Marie Labory :
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Marie Labory : "Sur la PMA, on n'entend pas les principales concernées, les lesbiennes"


 

Marie Labory est journaliste, lesbienne et maman de jumeaux nés d’une PMA en Espagne. Autant de qualités qui nous ont donné envie de nous entretenir avec elle sur le traitement médiatique (et politique) de la PMA en France.

Quand elle présente Le Set aux côtés de Christophe Beaugrand sur Pink TV, Marie Labory est la seule journaliste ouvertement lesbienne du paysage audiovisuel français. Nous sommes en 2005 et plus de dix ans plus tard, le constat n’a pas beaucoup changé. Marie Labory, désormais sur la chaîne franco-allemande Arte, est, avec Emilie Lopez de TPMP, la seule journaliste out du PAF. Se l’entendre dire lui déclenche un soupir qu’elle conclue d’une phrase laconique :

En fait, je ne sais même plus comment expliquer le fait que je sois seule, je n’ai plus de mots.

En juin dernier, lorsque l’Association des journalistes LGBT (AJL) organise la première cérémonie des OUT d’Or, la retrouver à la co-présentation avec Shirley Souagnon n’a donc rien d’étonnant. Rien d’étonnant non plus à la voir quelques mois auparavant, lorsqu’elle accouche de jumeaux nés d’une PMA espagnole, accepter sans sourciller qu’un ami qui travaille dans la presse people annonce la naissance. Pourtant, alors qu’elle se montre volontaire pour témoigner à titre personnel et que les médias se font l’arène de débats autour de la PMA, elle n’a été sollicitée qu’une seule fois pour prendre la parole sur le sujet. De quoi lui faire lâcher, non sans une bonne dose d’ironie :

Est-ce-que les journalistes n’auraient pas un peu peur des gouines en fait ?

Entretien avec Marie Labory, journaliste et lesbienne, sur le traitement de la PMA dans l’espace médiatique et politique.

 

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TÊTU : Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, a réaffirmé que les discussions sur la PMA se tiendraient « en 2018 dans le cadre des États généraux de la bioéthique ». Comment réagissez-vous à cette annonce ?

Marie Labory : La PMA pour toutes, c’était une promesse de campagne de François Hollande. Puis c’était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron. Il est « pour » personnellement, la plupart de ses ministres aussi. Je ne vois pas ce que la bioéthique vient faire là-dedans puisque la PMA existe pour les couples hétérosexuels. Pourquoi il serait question de bioéthique pour son ouverture aux couples homosexuels ? À moins de considérer qu’un couple homosexuel pose un problème éthique…

 

Emmanuel Macron, dans son Grand entretien à TF1 le 15 octobre dernier a affirmé qu’il souhaitait un « débat apaisé » sur le sujet afin de ne pas « brutaliser les consciences »…

Alors ça c’est fort. Leur volonté affichée d’avoir un « débat apaisé » me choque. On ne peut pas décider qu’un débat sera apaisé. À partir du moment où il y a débat, le risque est important qu’il ne soit pas apaisé. En l’occurrence, on sait pertinemment qu’il ne le sera pas puisque l’on sait que ceux qui vont vouloir beaucoup parler n’ont pas du tout envie de débattre. On connaît leurs positions, c’est un non catégorique. Donc s’il y a débat, c’est qu’il va falloir céder sur certaines choses. Alors ça va être quoi ? On va faire en sorte que les lesbiennes aient accès à la PMA mais elle ne sera pas remboursée par la Sécurité sociale ? Je pense que c’est ce qui va arriver, c’était d’ailleurs évoqué dans le rapport du CCNE. Demander un « débat apaisé » revient donc à laisser la porte ouverte à la Manif pour tous et aux religieux pour qu’ils essayent d’obtenir quelque chose. Je trouve que c’est absurde et révoltant. Si le gouvernement sait ce qu’il veut faire sur la PMA, alors qu’il le fasse.

 

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« J’y vois la limite du débat médiatique où on préfère avoir du débat et des petites phrases que d’avoir du fond et de bien traiter l’information. »

 

Annoncer d’ores et déjà qu’il y aura des discussions sur la PMA mais les renvoyer à l’horizon de l’année prochaine, est-ce aussi une méthode qui laisse une porte ouverte à ses adversaires ?

Oui, ça laisse le temps aux adversaires de la PMA de fourbir leurs armes, de s’organiser. Et on sait qu’ils sont très bien organisés, qu’ils peuvent monter de manifs, être présents sur les réseaux sociaux… On l’a bien vu avec les débats sur le mariage ou avec la campagne présidentielle de François Fillon par exemple. Ils ont été capables de remplir le Trocadéro quand même ! Macron a d’ailleurs lui-même conforté les religieux en leur disant que le politique ne prenait pas le pas sur le religieux ; que le politique n’imposait rien. On marche sur la tête. Ils sont contre ces réformes, on le sait très bien. Donc il va forcément devoir les choquer s’il veut les faire passer, il n’a pas le choix. Je ne vois pas comment il pourrait faire plaisir à tout le monde.

 

Même si Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, les a publiquement condamnées, les affiches « Après les légumes OGM, les enfants à un seul parent ? » qui ont fleuri dans l’espace public ont suscité peu de réactions de la part des autres membres du gouvernement. Comment avez-vous réagi personnellement en voyant ces affiches ?

J’ai été horrifiée. Mes enfants sont petits, ils ne peuvent pas encore lire. Mais les enfants de ma compagne peuvent lire. J’ai pensé à eux. J’ai pensé à tous ces enfants qui peuvent lire des choses pareilles sur les murs. J’ai trouvé ça abominable qu’ils s’attaquent aux enfants. Je me suis aussi dit « mais où sont nos amis hétéros, où sont nos allié·e·s pour se révolter ? ». Heureusement, je trouve qu’il y a quand même un peu plus de réactions qu’au moment du mariage pour tou·te·s. Mais il va falloir que cette vigilance de nos allié·e·s dure. Parce qu’on est loin d’en avoir fini avec tout ça.

 

Il y a certes cette présence dans l’espace public mais il y a également une très forte présence de la Manif pour tous dans l’espace médiatique. Quelle est la responsabilité des médias là-dedans ?

J’entends qu’il faille donner la parole à tout le monde. Mais, ‘tout le monde’ semble un concept difficile à comprendre pour certains médias car il parait difficile pour eux de faire parler les lesbiennes, qui sont quand même les principales concernées. Pourtant, elles sont nombreuses à s’être organisées, a avoir donné leurs numéros de téléphones, à s’être rendues disponibles pour parler. Or, on ne les voit pas beaucoup. Elles ne sont donc pas invitées. À l’inverse, la Manif pour tous est très présente alors qu’elle ne représente pas grand monde. Les Français·es sont de plus en plus ‘pour’. ‘Pour’ le mariage depuis bien longtemps et ‘pour’ la PMA pour les lesbiennes. Seulement, ce sont d’excellents clients. Pour les chaînes d’info en continu, c’est génial d’avoir des gens comme ça, qui l’ouvrent à tort et à travers. J’y vois la limite du débat médiatique où on préfère avoir du débat et des petites phrases que d’avoir du fond et de bien traiter l’information. C’est quand même désespérant.

 

« Si même des journalistes manquent cruellement d’information sur le sujet alors imaginez le public lambda… »

 

Souvent, pour justifier la présence de la Manif pour tous sur les plateaux de télévision notamment, il est question d’impartialité et d’objectivité. Vous y croyez vous à l’objectivité ?

Au tout début de mon métier de journaliste, j’y croyais. En plus, on vous bourre un peu le crâne avec cette espèce de sacro-sainte objectivité dans les écoles de journalisme, même si ça a peut-être un peu changé. Au fur et à mesure de mon travail, je me suis rendue compte que c’était une illusion d’imaginer qu’un·e journaliste pourrait être un robot impartial. On parle toujours de quelque part. Ce qui est important c’est de montrer d’où on parle. C’est laisser la possibilité au lecteur·trice, au spectateur·trice, à l’auditeur·trice de savoir d’où parle le journaliste. Ce qui est important c’est la déontologie, l’honnêteté. L’objectivité pure et simple, je ne vois pas qui pourrait l’atteindre. Par ailleurs, un journaliste n’a pas à être objectif avec les délits. Avec le racisme, il n’y pas d’objectivité qui tienne puisque c’est interdit. L’homophobie est un délit donc ce devrait être pareil. Laisser débiter des choses qui sont foncièrement homophobes, cela ne devrait pas être possible.

 

En tant que journaliste ouvertement lesbienne, comment avez-vous vécu les débats autour du mariage pour toutes et tous au sein de votre rédaction ? Et aujourd’hui autour de la question de la PMA ?

Ça a été compliqué au début. À Arte, on est quand même une rédaction qui est plutôt sensible à ces causes là mais, mine de rien, il y a un manque d’information terrible des journalistes eux-mêmes. Ils ne se sentent pas forcément concernés donc ils ne vont pas chercher l’information dans le détail. Il y avait notamment beaucoup de contresens en conférence de rédaction, beaucoup de méconnaissances des sujets et d’incompréhension de la violence que l’on subissait. C’était une chance pour moi d’être out depuis longtemps pour pouvoir apporter cette parole. Au bout d’un moment, des collègues sont devenus solidaires. Mais ça a été long, ça a été un processus un peu difficile. Et maintenant certains pensent : « Vous avez eu le mariage, maintenant c’est bon, il faut passer à autre chose ». Alors que le mariage est passé depuis quatre ans, je suis encore obligée d’expliquer à mes collègues que je dois me marier avec ma compagne pour qu’elle puisse adopter nos enfants. Et ça ils ne le savaient pas, ils pensaient que c’était réglé. Si même des journalistes manquent cruellement d’information sur le sujet alors imaginez le public lambda…

 

« Il faut donc croire qu’ils ne cherchent pas beaucoup à faire parler les lesbiennes sur la PMA »

 

L’Association des journalistes LGBT (AJL) est née de ce constat et travaille à apporter des outils de connaissance sur ces sujets. Comment appréhendez-vous son rôle ?

Je trouve que c’est une association passionnante parce qu’elle fait un super travail sur l’information des journalistes notamment. Mais aussi parce qu’elle pousse les journalistes à se poser la question de l’objectivité, à se demander s’ils traitent bien des sujets qui évoluent très vite et qui leur échappent. Après, c’est très difficile car dans les rédactions les journalistes n’accueillent pas toujours cela à bras ouverts. Ils ont l’impression qu’on vient les censurer, leur imposer une façon d’écrire, de parler. Tout cela prend donc du temps.

 

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Pour faire avancer la connaissance sur le sujet, il est également possible de passer par le témoignage personnel. Votre grossesse a notamment été assez médiatisée. Était-ce une volonté de votre part ?

C’était un hasard mais j’étais très contente. Un copain qui bosse à purepeople.com m’a demandé s’il pouvait l’annoncer et je n’y voyais aucun problème, au contraire. Je me suis dit que c’était le moyen de toucher un public différent. Et, en plus, ça a été fait de façon assez bienveillante. Mais je suis surprise, j’ai très peu d’appels pour me demander de témoigner sur la PMA. Alors que je le dis ouvertement, que j’en parle, que je n’ai aucun problème à en parler. On ne vient pas me chercher. D’accord je ne suis pas porte-parole, et je ne cherche pas à l’être, mais je suis assez d’accord pour en parler. Il faut donc croire qu’ils ne cherchent pas beaucoup à faire parler les lesbiennes sur le sujet, parce que ce n’est pas très difficile de me trouver.

 

Photo de couverture : la Nuitgay de Canal+, 2015, Xavier Lahache pour Canal+

  • benji

    Je doute que les organisations lesbiennes soient aussi sérieusement organisées, disciplinées et briefées que la manif de la honte. La manif de la honte est en effet un modèle du genre (si je peux m’exprimer ainsi 🙂 Et en matière de com, il y a un modèle : le réseau, les entrées, les expressions qui claquent, les revenants et les couleurs.

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