LinkedIn :

Créer un environnement respectueux pour tous les employés est un prérequis fondamental et non-négociable à toute organisation performante et efficace : je suis fier de partager cette reconnaissance d’OUTstanding avec tous nos employés.

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Face à cette unique récompense en France, on serait tenté d’accuser un aveu d’échec des concerné·e·s à se mobiliser, mais Catherine Tripon y voit plutôt un gage d’espoir. “C’est essentiel que des hétéros disent : « nous on est solidaires. » La question des alliés est la vraie évolution des réseaux LGBT internes et je suis convaincue qu’à un moment donné c’est aux hétéros de défendre les LGBT parce qu’on passe à un combat universel contre les discriminations.”

Par ses actions, l’Autre Cercle espère soulever une « chape de plomb » qui pèse sur le milieu professionnel, notamment en exigeant des signataires de sa Charte le bien-être au travail et l’égalité des droits. 63 structures ont signé : PME, entreprises du CAC 40, entités publiques, universités de l’enseignement supérieur. Des profils très différents qui s’accordent sur un point commun : “ils savent que le sujet de l’inclusion LGBT dans leur politique a un impact sur leur écosystème”, mesure Catherine Tripon.

D’ailleurs, la porte-parole garde un “vieux rêve” qu’elle porte comme un challenge quinquennal : amener plusieurs acteurs économiques de haut niveau à parler et à dire aux jeunes de ne pas se cacher.

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Couverture : 17e édition de l’Université d’été du Medef – crédit photo Medef Loire Atlantique

  • benji

    Mouais… c’est pas les LGBT, ce sont les coming out qui manquent ! C’est pas pareil.

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