Depuis plus d'un an, les youtubeurs LGBT voient leur vidéos systématiquement démonétisées.
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YouTube s'excuse de discriminer la communauté LGBT mais les youtubeurs attendent « des actes »


Le 30 juin dernier, le géant de la vidéo en ligne YouTube a présenté ses excuses aux youtubeurs LGBT+ pour avoir démonétisé leurs vidéos. Un début de réponse à une polémique qui n’a cessé d’enfler ces derniers mois. Mais vloggueurs queers, eux, demandent plus de transparence.

C’est une annonce qui est passée presque inaperçue. Tandis que le mois des Fiertés touchait à sa fin, le géant de la vidéo en ligne, YouTube, détenu par Google, a présenté ses excuses aux youtubeurs LGBT+  sur son compte Twitter. Un thread en quatre messages, pour répondre aux critiques persistantes de ces créateurs de contenus, qui voient depuis plus d’un an leurs vidéos régulièrement démonétisées sans explication.

« C’est le dernier jour du Mois des Fiertés et nous voulions adresser un message à la communauté LGBTQ. Nous sommes fiers des voix LGBTQ incroyables qui s’expriment sur notre plateforme, et du rôle important que vous jouez dans la vie des jeunes gens. »

« Nous nous sommes demandé si nous n’avions pas laissé tomber la communauté LGBTQ – publicités inappropriées, et préoccupations au sujet de notre politique de monétisation. Nous sommes désolés, et nous voulons faire mieux. »

« Nous avons pris des mesures, et nous renforçons la lutte contre les publicités violant nos politiques. Et nous entendons vos craintes sur les process de nos politiques de monétisation. Nous les prenons au sérieux, et nous faisons le nécessaire. »  

« Il est important pour nous que les membres de la communauté LGBTQ se sentent bienvenus, en sécurité, égaux et soutenus sur YouTube. Votre travail est incroyablement puissant, et nous sommes engagés à travailler avec vous pour remettre les choses dans l’ordre. » 

« On veut des actes plus que des excuses »

Si le mea culpa de YouTube est un début de réponse, pour les créateurs de contenus LGBTQ, il faut maintenant que les déclarations du géant américain de la vidéo se traduisent en actes : « Les excuses de YouTube, c’est mignon, mais qu’est-ce qu’il va se passer ? », se demande la youtubeuse féministe Mx Cordélia, primée cette année à la cérémonie des Out d’Or. Idem pour Adrian De La Vega, youtubeur trans, qui demande « des actes plus que des excuses », ainsi qu’un « vrai contrôle du contenu ». 

« Il y a trois jours, j’ai signalé la vidéo d’un rappeur d’extrême-droite qui appelait à des violences contre les personnes trans, et il y avait de la publicité sur sa vidéo. Elle n’a été supprimée qu’aujourd’hui », nous explique le jeune homme de 23 ans. Un exemple parmi d’autres de l’inégalité de traitement que rencontrent les créateurs de contenus LGBT+ sur la plateforme.

Des youtubeurs privés de monétisation

Andrew Grey est youtubeur depuis trois ans. Pendant deux ans, il a vécu presque exclusivement de ses vidéos. Et puis l’année dernière, tout a changé :

« Dès que je taggais mes vidéos avec les mots ‘gay’, ‘trans’ ou ‘lesbienne’, elles passaient directement en non-monétisé. C’est-à-dire que YouTube devait valider le contenu de ma vidéo avant de pouvoir y ajouter de la publicité, et donc, que je sois rémunéré. Il fallait que j’attende parfois trois ou quatre jours avant que mon contenu soit accepté. Sauf qu’entre-temps, j’avais fait 10.000, 15.000 vues, pour lesquelles je ne touchais pas un centime. »

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Conséquence : le vidéaste était obligé de retirer les hashtags communautaires. Mais de fait, il perdait en visibilité. Si le filtrage de certains contenus d’Andrew peut se comprendre, le youtubeur aborde régulièrement des thématiques ‘sexo’ dans ses vidéos, le constat est le même pour Mx Cordélia, qui possède deux chaînes : une éponyme, où elle donne ses conseils lecture, souvent queers, et une qui concerne davantage la vie intime, appelée Princ(ess)e-LGBT.

« Sur ma chaîne littéraire, ça s’était un peu arrangé à force de faire des requêtes. Mais sur mon autre chaîne, la démonétisation est toujours quasi-systématique. Ça peut s’expliquer quand on parle de sexualité, mais quand la vidéo s’intitule ‘est-ce qu’on peut tomber amoureux jeune?’, ça ne se justifie pas tellement. » 

Des contenus en « mode restreint »

Pour bien comprendre l’exaspération des youtubeurs, il faut revenir plus d’un an en arrière. En mars 2017, des dizaines d’entre elles et d’entre eux se rendent compte que leur vidéos sur le coming-out, la sexualité, ou même de simples foires aux questions, sont invisibles aux internautes ayant activé le « mode restreint ». Ce mode est une sorte de contrôle parental, à la demande de l’internaute, qui filtre les « contenus inappropriés ». C’est aussi le mode par défaut des bibliothèques ou des écoles.

Après une première levée de boucliers de la part des militants et des youtubeurs LGBT+ l’an dernier, la plateforme avait annoncé, en avril 2017, avoir débloqué 12 millions de vidéos du « mode restreint ». Mais il semble que le problème ne soit pas encore réglé. Par exemple, la chaîne Princ(ess)e de Mx Cordélia  souffre encore de restrictions. Avec le mode restreint désactivé, elle compte 44 vidéos. Si on l’active, il n’en reste que 23. Et toutes ne parlent pas de sexualité. Citons, entre autres :  « Pourquoi le rose, ça fait gay », ou le très pédagogique « Comment les couples homos peuvent avoir des enfants ».

Une dépendance à YouTube

Cette entrave à la pédagogie est également dénoncée par Adrian de la Vega. Sur sa chaîne, le jeune homme de 23 ans partage son expérience de la transition et répond aux questions que se posent les internautes. Il n’est pas, ou peu question de sexualité dans des vidéos comme « Mon banquier m’appelle Madame », « 5 conseils aux proches de personnes trans », ou encore : « Etre trans, c’est un choix ? ». Toutes sont pourtant inaccessibles en mode restreint.

Leur auteur pointe surtout le principal problème des créateurs de contenus LGBTQ sur YouTube : la dépendance à une plateforme qui représente à elle seule 30 % du trafic mondial sur Internet  :

« Mon but, c’est de faire de la pédagogie grand public. YouTube nous permet de toucher une audience plus large, pas forcément LGBT+, et de sensibiliser des personnes qui n’y sont pas confrontées. C’est la seule plateforme qui offre cette visibilité, on n’a pas le choix. »

Une première rencontre dédiée aux YouTubeurs LGBT français

Il y a quelques semaines, YouTube France organisait une première rencontre dédiée aux youtubeurs LGBT+ afin notamment de répondre à leurs interrogations. Mais ces derniers estiment avoir obtenu très peu de réponses:

« Une ingénieure qui travaille sur l’algorithme a été très claire, raconte Andrew Grey à TÊTU: « Nous montrons le contenu que les gens veulent voir ». Ça veut dire qu’on ne sera jamais mis en avant, parce que l’algorithme choisira toujours des vidéos mainstream. » 

Toujours selon Andrew Grey, il est très rarissime de voir une chaîne youtube consacrée aux questions LGBT+ placée en « tendance« , dans les découvertes, ou même consacrée « créateur ou créatrice de la semaine »« YouTube a toujours caressé la communauté LGBT dans le sens du poil, à grand renforts de campagnes et de drapeaux arc-en-ciel », constate Mx Cordélia. « Mais dans les faits, c’est loin d’être un soutien. »

Crédit photo : Creative Commons.

 

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