Au mariage parisien de ce couple d'artistes qui va se dire
Témoignages

Au mariage parisien de ce couple d'artistes qui va se dire "oui" dans 24 pays


Il parait qu’en amour, on ne compte pas. Fleur et Julian ont prévu de compter jusqu’à vingt-quatre. Vingt-quatre pays qui reconnaissent, à ce jour, le mariage pour tou·te·s :

Pays-Bas,
Belgique,
Espagne,
Canada,
Afrique du Sud,
Norvège,
Suède,
Portugal,
Islande,
Argentine,
Danemark,
Brésil,
France,
Uruguay,
Nouvelle-Zélande,
Royaume-Uni,
Luxembourg,
États-Unis,
Mexique,
Irlande,
Colombie,
Finlande,
Malte,
Allemagne.

mariage pour tous couple d'artistes JF. Pierets

On pourrait croire que quand c’est la deuxième, la troisième ou la quatrième fois qu’on se marie, on finit par se lasser. Mais à chaque fois ça nous fait le même effet !

Fleur Pierets, en robe de soie verte couverte par un manteau chaud, s’impatiente dans le hall de la mairie du 11e arrondissement. Elle s’apprête à épouser symboliquement sa compagne Julian P. Boom qui porte ce mardi 7 novembre un smoking impeccable. Même la sécurité de l’hôtel de ville n’a pas saisi que le mariage était une performance : c’est que Fleur et Julian entretiennent le réalisme jusqu’aux alliances qu’elles ont prévu d’échanger devant un officier d’état civil. “On réfléchit dans notre travail à ce que l’on voit en tant que couple homo, puis on essaie de rendre cela visible par la photo ou la vidéo”, nous explique Fleur. Les deux femmes forment un couple et un duo artistique prénommé JF. Pierets depuis sept ans; elles se sont rencontrées dans une fête à Amsterdam sur un “coup de foudre”, se remémorent-elles en cœur.

Mariées en Belgique en 2012, ce couple belgo-néerlandais reproduit depuis peu la cérémonie à travers le monde dans un but bien précis. “On s’est demandé : pourquoi n’y a-t-il que 24 pays qui légalisent le mariage pour tous ? Peut-on en faire une œuvre d’art ? Au lieu de se plaindre de ces 170 pays où on ne peut pas se marier, faisons quelque chose de positif.”

Immortaliser l’instant

Après les États-Unis et leurs pays de naissance, la France est la quatrième étape de ce voyage que les deux épouses veulent davantage artistique que politique. Pour capturer la cérémonie, Mahdi, photographe hétéro, enrichit son catalogue de mariages gays et lesbiens pour ne pas laisser le terrain de la mobilisation aux anti-égalité. Renaud, un ami de la famille qui héberge les deux femmes à Paris, brandit son smartphone. “Dès que j’ai appris leur projet, je suis rentré à fond dedans. Que ce soit deux filles, c’est encore plus fort. Je trouve que c’est très avant-gardiste, note l’homme qui vit lui aussi avec son conjoint. C’est symbolique mais j’espère que ça pourra avoir un écho dans les pays qui ne l’autorisent pas.” Il s’étonne néanmoins de la diminution de l’écho médiatique en France par rapport aux précédentes étapes. Une preuve de lesbophobie ? “C’est fort possible”, note Renaud. Les deux mariées pensent au contraire qu’être deux femmes les préserve des attaques homophobes, en les vernissant d’une couche de romantisme savamment entretenue.

mariage pour tous couple d'artistes JF. Pierets

Dans le décorum de l’hôtel de ville du 11e arrondissement, la cérémonie est confidentielle. La petite troupe composée d’une dizaine de personnes a du mal à remplir la salle des mariages de la place Léon Blum. Ces quatre murs ont accueilli, pour la seule année 2017, 79 mariage de même sexe, chiffre Françoise Errecalde, responsable des registres de l’état civil. “C’est toujours des cérémonies très émouvantes où les témoins sont même généralement plus émus que les marié·e·s”. Comme de nombreuses consœurs et confrères, elle a été aux premières loges du changement de la loi, même si elle est on ne peut plus fière de rappeler que sa mairie unissait déjà symboliquement des couples homos sous l’égide d’un ancien maire, Georges Sarre.

Un petit mois après la loi Taubira, la mairie de 11e a été la deuxième à célébrer l’un de ces mariages tant attendus ; Françoise Errecalde se souvient précisément de la date et du nom des conjoints car “c’était un aboutissement et un soulagement”. Pendant le mariage de Julian et Fleur, elle se tient en retrait sur l’estrade, mais son sourire trahit son excitation : “On a l’impression d’avoir réussi un combat et on continue ! On reste mobilisés.”

« Quatre ans après la loi, il faut encore marquer le coup »

Pour officier, l’équipe municipale s’en remet à sa conseillère Hélène Bidard, qui demande avec humour : “Je vais pouvoir parler en français quand même moi ?!” en voyant arriver le couple anglophone. Adjointe à la mairie de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, de la lutte contre les discriminations et des droits humains, mais aussi du dossier brûlant sur les archives LGBT, sa présence marque tout un symbole. L’œuvre a été pilotée par son collaborateur Youcef Khemissi qui l’a mise en relation avec l’ambassade des Pays-Bas – précédemment contactée par Fleur et Julian et dont la présence des deux membres garnit la salle des mariages – par l’intermédiaire de la maire de Paris, Anne Hidalgo. “Très content” d’être ici lui aussi, “parce que quoi qu’on dise, le mariage entre personnes de même sexe n’est pas complètement banal dans la tête de beaucoup.”

Hélène Bidard s’est donc rendue disponible pour ce qu’elle décrit comme un “beau projet”. C’est son premier mariage depuis un an, lorsqu’elle avait uni deux hommes à la mairie du 15e arrondissement et “ça (lui) avait manqué !” Avant la lecture des articles qui soudent le mariage civil, elle a d’ailleurs préparé une introduction où elle salue tout spécialement “la charge et l’honneur d’unir deux personnes de même sexe” qui constitue la “preuve de notre capacité à vivre ensemble.”

mariage pour tous couple d'artistes JF. Pierets

“J’aime rappeler qu’on a progressé, nous précise-t-elle ensuite. Car c’est toujours important de marquer le coup et de marquer ce qui est un acquis pour toute la société. On voit encore aujourd’hui des mariage où il n’y a pas toujours les familles et ça nous donne encore plus envie d’encourager les marié·e·s.”

Retour à la case départ

Celle d’aujourd’hui fait aussi office d’apprentissage du mariage à la française pour les deux artistes. Signature des témoins, remise du livret de famille… Même l’étape finale est conservée : Fleur et Julian reçoivent un cadeau de la part de la ville de Paris, comme tous les jeunes marié·e·s, qui prend la forme d’un livre sur la capitale. “C’était rapide, mais en même temps bien plus long qu’à New York”, note Fleur en descendant les escaliers de la mairie. Dans la capitale culturelle américaine, la tendance est au one minute wedding. “Environ 200 couples se marient chaque jour là-bas ! Mais notre idée leur a plu donc ça a duré trois minutes. On peut dire qu’on a eu droit à la version longue !”

Les deux femmes ont fait naître leur périple artistique à cet endroit précis car le mariage, acquis en 2015, fait encore la fierté des habitant·e·s : “On voulait se nourrir de cette énergie toute particulière qu’il y a encore là-bas, l’excitation des gens ne manquent jamais une occasion de vous dire : « oh mais vous savez vous pouvez vous marier chez nous maintenant. »”. À New York, elles ont d’ailleurs été obligées de se marier officiellement, et non pas symboliquement comme c’est le cas pour la vingtaine d’autres cérémonies réalisées ou en prévision. Chacune est filmée à l’identique et photographiée dans le but d’être ensuite rassemblée sous la forme d’une exposition, d’un documentaire et d’un livre.

Forcer le public à réfléchir

“Tout est affaire de communication dans ce projet, quadrille Fleur. L’objectif principal n’est pas militant mais je pense que lorsqu’on appartient à une minorité, on a l’obligation de s’exprimer haut et fort car dans le silence rien ne change. En face de ça, les gens devront formuler une opinion, qu’elle soit bonne ou mauvaise, ils vont devoir se prononcer devant ce chiffre : vingt-quatre.” Les deux artistes ont d’ailleurs conservé le titre initial du projet, « 22 », établi avant que Malte et l’Allemagne ne légalisent à leur tour le mariage des couples homos, pour prouver l’étendue des possibilités : “à la fin il y en aura peut-être encore plus, on l’espère. On aura créé une sorte de capsule temporelle venant prouver que le changement positif existe.”

Prévoyant de se faire aider financièrement par des marques, Julian et Fleur prédisent la fin de leur tour du globe à l’année 2019 qui marquera aussi le lancement de ladite exposition. Elles veulent suivre le même itinéraire et étendre leur circuit aux pays qui ne reconnaissent pas encore le mariage. “Ça tombe à pic : New York accueillera justement la World Pride cette année-là”, s’enthousiasment les deux épouses. Mais avant, place au mariage numéro 5 qui se déroulera en Afrique du sud. “On suit le soleil”, concluent-elles avec poésie.

Suivez leur parcours sur le site officiel de « 22 the Project ».

Couverture et corps d’article : ©Mahdi Aridj Photography

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