Anne Fontaine explique
Culture

Anne Fontaine explique "Marvin", adaptation libre du livre d'Edouard Louis


Il aurait pu s’appeler En finir avec Marvin Bijou. Anne Fontaine explique comment le parcours de ce jeune homo qui change violemment de milieu social puise son inspiration dans le livre d’Edouard Louis, mais aussi dans sa propre vie.

Elle a reçu le Queer Lion à la Mostra de Venise, le prix de la Jeunesse à Genève, le prix du Public à Athènes et elle fait ce soir la fermeture du festival Chéries-Chéris. Pourtant, le film d’Anne Fontaine était né sous d’ambigus auspices après la confusion médiatique sur ses rapports avec l’écrivain Edouard Louis : toute la presse annonçait que le succès de librairie En finir avec Eddy Bellegueule était en cours d’adaptation, avant que le jeune écrivain ne démente l’information sur les réseaux sociaux :

Or quand on voit Marvin ou la Belle éducation, force est de constater que les similarités avec le personnage d’Eddy Bellegueule, mais surtout avec la vie de l’écrivain Edouard Louis sont nombreuses. Anne Fontaine construit son film sur d’incessants allers-retours entre l’enfance de son héros dans un village perdu des Vosges et sa vie à Paris… Une vie qui ressemble à s’y méprendre à celle qu’a connue Edouard Louis, projeté sous les feux de la rampe après le succès de son roman. Elle montre aussi le retour vers la famille… Toutes les explication avec une réalisatrice prolifique qui pense avoir réalisé là son film le plus autobiographique.

 

TÊTU. Vous aviez déjà parlé d’homosexualité dans Nettoyage à sec il y a 20 ans. Voyez-vous Marvin comme un retour à ce sujet ?

Le film a été une bombe atomique. Il parlait ambiguïté sexuelle avec ce couple formé par Charles Berling et Miou-Miou, qui tenait une teinturerie, et qui allait découvrir lors d’un spectacle de travestis un jeune garçon et sa sœur. L’histoire raconte comment ce couple hétérosexuel va se remettre en question. Idem dans Perfect mothers avec ce quatuor de deux femmes (Naomi Watts et Robin Wright) et deux garçons. Forcément, Marvin m’a parlé tout de suite personnellement.

Vous parlez de bombe atomique pour Nettoyage à sec. C’est-à-dire ?

Il y a eu une très grosse reconnaissance du film car il était brut, et parlait d’un milieu où on ne donne pas la possibilité d’accéder au désir trouble. Comme si c’était toujours les intellectuels, les bourgeois, qui avaient le droit à rêver ou à être perturbé par le désir. Le film avait produit un choc, à tel point que j’avais été sifflée à la Mostra de Venise au moment de la scène de sexe entre l’hétéro et le jeune garçon.

Les gens sont-ils surpris de voir une femme hétérosexuelle réaliser un film sur un jeune gay ?

L’étrangeté, c’est de passer dans tous les sexes et dans toutes les histoires, de parler d’un criminel et de ne pas être criminel ! D’ailleurs je me sens plus proche d’un jeune homosexuel que d’un vieil hétérosexuel… C’est bien de surprendre ! Le metteur en scène est toujours caché derrière son film. Mais ce ne sont pas les jeunes qui me posent ces questions. Les jeunes, ce qui les intéresse, c’est l’émotion qu’ils ont ressentie. Combien le film est une sorte de conte avec des épreuves, un accomplissement. Ce sont parfois des gens un peu normatifs qui vous disent : « C’est étrange qu’une femme parle d’homosexualité ». Je leur dis « Ah bon et pourquoi ? Qu’est-ce que vous savez de ma vie ? » J’ai toujours été pygmalionée par des hommes homosexuels.

Quand vous présentez le film, devant des lycéens, comment réagissent-ils ?

Ils disent qu’ils sont très touchés. Des jeunes garçons viennent me voir pour me dire : « J’ai vécu exactement la même chose ». Une femme de trente ans est venue me voir à Tours, les yeux embués, pour me dire : « Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point ce film, c’est ma vie ». Je n’ai pas posé de question, mais j’ai senti qu’elle avait traversé des zones de turbulences. Je crois que le film remue. Un film doit renseigner le spectateur sur lui-même. C’est une histoire qui parle du retour vers sa famille. Il y a les deux mouvements : l’extraction et le retour.

Je reviens à votre carrière : vous avez beaucoup tourné depuis Entre ses mains, et à chaque fois dans des registres différents. Diriez-vous que la diversité des formes et des genres vous caractérise ?

Que ce soit pour Coco avant Chanel, La Fille de Monaco ou Mon Pire cauchemar, c’est vrai que je n’aime pas me répéter. Le thème qui revient, c’est comment des gens qui croient à un ordre établi vont changer. Par exemple Isabelle Huppert et Benoit Poelvoorde dans Mon Pire cauchemar : des personnages qui transgressent. Chanel, elle ressemble à Marvin. Elle est une petite fille abandonnée sans aucune aide, harcelée parce qu’elle est petite, maigre, androgyne, et c’est sa différence qui va lui faire découvrir sa carrière à son insu. Comme Marvin qui va découvrir le théâtre.

Un autre point commun, c’est vos acteurs fétiches avec Vincent Macaigne, Charles Berling, Isabelle Huppert. Auriez-vous pu faire revenir Benoit Poelevoorde ?

Il aurait pu être le professeur de théâtre. Mais Macaigne semblait plus juste : il a cette drôlerie, cette générosité, cette fragilité. J’aime les hommes fragiles.

 

En finir avec Marvin Bijou

On a beaucoup dit que le film était une adaptation d’En finir avec Eddy Bellegueule, et en fait Edouard Louis le dément. Avez-vous eu des contacts avec lui ?

Bien sûr, au départ Edouard Louis et son producteur Pierre-Alexandre Schwab sont venus me rencontrer. Je n’avais pas lu le livre. Ils m’ont fait savoir qu’ils aimeraient énormément que je l’adapte. Je lis le livre, le trouve impressionnant, et me dis de manière un peu abstraite que si je me mettais dans l’idée de l’adapter, je ne l’adapterais pas tel quel. Je lui ai fait savoir très vite que si son souhait était qu’un metteur en scène adapte son sujet à la lettre, je ne le ferais pas. D’emblée, j’ai eu envie de prolonger et de montrer comment ce jeune garçon a réussi, ce qu’on ne voit pas du tout dans le livre, qui s’arrête au lycée. Dans mon film, 70% de l’action se déroule quand il est à Paris. Edouard Louis m’a laissé le champ-libre, j’ai écrit mon scénario. Puis il a formulé l’idée que mon film était tellement loin qu’il a préféré ne pas mêler son nom à mon film.

Regrettez-vous qu’il ait choisi de ne pas afficher son nom au générique ?

On n’a pas volé son histoire, il a touché ses droits, mais il a simplement choisi de ne pas être associé. Pour moi, c’est quand le film prend des libertés par rapport au livre qu’il devient bon. Donc ça m’est plutôt égal.

Pourtant vous allez assez loin car 70% du film se déroule après le roman, à Paris, et on reconnait beaucoup de la vie d’Edouard Louis lui-même : le succès, les journalistes qui retrouvent sa famille, etc.

Vous savez, toute personne qui suit ce parcours connait un retour de bâton de la part de la famille dont on a parlé, comme Annie Ernaux, Didier Eribon, Hervé Guibert… Ce qui est important, c’est comment on revient vers sa famille d’origine, et est-ce qu’on l’a trahie. Comment règle-t-on cela pour être apaisé avec soi-même. Le personnage du prof de théâtre joué par Vincent Macaigne est plutôt inspiré de mon histoire personnelle, du metteur en scène Robert Hossein qui m’avait proposé de jouer Esmeralda dans Notre-Dame de Paris alors que je n’avais encore rien fait… Moi vous savez, je viens de plus loin que la province, je viens de Lisbonne. J’étais complètement paumée à 15 ans à Paris, en débarquant toute seule. Mais j’avais le sentiment que des gens allaient m’aider. J’ai été adoptée par un homosexuel, Bernard Minoret [disparu en juillet 2013, ndlr], qui m’a introduite dans un milieu intellectuel. C’est Bernard qui m’a dit : « Anne, tu devrais être metteur en scène ». Je n’ai pas fait d’études, je n’avais que 19 ans. Eux étaient très cultivés. Un journaliste qui connait tous mes films m’a dit : « C’est votre film le plus autobiographique » ! Moi aussi, j’avais un nom bizarre, comme Marvin Bijou : c’était Fontaine, mon prénom.

Avez-vous croisé des Roland dans cette ville, le personnage gay d’âge mûr joué par Charles Berling qui s’occupe de Marvin ?

Ah oui ! Je connais bien, ce genre-là… Je l’aime beaucoup même s’il peut avoir quelque chose de cynique. Il pourrait faire perdre la tête à Marvin et en même temps il lui livre quelque chose d’assez généreux en demandant à Isabelle Huppert de veiller sur lui. Il vit une sorte de solitude, on sent que c’est un ex-hétéro qui court après le temps. Il m’émeut, ce personnage, et Berling lui donne du chien, de la personnalité. Macaigne, le mentor issu d’un milieu pauvre, rectifie le tir en disant à Marvin : « Attention, tu vas perdre ton âme ! »

Et des Marvin, vous en avez connu ?

Oui, des jeunes gens, des jeunes femmes que j’ai aidées. C’est un rêve de travailler dans le cinéma. Non ? Je ne suis pas mère Teresa, mais de temps en temps j’essaie d’aider quelqu’un.

 

Extraction sociale

Elle vous travaille, cette question de la bourgeoisie ?

Je pense que mon apparence peut m’associer à cela, oui. Le fait de jouer avec Isabelle Huppert. Mais j’ai aussi fait tourner Robin Wright, Audrey Tautou… Lou de Laâge, qui a joué dans Les Innocentes, dit que je suis une « réalisatrice punk ». Ça répond à votre question ?

Avez-vous eu peur de mettre en scène les parents pauvres de Marvin ?

C’est une responsabilité, c’est là où la qualité des acteurs est importante. Je ne voulais pas qu’ils beaufisent mes personnages, pour ne pas faire de folklore. En l’occurrence, le petit Marvin se sert de leur théâtralité pour faire des sketchs au théâtre.

Isabelle Huppert, c’est le seul rôle que n’avait jamais joué Isabelle Huppert !

C’est une idée dont je suis fière. Je pense que dans la vie, Isabelle Huppert aurait donné la chance à un jeune auteur de faire ça. Elle est tellement aventureuse et ouverte que c’est vraisemblable. Non ? Elle et moi, on a une relation de grande complicité.

Vous sentez-vous proche du personnage de Madeleine Clément, la proviseure du lycée ?

J’aime quand elle dit à Marvin que ce qui est beau, c’est le mystère en soi qu’on ne connait pas encore. Elle porte le premier regard qui va changer le destin de Marvin, en le voyant jouer au théâtre. Elle est comme une sorte de marraine, et Catherine Mouchet, l’actrice, l’incarne magnifiquement avec son regard à la fois mélancolique et plein d’espoir.

Croyez-vous en la méritocratie ? Le film parle de ça, avec ce petit Marvin qui quitte son milieu par le théâtre.

Je pense que c’est difficile de dire : regardez cette personne qui y arrive, quand les autres sont laissés de coté. Ce qui est incroyable, c’est comment un individu peut transformer quelque chose en avenir. C’est le cas de la jeunesse en général. Vous allez me dire, quand on est fils de docteur, on a plus de chance de devenir docteur. C’est terrifiant de voir cette reproduction. J’ai l’impression qu’il y a 20 ans, c’était moins impossible. Non ?

 

Marvin ou La Belle éducation de Anne Fontaine

Avec Finnegan Oldfield, Jules Porier, Isabelle Huppert, Vincent Macaigne, Grégory Gadebois, Catherine Salée, Catherine Mouchet, Charles Berling. Durée : 1h53

Le 22 novembre au cinéma

 

Photo de couverture : ©Carole Bethuel

ads