Noémie de Lattre : l’humour, le burlesque et Beyoncé au service du féminisme
Culture

Noémie de Lattre : l’humour, le burlesque et Beyoncé au service du féminisme


C’est le spectacle d’humour le plus sérieux, et inversement la conférence la plus rock’n’roll du moment. Renvoyez vos clichés sur le féminisme aux arrières-cuisines du vieux monde, désormais ça pétarade joyeusement, ça défouraille à base de punchlines et ça se danse « façon » Beyoncé. Noémie de Lattre prend le sujet à bras le corps pour une heure d’une essentielle réflexion « pour tous ». Oui, oui, même pour les hommes. On l’a donc rencontrée pour comprendre comment on devient aussi féministe, et aussi drôle…

Si vous ne l’avez jamais vue, vous l’avez peut-être entendue : débit mitraillette, convictions en bandoulière, elle déroulait sa passion féministe sur les ondes de France Inter, dans l’émission du midi, de Frédéric Lopez puis de Nagui. Vous l’avez peut-être remarquée, aussi, dans des pièces avec la bande à Palmade (ou avec Pierre Palmade) ou des émissions de Frédéric Lopez (« Folie passagère »), sa longue chevelure rousse cachée par ses engagements en besace, son féminisme en filigrane. Le trait est de plus en plus franc, les convictions de plus en plus affinées, le sac est désormais vidé sur scène, dans un show qui a l’ambition de tous nous ouvrir les yeux : le féminisme est un humanisme qu’il faut cesser de défigurer. Et par tous les moyens : à poil, ou avec des plumes, mais surtout par des exemples confondants, un texte qui alterne savamment entre les uppercuts dans la conscience et les fous rires de nos inconsciences. Noémie de Lattre sur scène se fait voir et entendre comme jamais. Pour que vous ne soyez pas prêt·e·s à oublier que le féminisme, c’est maintenant ou jamais, pour les femmes, mais aussi « pour homme ».

Depuis la mi-septembre, elle est « elle-même » plus que jamais. Notamment grâce au bouche à oreille, elle remplit tous les jeudis la salle de théâtre flottante de la péniche La nouvelle seine, au pied de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Des femmes de tous les âges, parfois leurs maris, bon gré mal gré, des gays, des hétéros, des lesbiennes… Ça aurait pu s’appeler Féminisme pour tous, mais Noémie de Lattre sort son grand jeu. En tenue sexy sur l’affiche, le cheveu désormais court, la bière à la main avec un ballon de foot dans les pieds, elle sait qu’on attrape pas les mouches avec du vinaigre. C’est finalement Féministe pour homme qu’elle a choisi comme titre, « pour les être humains au sens large », bien sûr, nous explique-t-elle. Pour qu’il parle à tous et qu’il inclue les hommes, à qui elle a pensé pendant toute l’écriture du spectacle. Mais aussi aux « femmes qui se disent non-féministe ou aux personnes qui n’y auraient pas eu accès pour diverses raisons dans leurs parcours… Je ne suis pas la bourgeoise donneuse de leçons ! ». Le moment d’avancer main dans la main frémit dans la société. Comme Beyoncé, elle cherche à donner à ce combat une bonne image, « rendre le féminisme populaire, attrayant, accessible à tout le monde. Parce qu’on est tous féministe au fond, il faut juste commencer par s’en rendre compte ! Je veux proposer des modèles positifs, drôles : j’adorerais qu’on dise que je suis une icône féministe ! ».

Pourtant, ce n’était pas gagné. On ne naît pas féministe, pour paraphraser Beauvoir :

Cette cause, c’est comme un placard mal rangé, elle m’est tombée sur la gueule. Je dirais que je suis même devenue féministe en dépit de mes parents, archétypes de la culture tradi-bourgeoise-catho; mon père me vouvoie, c’est dire. Ma mère est une femme des années 80 qui pense qu’elle n’a pas eu besoin du féminisme, une working-girl qui s’est battue et qui a tout eu, mais qui n’a pas remarqué qu’elle s’est quand même fait avoir par le système : elle y a laissé sa santé, sa famille…  Cet aveuglement m’a foutu en colère.

Comment devient-on aussi féministe ? Elle nous dit que ça s’est fait petit à petit… Grâce à un quiproquo, et grâce à un gay. Au début, c’est le hasard, la rencontre entre Noémie et le one-woman show. Elle remplace un duo au pied levé, invite des amis (Noémie & Friends) puis « se pose des questions existentielles » dans un spectacle éponyme, au Point Virgule à Paris :

J’avais déjà un sketch qui s’appelait « J’ai épousé une féministe » : une fille demande un jour à son mec à quoi il sert, parce qu’elle sait faire tout toute seule…

Elle a l’habitude de faire monter quelqu’un sur scène et ce soir-là, caché sous une casquette, c’est Frédéric Lopez, Monsieur Rendez-vous en Terre inconnue, qui passait là par hasard. Un an plus tard, elle fait partie du gang de chroniqueur·se·s où elle donne « sa drôle d’humeur » une fois par semaine. « Tu n’es jamais aussi drôle que lorsque tu es en colère », lui dit l’animateur. Et ce qui l’énerve de plus en plus, c’est l’inégalité entre les femmes et les hommes. Les réactions lors de soirées, les témoignages de harcèlement envoyés par mails, les différences de salaires ou le tabou des règles, par exemple, l’alertent sur le sexisme systémique. Elle en fait des saillies jouissives.

Ce qui énerve surtout Noémie, c’est les clichés dont on a affublé les féministes pour les transformer en épouvantails :

On a fait des féministes des femmes forcément en guerre contre les hommes, qui sont laides et folles, on en a fait la cause la plus tricarde… C’est un grand mystère pour moi. Quand on dit qu’on est contre le racisme, personne (ou presque) ne répond : « tu es contre les Blancs ? Il y a quand même des différences entre Noirs et Blancs », c’est devenu incorrect. Par contre, quand tu te dis féministe, on te parle toujours des différences pour justifier les inégalités et on te fait passer pour une harpie anti-hommes.

Elle fait d’ailleurs souvent le parallèle entre genre et couleur de peau dans son spectacle, histoire de réaliser ce qu’on se permet avec les unes et pas (plus) avec les autres.

Au début, elle voulait être fémininiste : féministe mais aussi féminine. « Et je me suis rendu compte qu’on avait aussi le droit de ne pas être féminine. Alors j’ai pensé : ça va être plus dur, mais je vais changer l’image du féminisme, pas le mot ». C’est justement sur l’image que s’ouvre son spectacle, sur le temps que certaines femmes passent à se pomponner pour séduire, et dont elle réclame le droit. Comme celui de faire ce qu’elle veut de son corps, en tout lieux, en tout temps, si c’est son choix. Chaque jeudi soir, Noémie de Lattre se fout donc à poil, fait un numéro de burlesque, copie Beyoncé… Elle ne change pas l’image du féminisme, elle en donne juste sa définition, sa vision, sa façon de le vivre au quotidien. Elle montre que le féminisme, c’est la liberté au carré : « Les petites filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent ! »

Son féminisme est joyeux, pop, coloré, ancré dans le réel et sans œillères, mais aussi sexy, friendly, attractif, drôle ! C’est en tout cas l’objectif. Une révolution avec le sourire, des punchlines qui marquent autant qu’elles font pouffer. A-t-elle été découragée ? « Tout le temps ! Des amis, des collègues, des producteurs me disent de faire attention, de pas m’enfermer. Mais moi je voudrais consacrer toute ma vie, et encore plus quand j’aurais fini de jouer, toute ma vieillesse, à ça, pour que ce monde soit plus égalitaire ! »

L’un de ses combats essentiels est l’inégalité devant la maternité. Pas devant le phénomène biologique, bien sûr, mais sa transcription dans la loi et dans le quotidien :

Je me suis rendu compte des inégalités surtout au moment de la grossesse. Les femmes enceintes n’ont aucun droit : on les oblige à prendre 8 semaines de congé minimum. Moi je travaillais 1h30 par semaine à un micro : bim, 2 mois, et pas payée au même salaire (car la rémunération est limité à 84 euros par jour, ndlr). Pour les hommes, c’est 11 jours max et c’est facultatif. Tu le vois le plafond de verre ? À choisir, n’importe quel patron prend le mec. Où l’on parle de parité salariale, on devrait parler d’égalité parentale. Les enfants doivent devenir les affaires des hommes aussi. À égalité. Mais on choisit de ne pas en parler… Et je ne vous parle pas des dommages collatéraux, on parle de « moins de voitures en ville », mais baladez-vous enceinte ou en poussette, dans le bus, sur les trottoirs, dans le métro : tout est fait pour que les femmes restent à la maison et fassent des gosses. J’ai pris conscience de ce que vivent les handicapés. Sauf que les femmes valides ne sont pas handicapées…

Il faut arrêter de penser que les enfants sont juste ceux des mères : ce sont ceux des deux parents, donc il faut répartir les tâches dès le début. Rien n’empêche que ça soit 50/50 ! Partout dans la loi, les enfants sont d’abord à la charge des mères. C’est terriblement injuste et c’est le nerf de la guerre, ce qu’il faut révolutionner en premier.

À chaque représentation, elle invite quelqu’un sur scène pour montrer la diversité dans la façon de vivre sa féminité et/ou son féminisme. « Parce qu’on a aussi le droit d’avoir du poil aux pattes, de porter le voile ou d’être une pute… » Un danseur classique, une femme d’affaire CSP+ s’exprimant sur le sentiment d’illégitimité malgré tout le pouvoir, une diseuse de littérature érotique, une comédienne venue lire un texte sur le viol, une jeune femme noire issue de quartier défavorisé qui a gagné le concours Eloquencia, la journaliste Leila Kadour avec qui elle est rarement d’accord, bientôt une drag-queen militante pour les droits des LGBT…

On est tous ce qu’on veut ! 🙌🏻 cc @nonstoppeopleofficiel #feminism #tolerance

Une publication partagée par Noémie de Lattre (@noemie.de.lattre) le

Après cela, le public est amené à participer. Elle lui donne le choix de la fin, parmi les sujets qu’elle n’a pas eu le temps d’aborder tant le spectre est vaste. Elle lui donne des exercices aussi : trouver le masculin à pute (pour qu’on soit égaux jusque dans l’insulte) ou un féminin à vainqueur (qu’on soit les même sur la ligne d’arrivée !). Qu’on retourne le système de valeurs, qu’on évite les facilités ou de reproduire les clichés. Elle démonte les stéréotypes avec des phrases chocs : « Pour gagner la guerre, vous choisissez Eric Zemmour ou Jeanne D’Arc ? ». Foutu logiciel à dézinguer, foutus réflexes sexistes à déconstruire.

Et après ?

Je veux utiliser tout le potentiel de l’artiste pour créer des personnages, au théâtre, à la télé, au cinéma, qui véhiculent des images positives des femmes et des féministes. Adapter ou faire la suite de la pièce Femmes libérées, avec des personnages LGBT, des femmes ou non, avec des enfants ou non, tous les échantillons des genres et des conjugalités… Une adaptation des Monologues du vagin, pour parler des violences obstétricales… Ah oui et puis aussi un scénario de films à la Bruce Willis, mais avec une femme ménopausée en proie aux bouffées de chaleur…

On ne sait jamais, avec Noémie de Lattre, si l’humour est un cheval de Troie pour l’égalité ou si on vient d’assister à une conférence philosophique rock’n’roll. Ou a ri-fléchit, on a app-ri-s, on a voulu dire « moi aussi je suis féministe », parce qu’on a compris que c’était juste normal. Sans s’en rendre compte, on a assisté au spectacle d’humour le plus sérieux, et inversement.

Féministe pour homme, de et avec Noémie de Lattre, jusqu’au 28 décembre, tous les jeudis à 21h30 à La Nouvelle Seine, sur berge face au 3 quai de Montebello, 75005 Paris. 

À partir de 10 euros sur Billet Réduc ici.

 

À LIRE AUSSI :

Muriel Douru : Dessinatrice, lesbienne, végétarienne, féministe… et fière d’être tout ça

Pénélope Bagieu : “Le soft power est indispensable contre un pouvoir de plus en plus misogyne et homophobe”

ads