Gengoroh Tagame, le mangaka érotico-SM qui parle d'amour gay aux hétéros
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Gengoroh Tagame, le mangaka érotico-SM qui parle d'amour gay aux hétéros


Gengoroh Tagame, artiste et mangaka, a lancé le tout premier manga gay japonais grand public. Mais ses premiers fans le connaissent davantage pour ses « Dessins hardcores ». Interview.

« C’est un Tom of Finland ! », s’exclame le Parisien qui expose Gengoroh Tagame, quand on lui parle de son protégé nippon, « mais puissance 10 avec la culture japonaise dont les images de sexualité sont beaucoup plus fortes ». Olivier Cerri, directeur de la galerie ArtMen, a convaincu le maître du manga gay japonais de poser ses cadres à Paris en 2005, et expose ses scènes masochistes griffées au crayons depuis 10 ans. Sur l’archipel japonaise, de telles expositions sont impensables : le législateur nippon ne rigole pas avec une pornographie autant affichée. Il en va autrement pour l’imprimé. Gengoroh Tagame fait circuler son univers sadomasochiste depuis la fin des années 80, dans les magazines gays et ses séries érotiques traduits jusqu’en Europe. Avec ses personnages enrobés, très musclés, tout cuir et développés, il a même contribué à créer, à l’intérieur de la revue G-MEN, l’image du bear tel qu’il s’est imposé dans la culture japonaise puis asiatique. L’homme est devenu icône. Il habite à Tokyo avec son compagnon depuis plus de 25 ans, mais il a grandi plus au sud de la métropole, à Kamakura, cœur vibrant de la culture bouddhiste et samouraï au Japon.

Il y a 10 ans, l’éditeur d’une revue généraliste lui propose d’écrire son autobiographie en un manga à destination du grand public. Tagame n’est pas intéressé mais la demande a planté une graine. L’idée d’écrire sur les thématiques gays germe finalement dans les couloirs de la maison d’édition Futabasha qui le contacte alors. Le Mari de mon frère arrive dans les rayons, d’abord japonais puis à l’échelle mondiale, édité en France par Akata. À la fin de chaque tome, le mangaka salue sa chance de réaliser ce projet; une surprise innocente de voir son oeuvre acceptée.

À la galerie ArtMen, où il expose jusqu’au 15 novembre, on s’assied au milieu de verges turgescentes et de scénarios de torture pour parler sexe, bears et mariage pour tous; un mélange des genres qu’il trouve somme tout « plutôt ordinaire ».

 

TÊTU. Vous avez présenté Le Mari de mon frère au 4ème salon de la BD et de l’image LGBT (samedi 4 novembre) en même temps que vous exposez vos Dessins hardcore ici à la galerie ArtMen. Est-ce que ce n’est pas un peu schizophrénique ?

Gengoroh Tagame. Je trouve ça plutôt marrant de pouvoir faire les deux. Je pense qu’à l’intérieur de chaque être humain tout existe : on peut être en train de regarder le menu et penser à comment on va baiser le soir ! On peut être très sérieux, réfléchir à la société, à sa famille, et penser en même temps à des petits plaisirs.

Vous étiez très connu, au moment de démarrer ce manga grand public, pour cette autre dimension de votre travail. Est-ce que vous avez éprouvé des réticences à vous lancer dans ce projet ?

Je n’étais pas inquiet, au contraire, je trouvais ça à la fois intéressant et amusant. Il n’y a jamais eu au Japon de manga gay visant un public hétérosexuel. J’aimais ce challenge. J’ai très vite réalisé que ça pourrait m’ouvrir d’autres horizons et me permettre de faire d’autres choses que je n’avais jusqu’ici jamais expérimentées. C’était très stimulant ! J’estime aussi que les responsables éditoriaux avec lesquels je travaille sont des professionnels et qu’ils sont là pour encadrer. Donc si jamais j’avais fait quelque chose d’insuffisant ou de non-satisfaisant, je comptais sur eux pour en parler avec moi.

Pourquoi avoir choisi cette trame narrative, celle de la vie domestique d’un papa célibataire bouleversé par l’arrivée d’un étranger gay ?

J’ai souvent la sensation que les hétéros estiment que les problématiques gays, ça ne les concerne pas. Pour leur montrer qu’on vit dans la même société, qu’on est des êtres humains qui vivent ensemble, il faut leur montrer que ça les concerne aussi. Je savais qu’avec un protagoniste hétérosexuel, ça allait marcher. Le moyen le plus efficace pour ça, c’est d’utiliser les liens du sang. Si on découvre qu’un membre de notre famille (enfant, frère etc…) est homosexuel, alors forcément ça nous semble plus proche. Et comme il y avait aussi toutes les actualités sur l’ouverture au mariage dans les pays étranger, c’était un bon levier. Je me suis adapté aux connaissances de ce public-là.

 

« Contrairement à l’Europe, le Japon n’a jamais condamné l’homosexualité »

 

De vos travaux pornographiques, on retrouve le personnage du bear. Est-ce que c’est un fil d’Ariane ? Un moyen de réconcilier ces deux univers qu’on pourrait croire antagonistes ?

Il y a beaucoup de raisons au personnage de Mike [Flanagan] et à son physique. D’abord parce que je prends beaucoup plus de plaisir à dessiner comme ça. Ensuite parce qu’avec son petit coté Père Noël, c’est facile pour le grand public de s’y attacher. C’était aussi rassurant d’offrir à mes précédents lecteurs quelque chose qu’ils connaissent déjà, que ça soit facile d’accès. Et je trouvais ça intéressant car on est loin de l’image du personnage gay tel qu’on le voit habituellement dans la culture pop ; c’est quelque chose qui a plu à mes amis américains et canadiens actifs dans les communautés gays bears. Ils étaient ravis de voir ce personnage homo qui ne soit pas très beau, pur et féminin. Ça change les clichés et ça permet d’avoir une autre représentativité.

 

Avec les histoires érotiques, on était dans quelque chose de l’ordre du fantasme, quelque chose de très personnel. Quelle est la part de vécu dans Le Mari de mon frère ? Notamment vis-à-vis de la souffrance qui entoure le coming out et qui est très présente dans les tomes 2 et 3 ?

Il n’y a pas de faits très précis qui soient tirés de mon histoire ou de mon vécu mais effectivement plein de petites choses et de petits ressentis viennent de mon passé, de ma vie ou de mes observations. Si on parle de la difficulté à sortir du placard, je me posais beaucoup de questions lorsque j’étais au collège : tous ces doutes qui sont exprimés dans mon manga, ce sont des choses que j’ai pu connaître. Par contre j’ai fait mon coming out il y a très longtemps sans qu’il y ait de problèmes même si j’ai malgré tout bien senti qu’après mes parents évitaient un peu le sujet…

Le Mari de mon frère a été un énorme succès au Japon, il a été réimprimé sept fois en une année seulement, alors même que vous dépeignez justement ce tabou qui y règne vis-à-vis de l’homosexualité…

C’est compliqué de dire si la société japonais considère ça comme tabou. Parce que d’un point de vue historique et religieux, il n’y a jamais eu de jugement moral ou de message clair contre l’homosexualité. Ça n’a jamais été considéré comme un crime et la religion n’en a jamais parlé. On a juste connu un court épisode pendant l’ère Meiji [qui s’est étendue de 1868 à 1912, ndlr] où ça a été interdit. Mais ce qui est certain, c’est que dans la mentalité japonaise, c’est le groupe qui est important : ce qui est à l’écart ou ce qui se démarque peut être problématique. Puisque la grande majorité est hétéro, ceux qui ne sont pas dans ce schéma ne sont pas dans la moyenne. Mais ça n’a rien à voir avec les condamnations occidentales. Dans l’histoire de la culture japonaise, des romances entre personnes de même sexe, hommes ou femmes, ont toujours existé. Peut-être que le Japon était paradoxalement plus ouvert d’esprit. Avec le succès du Mari de mon frère et son écho dans les médias, j’ai pu constaté que les lecteurs étaient moins fermés que ce que j’aurais pu craindre.

 

« J’ai fait cette série pour éviter une Manif pour tous au Japon »

 

À travers les dialogues, on a l’impression que le mariage est perçu au Japon comme une importation étrangère. C’est un sentiment partagé dans le pays ?

Effectivement, quand j’ai commencé ma série au Japon, les questions sur le mariage gay n’étaient pas du tout abordées pour le pays en lui-même. Mais pendant que je dessinais, deux préfectures [Shibuya et Setagaya, ndlr] ont commencé à délivrer des certificats de reconnaissance des couples homos qui n’ont pas pour autant de valeur légale. Et juste au moment de la sortie du tome 1, les lois sont passées en France et en Angleterre, les discussions ont commencé à apparaître dans les médias au Japon. D’une manière générale, je dirais que la question des droits LGBT vient de l’influence occidentale, de même que la notion des human rights.

En suivant les évolutions sur ce sujet dans le monde, et pour être très honnête, lorsque j’ai vu toutes les oppositions qu’il y a eu dans un pays comme la France que je croyais très ouvert d’esprit, j’ai été extrêmement surpris. J’ai craint pour le Japon. D’autant que j’ai l’impression que plein de gens se font un avis sans connaître le sujet si la discussion commence chez nous et que personne n’est informé, ils risquent d’avoir des jugements de valeur sur des images préconçues… Surtout qu’au Japon, peu d’homosexuels vivent hors du placard. Mais si les lecteurs du Mari de mon frère peuvent en apprendre un petit peu plus, ils seront capables de réfléchir par eux-mêmes et je suis persuadé qu’ils arriveront à d’autres conclusions. Je me disais que ça formerait au moins une base pour un débat plus sain et plus précis.

Gengoroh Tagame Le Mari de mon frère

Vous l’avez dit, pour « éduquer » un public hétéro, le manga est très pédagogique vis-à-vis de la culture queer. On y apprend aussi beaucoup de choses sur la culture japonaise, par rapport aux contacts physiques, aux tatouages… Est-ce qu’il était déjà pensé pour un public étranger ?

Pas du tout ! Je n’avais pas envisagé la publication étrangère. C’était à l’inverse pour s’adresser aux Japonais, pour qui il est normal et habituel que si on est tatoué on est exclu des bains publics. C’était un moyen de faire réfléchir mes compatriotes sur ça. Quand j’ai commencé à dessiner la série, j’ai eu beaucoup de demandes de la part de lecteurs étrangers et j’avais justement peur qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne s’intéressent pas voire qu’ils n’apprécient pas ces aspects culturels très nippons.

En France, l’accent est en ce moment mis sur la PMA. Quelle est l’urgence sur laquelle travaillent les militants LGBTQ au Japon ?

J’ai l’impression que c’est la reconnaissance du mariage, mais même dans les communautés activistes le sujet fait débat : beaucoup craignent que cela marginalise ceux qui veulent rester célibataires ou considèrent que ce serait copier les hétéros alors que justement être queer c’est être hors de la norme. Mais il y a une autre question cruciale, si je pense à une amie trans, car au Japon on ne peut changer de sexe à l’état civil qu’à partir du moment où on est opéré, ce qui n’est pas le souhait de tout le monde. La démédicalisation est au centre des luttes.

 

Seul role model japonais ?

 

Vous avez publié votre premier essai Vers l’avenir de la culture gay. Est-ce que c’est un prolongement du Mari de mon frère ?

C’était pas pensé comme tel. Je discutais un jour avec un jeune éditeur ouvertement homo qui regrettait qu’il n’y ait pas d’icône gay pour les jeunes au Japon, que lui-même avait plutôt des personnalités étrangères pour role model. De fil en aiguille, il a évoqué l’idée de faire un livre qui parlerait de moi, et ça s’est transformé en une très longue interview imprimée. C’est certain que sans l’écho du Mari de mon frère, ce livre n’aurait pas pu naître.

Ça vous plait cette idée d’être une icône gay japonaise ?

Haha ! Je ne sais pas. Ce n’est pas mon objectif, je suis juste un exemple parmi d’autres. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer qu’on peut avoir une carrière au Japon en étant ouvertement gay, pas en étant uniquement dans le milieu gay mais aussi entouré d’hétéros. Je veux exprimer ça aux jeunes pour qu’ils puissent trouver leur place dans un univers global.

Vous avez aussi écrit le scénario du long-métrage Berlin Drifters qui a été présenté au Hong Kong Lesbian & Gay Festival et au Berlin Porn Festival. Est-ce que vous allez exploiter encore d’autres médias d’expression ?

Je veux d’abord continuer à dessiner des mangas gays hardcore et commencer une nouvelle série grand public. On m’a aussi proposé d’écrire un autre script… Je n’ai pas d’idée précise mais j’ai envie de continuer ma carrière de manière flexible.

Est-ce qu’on peut en savoir un peu plus sur cette nouvelle série grand public ?

Je ne peux pas encore en dire trop sur le contenu mais, si je peux donner envie, j’espère que ce sera un manga qui pourra s’adresser aux collégiens ou au lycéens, peut-être avec des personnages dans cette tranche d’âge, parce qu’à l’adolescence c’est un peu creux de ne pouvoir se tourner que vers des choses érotiques. Je veux remplir ce vide, proposer quelque chose qui corresponde à leur âge, à leurs doutes, leurs questionnements… mais ce sera à mon éditeur d’avoir le dernier mot !

Gengoroh Tagame Le Mari de mon frère
Photo Julie Baret

 

Les “Dessins Hardcore” de Gengoroh Tagame
à la Galerie ArtMen jusqu’au 15 novembre (dont un fonds consultable à l’année)
64 rue Notre-Dame de Nazareth, Paris 3e
Ouverte sur rendez-vous uniquement : 06 68 20 19 69

 

Le mari de mon frère
par Gengoroh Tagame

4 tomes
Éditions Akata

 

Couverture : Gengoroh Tagame à ArtMen – photo Julie Baret

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