Culture

Entretien avec Years & Years : "J'ai grandi dans une culture qui m’a appris à avoir honte de qui j’étais, de mon corps et de ma sexualité."


Le trio de synth pop britannique Years & Years revient avec « Palo Santo », un deuxième album « plus sexy et plus sombre ». L’occasion de retrouver Emre Turkmen, Mikey Goldsworthy et leur chanteur ouvertement gay, Olly Alexander, pour un entretien entre fous rires et confessions. Rencontre généreuse, à Paris, où il est question pêle-mêle de Rihanna, du statut d’icône gay et de sortir avec des mecs hétéros…

L’album est annoncé comme « plus sombre, plus expérimental et plus sexy » ? C’était votre état d’esprit en entrant en studio ?

Emre Turkmen : Notre état d’esprit, c’était surtout de l’épuisement après trois ans de tournée ! (rires)

Olly Alexander : On avait aucune idée de ce qu’on voulait faire ! (rires) « Plus sexy et plus sombre », c’est surtout des éléments de langage pour la presse. Moi je me suis senti beaucoup plus à l’aise pour expérimenter avec l’écriture. J’ai réalisé que sur l’album précédent, j’utilisais beaucoup de langage codé. Je cachais la signification des choses dans des paroles ambiguës. Cette fois, je voulais être plus frontal.

Emre : « Frontal », c’est le mot ! Genre « voici une photo de ta bite ! »

(Ils explosent tous de rire, ndr)

Olly, il parait que « Sanctify », le premier single extrait de ce nouvel album, parle d’une relation que tu as eu avec un mec hétéro ?

Emre nous interrompt : J’étais bourré ! Ça n’est arrivé qu’une fois ! C’était une erreur ! 

(Nouvelle explosion de rires)

Olly : En fait, j’ai souvent eu des relations avec des mecs qui m’ont dit être hétéros ou s’identifiant comme hétérosexuels. Bon. Je pense qu’on peut dire qu’ils n’étaient peut-être pas si « hétéros » que ça finalement…  Tu penses être ami avec quelqu’un et les choses prennent une tournure étrange. Notamment avec ce garçon que j’ai rencontré qui d’entrée de jeu m’a balancé « Je te préviens, je suis hétéro ! ». Mais après un temps, je me suis rendu compte qu’on avait une relation assez… intime. Ça nous a tous les deux plongé dans des états pas possibles. Lui se débattait avec sa sexualité et projetait des choses sur moi. De mon coté, je me demandais : « Est-ce que je peux avoir une relation stable et saine avec ce mec ? » Mais après tout est-ce que ça existe vraiment une relation « stable et saine » ? (rires)

Emre : Tu connais la différence entre un mec hétéro et un mec gay ? C’est cinq verres. (rires)

Troye Sivan, Sam Smith, Christine and The Queens, vous… La presse vous ramasse souvent sous une même étiquette de « nouvelles icônes gays ». Est-ce un titre qui te convient, Olly ?

Olly : Les médias fonctionnent ainsi. Je suis flatté qu’on me gratifie du titre d’icône gay. Mais pour moi, les icônes sont des artistes qui tiennent le haut du pavé pendant dix, vingt ou trente ans et qui ont profondément marqué la culture. Ça sera peut-être notre cas, j’en sais rien ! J’essaie de ne pas prendre tout cela au sérieux.

Emre, Micky, vous êtes tous les deux hétéros. Mais avec la présence forte de Olly et les paroles de ses chansons, Years & Years est souvent présenté comme un groupe gay. Avez-vous craint que ça vous coupe d’une partie du public ?

Emre : Pour moi, ça n’est même pas un sujet de conversation. Les personnes qui ne sont pas à l’aise avec l’homosexualité, c’est parce qu’elles ne connaissent pas d’homosexuels. J’ai toujours eu des amis gays. Depuis que je suis tout gosse. Je suis allé dans une école de garçon. Et quand un de mes potes a fait son coming out, quand il avait 16 ans environ, il n’avait aucun d’ami gay autour de lui. Alors on sortait ensemble en club gay ! J’étais ado et j’adorais ça. C’était fun ! Ceux pour qui c’est un problème sont juste des ignorants.

Olly, le public de Years & Years est composé de pas mal de garçons gays mais surtout de filles très jeunes. Est-ce que tu prends leur âge en considération quand tu écris les paroles ? 

Olly : J’ai toujours adoré les artistes féminines qui incarnent leur sexualité d’une manière forte. Je trouve ça positif. Je n’aime pas beaucoup la notion de « rôle-modèle » mais voir une artiste qui prend contrôle de son corps, de sa place sur scène et qui soit très sûre d’elle, ça m’a toujours subjugué. C’est ce que j’essaie de faire !

Qui essayes-tu d’émuler ?

Olly : Tellement de chanteuses ! Je me souviens lorsque plus jeune j’ai découvert le clip de « Dirty » de Christina Aguilera. Je me suis dit : « Oh mon Dieu ! C’est le truc le plus dingue que j’ai jamais vu ! Je veux être comme elle ! Tous les mecs la veulent ! Elle est tellement hot ! »

Selon toi, pourquoi la plupart des icônes gays sont des femmes et plus précisément des femmes puissantes ?

Olly : Sûrement parce qu’elles incarnent une identité qui nous attire. En tant qu’homme gay, je m’identifie beaucoup plus au récit d’une femme qu’à celui d’un homme. Il y a 10 ou 20 ans, la plupart des pop stars masculines étaient plutôt viriles, pour ne pas dire hétérosexuelles. La scène pop féminine était un espace plus safe pour les gays. Et beaucoup de ces chanteuses ont vraiment embrassé leur public gay ! Cet amour mutuel était très important pour beaucoup d’entre nous. Ailleurs, on ne nous écoutait pas. On ne nous acceptait pas.

Tu te sens toujours aussi connecté à ces chanteuses aujourd’hui ?

Olly : Bien sûr ! Rihanna est ma préférée ! C’est la meilleure, je l’adore !

Micky, et Emre, vous n’avez pas le même background musical, si ?

Mikey Goldsworthy : Olly écoute des trucs plus actuels. Mais Emre et moi, on est vraiment coincés dans le passé ! (rires)

Emre : C’est vrai. Mais il y a des artistes qu’on admire en commun. Les Pet Shop Boys, par exemple. Mais je pourrais aussi citer les Neptunes, Justin Timberlake… Quand on s’est rencontré, on était tous à fond sur Jeff Buckley.

Pourtant la musique de Years & Years est très éloignée de celle de Jeff Buckley. Que reste-t-il de lui dans votre musique ?

Olly : Quand j’avais 15 ans. J’étais obsédé par son album « Grace ». J’étais tombé amoureux de mon meilleur ami. Mais il était hétéro… C’était une histoire impossible qui m’a totalement déprimé. J’ai commencé à me faire du mal. Je suis devenu boulimique. J’allais vraiment très mal. Je lisais les paroles de « Grace » encore et encore. Un soir, je chantais ses chansons dans ma salle de bain en pleurant et je me disais: « Un jour, je ferai pareil. Je serai un artiste. Je ferai de la musique. »

Ce nouvel album ne cède pas à la mode du featuring. Il n’y en a aucun ! C’est presque un tour de force dans le paysage pop…

Emre : C’est vrai mais on a fait aucun featuring. Mais si tu veux tout savoir, on a enregistré un duo avec John Grant. Mais il n’est pas sur le disque. On publiera cette chanson plus tard, promis ! John est l’un des rares artistes du moment que j’admire. Travailler avec lui, c’est un rêve devenu réalité.

Olly : Cette discussion à propos des featurings est délicate. Notre label a vraiment insisté pour qu’un grand nom de la pop soit présent en featuring sur le disque.

Mikey : C’est vrai. Mais c’est le travail d’un label !

Emre : Oui mais aujourd’hui tu entends des chansons avec quatre artistes différents en featurings. Ça n’est plus de la musique, c’est du collage !

Olly : On n’a dû dire non très souvent. Mais je reste ouvert à un featuring qui fasse sens. Je t’avoue qu’on a demandé à Rihanna de venir chanter sur un de nos titres. Mais elle a refusé. Enfin, son management a dit non…

De quoi parle la chanson titre de l’album, « Palo Santo » ?

Olly : J’ai rencontré un mec avec qui j’ai vécu une sorte de relation triangulaire… Au départ, je voulais écrire là-dessus. Dans sa chambre, il avait des bâtonnets d’encens, du « Palo Santo ». C’est un bois sacré censé purifier la pièce, chasser les énergies négatives et les mauvais esprits. J’ai toujours été fasciné par l’occulte. À 14 ans, j’ai bossé dans une boutique ésotérique. J’aime bien l’idée de brûler un truc pour se débarrasser des choses négatives. C’est devenu une métaphore sur l’écriture de chansons.

Olly, tu es sorti pendant longtemps avec Neil Milan Amin-Smith, l’ex-violoniste du groupe Clean Bandit. Mais depuis votre rupture, ton écriture semble être plus libérée…

Olly : Je crois, oui. Cette relation s’est terminée. Puis j’en ai eu une autre pendant un an et demi. Et puis encore une autre… Et là je me suis dit: « Okay. Maintenant, j’ai juste besoin d’être seul !» Je suis célibataire depuis un an et demi. C’était la bonne décision. Peut-être que je n’aurais pas été aussi libéré pour écrire ce disque si j’étais encore en couple. Va savoir ! Moi aussi quand une chanson me plaît, j’aime savoir de qui elle parle. Mais je pense aussi que l’ambiguïté est une part importante du jeu. Mais ma maman est aussi curieuse que toi ! Dans la chanson « Rendez-vous », je parle d’un plan cul. Ou plutôt du fait d’être seulement considéré comme un coup d’un soir. Je chante : « Je me souviens, à notre première rencontre tu m’as dit que je n’étais qu’un rendez-vous » Ma mère m’a immédiatement demandé « Qui est le type qui t’as parlé ainsi ? » (Rires) « Personne Maman, c’est juste comme ça que j’ai perçu les choses… »

Olly, récemment tu as produit un documentaire pour la BBC sur le fait de grandir en tant qu’homosexuel. Tu y évoques notamment ta santé mentale. C’est important pour toi de t’exprimer publiquement sur ces sujets ?

Olly : J’ai grandi en étant en proie à la dépression et l’anxiété. Et il y avait plusieurs raisons à ce malêtre. Parmi elles, le fait que j’ai grandi dans une culture qui m’a appris à avoir honte de qui j’étais, honte de mon corps, de ma sexualité. Gamin, j’avais très peu d’estime pour moi-même. J’étais harcelé à l’école et mes parents se sont séparés quand j’avais 13 ans. J’étais boulimique. Je m’automutilais. Quand j’ai du 18-20 ans, j’ai commencé à prendre des anti-dépresseurs et à voir régulièrement un psychothérapeute. Au Royaume-Uni, on essaie vraiment d’avoir une grande discussion sur ce sujet pour en finir avec les stigmates de cette maladie. Parce que ça concerne tout le monde. J’en parle ouvertement parce que ça m’a aidé de verbaliser tout ça. Je suis conscient que peu de gens ont la chance de pouvoir parler de ces sujets dans une interview dans un journal national ou sur la scène de Glastonbury. Pour moi, ce sont autant d’opportunités de faire passer des messages. Et si ça aide d’autres personnes, en passant, c’est tout bénéf’.

L’album « Palo Santo » de Years & Years est disponible chez Mercury / Universal et surtout toutes les plateformes de streaming. Le groupe sera en concert en France, le 22 juillet prochain, à l’Hippodrome de Longchamp dans le cadre du festival « Lollapalloza ».

crédit photo : capture d’écran Youtube/DR

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