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"Pour un couple homo, les chances d’adopter frôlent le zéro"


INTERVIEW. La semaine dernière a été chargée pour Alexandre Urwicz, président de l’Association des Familles Homoparentales (ADFH). Lundi, la responsable d’adoption de Seine-Maritime déclare que les couples de même sexe étaient « atypiques », et qu’ils méritaient de fait des enfants « atypiques ». Puis, jeudi, le parquet de Nancy a annoncé l’ouverture d’une enquête contre le Conseil de Famille de Meurthe-et-Moselle, suite à une plainte déposée par l’ADFH. TÊTU a souhaité faire le point avec lui.

Quelle a été votre réaction en apprenant les propos de la responsable des services d’adoption de Seine-Martime ? Ceux de Jean-Marie Müller ? 

Nous avons été scandalisés par ces propos et émus par les témoignages des couples. Notre première réaction a été de se demander combien de Jean-Marie Muller et de Pascale Lemare existent dans les autres départements ? Combien y-a-t-il eu de couples homosexuels éconduits par des homophobes décontractés qui n’hésitent pas à emprunter la casquette de petit juge moral pour disqualifier ces couples, parfois sans détour, parfois pour des motifs bidons ? Au-delà de l’aveu, c’est la remise en question du système d’adoption qui se pose.

ADFH a déposé plainte contre Monsieur Müller en mois dernier, pourquoi avoir choisi de la médiatiser maintenant ? 

Nous attendions de savoir si le procureur de la République de Nancy allait engager une enquête préliminaire, ce qui est aujourd’hui le cas selon nos informations. Nous avons également échangé avec le Préfet de Meurthe-et-Moselle et le président du Conseil du Département. Contrairement à Madame Lemare, Monsieur Muller n’a pas été relevé de son poste de président du Conseil de famille de Meurthe-et-Moselle. « Tant qu’on aura des couples jeunes, stables, avec un père et une mère, on les privilégie » ne semble donc pas suffisant en Meurthe-et-Moselle pour suspendre de ses fonctions une personne qui vote dans un Conseil de famille. Si ce commentaire avait concerné un couple en raison de sa couleur ou de sa religion, gageons que la réaction aurait été toute autre… L’homophobie a encore de beaux jours en France ! 

Autre problème soulevé : Monsieur Müller semble être toujours membre du Conseil Supérieur à l’Adoption placé sous la tutelle de la Ministre Agnès Buzyn. Nous avons demandé à la Ministre de travailler ensemble sur les réformes nécessaires en matière d’attribution d’enfants sujets à l’adoption afin que les processus soient exempts de toutes formes de discriminations et pas uniquement l’homophobie. 

Qu’attendez-vous des enquêtes qui devraient suivre ?

Que les langues se délient. De nouveaux témoignages nous parviennent et vont alimenter les enquêtes de police. Le Défenseur des droits que nous avions saisi pour le cas de Monsieur Muller vient de confirmer qu’il engageait également de son côté des moyens pour former un avis. Nous appelons donc tous les couples de même sexe en processus d’adoption à nous contacter dans le cas où ils auraient fait l’objet de discriminations, qu’elles soient avérées ou supposées. Nous avons également des retours d’expérience de couples qui n’avaient pas réalisé qu’ils avaient été discriminés et qui s’étaient finalement résignés à accepter ce type de discours : « Vous êtes un couple si particulier, vous comprenez bien que nous ne pouvons pas mettre votre dossier en haut de la pile, nous n’avons rien contre vous, mais si vous voulez vraiment continuer votre démarche, il faudrait peut-être accepter un enfant à particularités… » Ce discours est scandaleux à l’égard des couples adoptants ainsi qu’à l’égard des enfants qui présentent un handicap.  

Les conseils de famille semblent être très conservateurs. Ils ont une grande responsabilité dans ces dysfonctionnements. Faut-il les réformer ?

J’ai évoqué ce sujet chez C à Vous, sur France 5, en présence de la Ministre de la Justice. Nous avons convenu de nous revoir vite afin de faire un état des lieux des conditions d’attribution des enfants depuis la loi de 2013 ouvrant l’adoption aux couples de même sexe. La Ministre a été particulièrement réceptive aux situations dénoncées dans les 2 exemples cités. Je crois en effet qu’il faut repenser les conditions d’ adoption de ces enfants. Dans un premier temps, une concertation est nécessaire avec toutes les parties prenantes aux processus d’ adoption mais il est clair que les petits arrangements visant à écarter les couples de même sexe au sein des conseils de famille doivent cesser, comme toutes les autres discriminations.

Vous proposez l’anonymisation des dossiers en matière d’adoption mais dans quelles conditions ?

Nous proposons surtout une concertation pour réfléchir avec tous les acteurs impliqués. Dès lors qu’un couple a obtenu l’agrément, il doit être considéré comme éligible à l’ adoption. Trier ensuite ces couples selon de nouveaux critères moraux me semble bien éloigné de l’éthique qui doit présider au placement de ces enfants sujets à l’adoption. On le voit, le schéma actuel permet de discriminer tranquillement, discrètement, hypocritement. A l’heure du RGPD, nous avons suggéré une solution compatible qui est l’anonymisation des données sensibles (nom, prénom, orientation sexuelle, genre, religion, …) car elle permettrait de combattre les discriminations.

Comme certains départements le proposent déjà, pourquoi pas un apparentement aux dossiers présentés chronologiquement ? D’autres solutions sont possibles, il faut toutes les étudier. Au niveau de l’adoption internationale, nous constatons également des discriminations fondées sur l’orientation sexuelle auprès de certaines OAA (Organismes Autorisés pour l’Adoption). Nous en parlerons en temps voulu. 

Vous estimez à une vingtaine le nombre de couples homosexuels ayant pu adopter. Comment avez vous réalisé cette estimation ?  

Cette estimation a été faite depuis l’ouverture de l’adoption aux couples de même sexe en 2013. En fonction des retours que nous avons dans les associations LGBTI, nous constatons moins de 10 adoptions réussies en France. Et moins de 10 à l’étranger s’agissant d’agréments en couple. Nous espérons que les chiffres réels sont au-dessus de notre estimation. Nous attendons d’ailleurs qu’ils soient publiés officiellement.

Devant les difficultés à l’adoption, les options pour les couples de même sexe désireux d’avoir un enfant sont peu nombreuses… Ces deux affaires peuvent-elles rouvrir le débat en France sur la PMA pour toutes les femmes ? La GPA ?

Certains couples passent par la voie d’une adoption inaboutie avant d’envisager une PMA ou une GPA. D’autres débutent les parcours de PMA ou de GPA directement car ils ne souhaitent pas adopter. Le parcours de l’adoption est très compliqué et dissuasif pour tous les couples et célibataires : 685 enfants adoptés à l’international en 2017, 792 pour les pupilles d’État en 2016. Peut-être faut-il se réjouir que le nombre de ces enfants ne cesse de diminuer car l’on peut anticiper moins d’abandon ? Toujours est-il que pour un couple de même sexe, les chances d’adopter frôlent le zéro. A tel point qu’à l’ADFH nous conseillons aux personnes célibataires jamais pacsées jamais mariées (aucune mention sur leur état-civil) de se présenter en tant que célibataire et de ne pas se marier/pacser pour augmenter leurs chances de succès…

Crédit : Creative Commons 

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