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"Partir ou rester ?" Une balade dans la vie gay à Belfast


Une pièce de théâtre nord-irlandaise propose de marcher dans les pas d’un homo à Belfast par le biais d’une ballade sonore inspirante. En route.

Par Louise Henaff

La dixième édition du festival Outburst Queer Arts en novembre a fait battre la communauté LGBT de Belfast, en Irlande du Nord, au rythme de concerts, pièces de théâtre, discussions et autres expositions. Cette année encore, le festival a réussi la prouesse d’obtenir des financements publics alors même que le parti au pouvoir, le DUP pour Democratic Unionist Party, est peu favorable aux droits des homosexuels. Pour ne pas dire franchement contre. La programmation, riche et diversifiée, compte parmi les pépites la pièce de théâtre Quartered : a love story mise en scène par la compagnie Kabosh. Après le “théâtre dans un fauteuil” de Musset, voici le théâtre dans les oreilles.

Belfast Quartered : a love story

La pièce prend la forme d’un podcast et propose de découvrir la ville de Belfast dans les pompes d’un homosexuel. Ni une, ni deux, je m’embarque dans l’aventure. L’invitation au voyage commence sur Hill Street avec pour seul bagage un lecteur MP3 et des écouteurs. Et un guide, Chris, que j’aurais bien dragué s’il ne s’était pas délesté aux toilettes juste avant la balade sans prendre le soin de tirer la chasse. Les trois autres spectateurs et moi faisons face aux peintures murales de la cour à l’arrière du pub The Dark Horse. Elles représentent des saynètes de vie emblématiques en Irlande du Nord : un SDF (ça commence bien), le racisme (de mieux en mieux), une baston (super !), le salon d’un supporter du club Liverpool FC (courage, fuyons…!), Snow Patrol et les acteurs de la série BBC The Fall (ouf !) et un couple de lesbiennes. Voilà qui donne le ton. Chris nous fait signe d’appuyer sur « play ». La magie du son est immédiate. Je me laisse emporter par la voix de cet homme à qui je donne la trentaine bien entamée. J’ai déjà l’impression de le connaître et d’avoir bu plusieurs pintes de Guinness avec lui.

Une exploration intime de la ville

La voix suave qui s’échappe de mes écouteurs est celle du comédien Neil Keery. Elle nous embarque de Donegall Street à High Street en passant par Skipper Street avant de rejoindre Royal Avenue. Nous sommes dans le quartier hype de Belfast. Des rues pavées, du street art à chaque tournant et des lieux branchés. En chemin, l’homme nous livre sa difficulté d’afficher son homosexualité en dehors des pubs LGBT et de son cercle restreint d’amis. “J’ai développé une double personnalité, une nouvelle manière d’être. Même ma démarche je la change”. Mais n’est-ce pas une habitude à Belfast de se cacher derrières les apparences ?

Belfast Quartered : a love story

Généralement, c’est l’appartenance à une communauté religieuse, protestante ou catholique, que les Nord-irlandais tentent de masquer. Pourtant, bien souvent, le quartier, le prénom ou le nom trahissent. Derrière un Willy se cache généralement un protestant alors qu’un Seamus aura plutôt tendance à venir d’une famille catholique. En revanche, ce qui réunit les deux communautés, c’est la position des deux religions sur l’homosexualité : à bannir ! L’homme marque une pause. J’en profite pour m’imprégner des lieux et, pour la première fois, je remarque n’avoir croisé aucun couple gay ou lesbien dans la ville. Tout comme je ne croise jamais aucun Noir. L’homme poursuit : on apprend à jouer au caméléon en fonction des lieux que l’on fréquente. Catholiques, protestants, gays, lesbiennes, tous dans le même bateau ! Le mot d’ordre, c’est la neutralité. “Je prétends ne pas être démonstratif en public, ne pas savoir montrer ses sentiments. Mais en réalité, c’est la peur qui me gouverne”. La sécurité, il faut la trouver aux confins de la ville, là ou les pubs LGBT se sont vus relocalisés avec la gentrification croissante du centre ville. Mais peut-on véritablement parler d’un quartier gay quand il se résume à cinq pubs et une boite gay-friendly ?

Chris presse le pas en silence, mains dans les poches et col de la veste relevé pour se protéger du vent glacial qui vient de se lever. On passe devant la boite de nuit le Kremlin sur Donegall Street avant de tourner à gauche sur Union Street puis on rejoint North Street. Trois rues, un mouchoir de poche, un triangle scalène, ni isocèle ni rectangle. “La symétrie, ça n’existe pas chez les gays”, nous lance la voix dans nos oreilles. L’avantage c’est que les pubs LGBT ferment plus tard. À Belfast ce n’est pas du luxe car la vie nocturne s’arrête net à 2h du matin. “Ils ferment plus tard pour qu’on ne se mélange pas au reste de la population” remarque froidement la voix. L’histoire des serviettes et des torchons… Mais alors pourquoi rester ? Comment aimer dans cette ville et comment aimer cette ville tout court ?

Belfast Quartered : a love story

Rester, un acte politique

La voix nous quitte au Sunflower, dans un pub gay-friendly ou l’on peut boire des bières locales et manger des pizzas cuites au feu de bois. L’homme a choisi. À la fin de nos pérégrinations, il a décidé de ne plus fuir, ni sa ville, ni son mec, ni son identité homosexuelle. Il boit une pinte et flirte clairement avec son compagnon. En sortant, il lui tiendra probablement la main. La chanson « Everything Now » d’Arcade Fire résonne dans mes oreilles. Je regarde autour de moi mais il est encore trop tôt pour que les Irlandais se montrent tactiles ou affectifs. Il faut un peu plus d’une pinte pour qu’ils laissent libre cours à leur désir, quelle que soit l’orientation sexuelle.

Dominic Montague (en couverture), l’auteur de cette ballade sonore, me rejoint. Son personnage a abandonné l’idée de faire bouger les politiques publiques, mais lui ?  “La politique, c’est un combat perdu d’avance. Ça ne m’intéresse pas. Par contre on peut faire évoluer les mentalités sur le terrain”. Je lui fais remarquer que se prendre la main, c’est déjà un acte politique. Il acquiesce et soupire : “Oui, c’est un premier signe de protestation contre un gouvernement homophobe”. En effet, même si l’Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni et que le gouvernement réclame le même traitement que l’Écosse et le Pays de Galles pour la sortie de l’Union européenne, ils se permettent tout de même une petite incartade quand il s’agit d’ouvrir le mariage aux couples homos. Ils y sont autorisés puisque les affaires sociales comme l’éducation, la santé ou encore la culture et la justice sont des pouvoirs dévolus au gouvernement nord-irlandais. Voilà pourquoi ce petit territoire reste en 2017 le seul des îles britanniques à ne pas avoir autorisé le mariage des couples de même sexe.

De l’autre côté de la frontière, en République d’Irlande, pourtant très catholique, l’extension du droit au mariage a été légalisée en 2015 par référendum. L’Irlande du Nord serait donc un village peuplé d’irréductibles homophobes ? C’est oublier ces hommes et femmes qui, sur le terrain, essayent de faire bouger les lignes et réveillent les consciences. Dominic Montague est l’un d’eux. Le dramaturge veut à présent travailler de concert avec les écoles et développer des balades sonores dans les autres villes d’Irlande du Nord. “Je souhaite rendre la communauté visible tous les mois de l’année, pas uniquement en août pour la gay pride”, conclut-il. Un projet qui gagne à être entendu !

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Couverture : Quartered. Belfast, A Love Story Dominic Montague

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