Répression des LGBT+ en Russie : Alekseï raconte sa violente arrestation lors d'une manif
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Répression des LGBT+ en Russie : Alekseï raconte sa violente arrestation lors d'une manif


Alekseï Sergeev, 39 ans, est militant pour les droits humains en Russie, membre de l’Alliance hétérosexuelle et LGBT pour l’égalité, depuis six ans. Il était présent à Saint-Pétersbourg, samedi 4 août dernier, lors de la manifestation pacifique pour dénoncer la loi contre la « propagande homosexuelle », en vigueur depuis juin 2013. Ce jeune activiste, ouvertement bisexuel, a fait partie de la trentaine de manifestants à avoir été arrêtés par la police. Il témoigne auprès de TÊTU.

« Ce n’était pas la première fois que je participais à une manifestation pacifique pour la défense des droits LGBT+ à Saint-Pétersbourg. Je suis habitué à ce genre d’événements, puisque j’ai participé à plus d’une centaine de rassemblements, qui m’ont valu cinq arrestations depuis 2012. Samedi 4 août, je n’étais pas plus stressé que d’habitude mais j’avais, comme toujours, une petite appréhension, car on ne sait jamais ce qu’il peut nous arriver lorsqu’on est militant en Russie. Cela fait malheureusement partie du jeu.

Cette manifestation est l’œuvre de trois collectifs, le St Petersburg Pride, le LGBT Group Coming-Out et l‘Alliance hétérosexuelle et LGBT pour l’égalité, dont je fais partie depuis 2012. Comme pour n’importe quel autre événement public, nous avons dû demander l’accord des autorités locales en proposant une marche avec un parcours, qui a bien évidemment été refusée au motif que cela contrevenait à la loi contre la « propagande homosexuelle ».

Alekseï Sergeev quelques minutes avant de se rendre sur la place du Palais, à Saint-Pétersbourg (crédit : Alekseï Sergeev).

À 50 mètres les uns des autres

Nous avons donc décidé de braver les interdictions en faisant un meeting sur la place du Palais, juste à côté du musée de l’Hermitage, là où aucune manifestation – sauf s’il s’agit d’un événement politique ou traditionnel – ne peut avoir lieu. Aux yeux de la loi russe, un rassemblement se produit dès lors que des « manifestants » se trouvent à moins de 50 mètres les uns des autres. Le seul moyen de contourner toute forme d’illégalité est, dans ce cas, d’être seul en respectant la distance imposée et de ne pas crier de slogan. On peut toutefois tenir une pancarte, sans être suspecté.

Au départ, une cinquantaine de personnes se sont rassemblées pour se diriger ensemble sur la place. Certains portaient des drapeaux arc-en-ciel autour des jambes à la manière de jupes, d’autres avaient les pancartes qui dépassaient de leur sac. Toutes et tous se sont postés à 50 mètres les uns des autres pour brandir leurs rainbow flags et leurs panneaux. Ils ont eu tout juste le temps de donner quelques interviews, avant que la police n’arrive sur place. Lorsque je suis arrivé, environ 10 minutes après eux, près d’une vingtaine de personnes étaient encerclées par les forces de l’ordre. Un policier leur criait avec un mégaphone : « Dégagez ! Vous participez à un événement illégal ! ». Personne n’était autorisé à quitter le cercle, les agents de police bloquaient les manifestants, qui n’avaient aucune chance de quitter la place.

« Ils m’ont soulevé par les bras et les pieds »

Je me suis posté à 50 mètres d’eux en faisant attention à ce qu’aucun autre manifestant ne se trouve dans ce périmètre. J’ai sorti un panneau sur lequel il était inscrit : « L’interdiction de la liberté de réunion est un crime ». Au même moment, un bus est arrivé et un manifestant a crié. Un homme en tenue civile s’est approché de moi et a donné l’instruction à trois agents de police de « m’embarquer ». Ils se sont précipités vers moi, sans se présenter, sans donner aucune explication sur l’objet de mon arrestation et sans m’informer de mes droits. J’ai tout de suite eu le réflexe de m’asseoir par terre, puis ils m’ont soulevé par les bras et les pieds et m’ont traîné sur plusieurs mètres, puis m’ont violemment jeté dans le bus.

 

Crédit : Alek Naza for Galetki Studio.
Le bus est parti environ 10 minutes après. Nous étions 28 manifestants, parmi lesquels de nombreux mineurs, encadrés par une dizaine d’agents de police. Nous avons roulé pendant un
long moment dans la chaleur, une fille était malade. Nous avons été séparés en plusieurs groupes d’environ six à neuf personnes, puis déposés dans différents commissariats des environs de Saint-Pétersbourg.
Alekseï est à gauche dans le bus qui l’emmène au commissariat (crédit : St. Petersburg Pride).

Détenu illégalement

Je suis arrivé avec six autres personnes dans un commissariat aux alentours de 14h30. J’en suis ressorti à 21h30. Pendant plusieurs heures, les agents de police ne savaient même pas pourquoi on était arrêtés ! Ils ont annoncé que l’on faisait l’objet d’un « régime spécial », interdisant à toute personne de rentrer dans l’espace où nous étions confinés, comme si nous étions de dangereux criminels. Après quelques heures, les officiers ont reçu les rapports du poste de commande qui leur a envoyé la procédure à suivre.

Lorsque mes yeux se sont posés sur la décharge que je devais signer, notifiant mon arrestation, j’ai poussé un cri d’énervement. 99% de ce qui était inscrit était tout simplement faux, et la seule information correcte était le texte affiché sur ma pancarte ! Les forces de l’ordre ont écrit noir sur blanc que j’étais au milieu d’une foule, en train de brandir un drapeau arc-en-ciel et de crier des slogans. Ce qui leur a permis de m’inculper, puisque j’ai, selon eux, bravé l’interdiction de manifester, inscrite dans la loi punissant d’amendes et de peines de prison tout acte de « propagande homosexuelle » auprès de mineurs, en vigueur depuis cinq ans. Je me suis retrouvé détenu illégalement. Un comble, puisque l’objet de notre manifestation était de dénoncer cette loi liberticide. 

Le mensonge institutionnalisé

Mon seul moyen de sortir du commissariat était de signer la décharge, qui m’envoie tout droit devant les tribunaux, le 17 août prochain. Plusieurs de mes camarades ont déjà été condamnés à ce jour, à des amendes uniquement, qui peuvent s’élever de 150 à 4000 euros.

Certaines vidéos de journalistes ou de militants circulent sur internet et prouvent qu’on respectait la loi, mais rien ne pourrait me rendre optimiste. Le mensonge est monnaie courante, aussi bien chez les forces de l’ordre que devant les tribunaux. J’aurais beau montrer toutes les vidéos du monde, si les juges sont d’accord avec la loi contre la ‘propagande homosexuelle’, il me condamneront. La justice n’est pas indépendante dans ce pays, tout cela est purement politique. »

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Propos recueillis par Marion Chatelin.

Crédit photos et vidéo : Alekseï Sergeev.

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