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"In gay we trust" : ouverture du procès contre la violence de nervis d'extrême droite


Huit hommes seront jugés à partir de ce mercredi 17 janvier pour « violences en réunion » contre neuf militantes Femen venues les affronter lors d’une manifestation anti-mariage pour tous en novembre 2012.

Mis à jour le 22/01/2018 : Le tribunal correctionnel a estimé que sept des huit prévenus ont participé à ces violences. Un ancien colonel de l’armée, un membre du service d’ordre de l’institut Civitas, organisateur de la manifestation, et le militant d’extrême droite Logan Djian, le plus connu des huit prévenus, ont été condamnés à deux mois avec sursis. Deux autres prévenus restés anonymes ont été condamnés à six mois avec sursis et le responsable du cortège des Jeunesses nationalistes dans la manifestation a été condamné à un an avec sursis et 800 euros d’amende. Un dernier prévenu a été relaxé, au bénéfice du doute. Les parties civiles recevront chacune plusieurs centaines d’euros de dommages et intérêts de la part de ceux condamnés pour les avoir agressées.

Sans lien avec le procès, les Femen sont intervenues dimanche 21 janvier lors de la dite « Marche pour la vie », manifestation anti-avortement, qui a réuni un petit millier de personnes. Armées de seaux visant à récolter des dons de sperme, les militantes demandaient la « charité chrétienne pour les lesbiennes » afin de défendre la PMA pour toutes. Elles ont été très fortement violentées par le service d’ordre, mais également par la police et des manifestants. Cette marche est organisée par un collectif d’associations, dont la fondation Jérôme Lejeune, connue pour avoir eu Ludovine de la Rochère à la tête de son service communication entre 2010 et 2014. Elle s’est depuis illustrée comme présidente de La Manif pour tous qui mélange opposition au mariage pour tous, à la PMA, la GPA, et à l’avortement. Vidéo ci-dessous :

Les images, très choquantes, avait laissé pantois : des militants intégristes catholiques et d’extrême droite s’attaquant aux neuf Femen venues contre-manifester, les torses nus et recouverts de slogans : “In gay we trust” (“Nous croyons en l’homosexualité”, parodie de la devise américaine “In God we trust”, “Nous croyons en Dieu”), “fuck church” ou “occupe-toi de ton cul”. Sur de petits extincteurs domestiques, on pouvait lire “holy sperm” ou “Jesus’ sperm” (”Saint sperme”, “Le sperme de Jésus”). Un voile sur la tête, comme des nonnes, les militantes féministes pro-mariage pour tous s’étaient invitées dans le cortège pour dénoncer l’intrusion de la religion dans le débat public. On se souvient également de la violence à l’encontre de l’essayiste Caroline Fourest et d’une photographe, suivies par une caméra dans le cadre d’un documentaire.

Lors de cette manifestation organisée par l’Institut Civitas, un lobby catholique traditionaliste devenu depuis parti politique, des hommes cagoulés – une trentaine selon Fourest – se sont jetés sur les femmes. L’un d’entre eux faisait partie du service d’ordre de Civitas et au moins deux étaient des militants d’extrême droite; huit au total ont été identifiés grâce aux vidéos tournées lors de cette manifestation très particulière.

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Âgés de 27 à 58 ans, ces hommes seront de nouveau face à cinq des militantes ayant porté plainte suite à la violence subie ou par principe.  Le plus notoire d’entre eux, Logan Djian, militant d’extrême droite de 28 ans et détenu dans une autre affaire, ne devrait pas être présent en raison de problèmes de santé. Les autres seront notamment confrontés à Éloïse Bouton, journaliste et désormais ex-Femen, légèrement molestée pendant la manifestation et que TÊTU a contacté :

C’était la première manifestation féministe – à part OUI OUI OUI qui avait fait des rassemblements – dans le débat sur le mariage pour tous. La veille, une grande réunion du Printemps français et de la Manif pour tous avait déjà fait du bruit (100 000 personnes selon les organisateurs, ndlr) mais là on voulait dénoncer l’irruption d’une franche religieuse extrémiste dans le débat public pour les droits des personnes. Ça a a toujours été le combat des Femen contre les institutions religieuses. Pour moi, en tant que militante féministe LGBT, c’était logique d’être là.

En 2016, elle nous racontait déjà les circonstances de cette attaque contre elles :

J’ai ce souvenir… Juste avant d’entrer dans le cortège, il y avait devant nous un groupe de jeunes qui chantaient des chants nazis. Ça m’avait complètement glacé le sang car je ne pensais pas que c’était possible d’entendre ça à Paris en 2012. J’ai eu très peur. Mais l’adrénaline aidant et le moment de l’action étant arrivé, on a fait tomber nos manteaux, on a fendu le cortège des manifestants, on a commencé à scander nos slogans, et là ça a été un déferlement de violence. On a réussi à s’extraire du cortège. On a été aidé par quelques journalistes qui suivaient la manifestation pour s’enfuir. Et après on a couru, on s’est réfugiées derrière un cordon de CRS qui protégeait une contre-manif LGBT un peu plus loin. Et on est restées là jusqu’à ce que la police nous dise de partir.

Aux urgences médico-judiciaires, Eloïse et les autres militantes font constater des blessures graves coûtant à chacune plusieurs jours d’ITT. On dénombre des nez cassés et des côtes fêlées.

Femen In Gay We Trust
Crédit photo @femenspain/Instagram
Femen In Gay We Trust
Crédit photo @thegreytigerberlin/Instagram

Femen In Gay We Trust

Éloïse Bouton nous rappelle aujourd’hui que ce fut la première manifestation du groupe féministe a être violentée. Ni au musée du Louvre, ni à Ikea, les militantes aux torses nus n’avaient suscité un tel déchaînement. Sauf dans les prétoires, où les Femen n’en finissent plus d’être attaquées. Eloïse Bouton est la première femme en France a avoir été condamnée en appel pour « exhibition sexuelle » suite à une action, torse nu, dans l’Église de la Madeleine. Alors qu’un homme ne serait pas attaqué sur le même motif, elle se pourvoit en cassation et nous explique :

Dans la loi, l’église est un lieu public mais pas un lieu de culte. C’est donc un procès déguisé pour blasphème qu’on me fait ! On dépolitise cet acte, mon torse n’est pas érotique, ce n’est pas de l’exhibition sexuelle. C’est encore pire pour  Iana Zhdanova (une autre Femen, Ukrainienne réfugiée politique en France, dont le procès est en cours) qui avait attaqué une statue de cire de Poutine au musée Grévin en 2014. Là, il n’y a pas de doute, ce n’est pas un lieu de culte. En 2018, une femme qui se dévêt, c’est toujours pire qu’un homme !

La Cour de cassation a ordonné un troisième procès devant la Cour d’appel de Paris pour Iana Zhadanova, pourtant relaxée en janvier 2017. Et cela même si en France, aucune loi n’interdit, ni aux hommes ni aux femmes, de se balader la poitrine à l’air. Maître Dosé, son avocate, a indiqué que celle-ci « est prête à saisir le Conseil constitutionnel d’une question prioritaire de constitutionnalité puisque les hommes et les femmes ne sont pas égaux face à cette infraction, ainsi que la Cour européenne des droits de l’homme ».

Dans un récent post Facebook, Éloïse Bouton rappelait les enjeux de son combat et de la technique du groupe féministe, souvent mise en cause par la Justice :

Alors que je souhaitais dénoncer une violence sexiste, mon geste a été commenté et analysé de manière sexiste. Pour résumer, une féministe qui se bat pour le droit à avorter se voit traiter d’exhibitionniste. La dernière condamnation pour outrage à la pudeur publique, loi remplacée en 1994 par l’exhibition sexuelle, remonte à 1965 et concerne une jeune femme qui avait joué au ping pong topless sur la Croisette à Cannes, un geste dépourvu d’intention politique. J’étais féministe avant cette action, le suis toujours aujourd’hui et le serai encore demain. Seins nus, j’ai défendu la même cause qu’habillée, celle des femmes.

Le procès contre les nervis de Civitas doit durer jusqu’à vendredi 19 janvier.

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