Pourquoi les séries ne montrent-elles pas de personnes LGBT+ dans des scènes (très) intimes ?
Cultures

Pourquoi les séries ne montrent-elles pas de personnes LGBT+ dans des scènes (très) intimes ?


Hier encore si prudes, les séries américaines mettent désormais en scène de plus en plus de personnages LGBT+. Mais les sexualités queer n’y sont pas toujours crédibles, quand elles ne sont pas littéralement escamotées. La télé aurait-elle un problème avec le sexe quand il n’est pas hétéro ?

« Riverdale », saison 2, épisode 1. Archie et Veronica font l’amour dans une douche. Les corps nus sont dévoilés avec pudeur, mais également un érotisme assumé. Episode 8. Archie et Veronica couchent devant un feu de cheminée. L’héritière des Lodge se déshabille sous les yeux des téléspectateurs. Episode 20. Les deux tourtereaux se retrouvent dans une chambre. Veronica dévoile un body sexy, Archie enlève sa chemise. Vous imaginez la suite.

C’est bien simple, le couple phare de « Riverdale » a passé une bonne partie de cette deuxième saison nu et enlacé lors de scènes plutôt chaudes. Après, tout, ce sont des adolescents, leurs hormones tournent à plein régime !

Pourtant, l’un des lycéens de la série semble avoir une sexualité inexistante. Kevin, seul personnage ouvertement gay dans la première saison, est vu à plusieurs reprises entrer et sortir d’un bois. Littéralement. Il entre. Il embrasse un garçon contre un arbre. Et il ressort. C’est tout. Une invisibilisation de la vie sexuelle et affective des personnes LGBT qui semble être le point commun de plusieurs séries.

Dans le placard

Des séries teen américaines comme « Glee », « 90210 : Nouvelle génération » ou « Pretty Little Liars » se targuent de mettre en avant des personnages gays et lesbiens. Mais, à part quelques bisous, volés ou chastes, leur intimité est totalement oblitérée. Contrairement à celle de leur camarades hétéros.

Même « Glee », série extrêmement progressiste et inclusive, créée par Ryan Murphy, a souvent eu du mal à montrer ses personnages queer dans des scènes plus intimes que de simples baisers. Dans l’épisode 5 de la saison 3 de « Glee », les couples phares du lycée Mckinley, Rachel et Finn d’un côté, Kurt et Blaine de l’autre, passent à l’étape supérieure dans leurs relations. Ils couchent ensemble pour la première fois. Si les scènes ne sont bien entendues pas dévoilées dans leur intégralité, on peut voir le couple hétérosexuel s’embrasser de manière sensuelle et se peloter sous les draps. Quant au couple gay, on le voit furtivement allongé, les deux hommes l’un à côté de l’autre, habillés, sur un lit. Et c’est tout.

Dans l’épisode 14 de la saison 4, on progresse. Blaine et Kurt s’embrassent dans une voiture. Puis entrent dans une chambre d’hôtel. Vont-ils faire l’amour ? On le ne saura jamais, car la scène s’arrête là. Tout juste verra-t-on Kurt remettre sa chemise. Deux personnages féminins, Santana et Quinn, couchent également ensemble pendant l’épisode. On les voit entrer dans le chambre puis… au lit, l’acte passé.

Avec Finn et Rachel, cependant, le téléspectateur entre avec eux dans la chambre, les voit se déshabiller et commencer à coucher ensemble… C’est ce qui s’appelle avoir l’ellipse sélective.

Invisibilisation

Dans la série « 90210 », ce double standard est encore plus flagrant. Le personnage de Teddy devient populaire auprès des fans lorsque son homosexualité est révélée au cours de la saison 3. Pendant les cinq ans durant lesquels aura duré la série, le jeune tennisman peut être vu à plusieurs reprises embrasser son copain Ian, mais jamais coucher avec lui. Et quand, dans la saison 4, il couche avec une vieille connaissance, Tripp, la caméra les suit jusque devant la porte d’une chambre d’hôtel… mais s’arrête là.

Ce problème ne se rencontre pas uniquement à la télévision américaine. En France, la série grand public « Clem », diffusée sur TF1, mettait en scène dès sa saison 5 un personnage gay, Dimitri, joué par Rayane Bensetti. Si l’intrigue, tournant autour de son coming-out, pouvait sembler intéressante, le personnage n’apparaîtra qu’une seule fois, et encore de manière fugace, sur le point de coucher avec son petit ami. Aucun bisou n’est, non plus, jamais filmé.

Et, comble de l’invisibilisation, le personnage campé par Bensetti se met à sortir avec des filles dans les saisons d’après. Son homosexualité est purement et simplement effacée.

Des chaînes frileuses 

Cette invisibilisation de la vie intime des personnages LGBT+ est dénoncée par le réalisateur Philippe Faucon, créateur et scénariste de la mini-série « Fiertés ». Diffusés cette année sur Arte, les trois épisodes de 50 minutes racontent l’histoire de personnages LGBT+ forts sur près de 30 ans. Une première dans le monde télévisuel français.

Contacté par TÊTU, il explique que si les personnages LGBT+ sont de plus en plus présents dans la fiction, ils sont « encore très largement cantonnés au rôle unique de faire-valoir des personnages principaux hétérosexuels ». Les auteurs ne dévoilent rien « de tout ce qui, chez eux, pourrait déranger le plus grand nombre, à commencer par la représentation de leur sexualité à l’écran ». Il existe « encore quelque chose de l’ordre d’une phobie, en tous cas d’un interdit, quant à la représentation à l’écran non seulement d’un acte sexuel, mais même d’un simple échange amoureux ou d’un baiser entre hommes ».

Les chaînes de télé sont-elles si frileuses qu’elles refusent de montrer un simple bisou dans des séries grand public ? Certaines plus que d’autres. En plus de « Fiertés », Arte a également diffusé cette année « J’ai 2 amours », avec un personnage queer amoureux d’une femme et d’un homme. Dans ces deux mini-séries, les relations intimes entre personnages du même sexe sont, pour le coup, bien présentes. Philippe Faucon affirme avoir été soutenu par les responsables de l’Unité Fiction d’Arte, qui lui avaient dit : « ‘Ne vous interdisez rien… Mais prévoyez éventuellement une deuxième solution de montage’ »

Un cunni en prime-time

France 2, avec sa fiction « Dix pour cent », est une autre chaîne de la TNT à diffuser une série avec un personnage LGBT+ fort. A savoir Andréa, jouée par Camille Cottin. Dans les deux saisons, Andréa est vue à plusieurs reprises au lit avec des femmes. Au cours d’un épisode, une amante lui fait même un cunnilingus, montrée de manière subtile à l’écran.

Pour Fanny Herrero, créatrice et scénariste de la série, il est important de montrer ce genre de scènes car elles sont « essentielles » pour un personnage, « permettant de faire avancer sa trajectoire, de montrer sa liberté, sa retenue, son obsessionalité… ». « Les lesbiennes sont mal représentées à la télévision française, ajoute-t-elle auprès de TÊTU. Il y a des personnages LGBT+ dans les séries, mais leurs relations avec d’autres personnages sont parfois mal montrées. »

Si les personnages LGBT+ sont mal représentée dans leur intimité, c’est sans doute car les scénaristes connaissent mal ces sexualités. Pour être plus proche de la réalité, Fanny Herrero n’hésite pas à échanger avec ses amis LGBT+. Parmi les auteur.e.s de la série, deux sont également lesbiennes. C’est d’ailleurs l’une d’entre elles qui a eu l’idée de cette scène où, dans la saison 2, Andréa se retrouve au lit avec une fille et un sextoy… qui ne fonctionne pas.

Petit bémol : on ne voit jamais Andréa coucher avec sa copine Colette… mais elle couche avec un homme, Hicham, dans la saison 2. Un ressort scénaristique vivement critiqué par certain.e.s téléspectateurs.trices mais que Fanny Hererro justifie comme une « scène pivot ». « On se dit qu’Andréa est capable du pire, ajoute-t-elle. Qu’elle peut suivre son désir et rendre électrique une situation qui ne l’était pas. »

Un public friand d’intrigues LGBT+

Aux Etats-Unis, certaines séries comme « Shameless » ou « American Horror Story » osent montrer des personnages LGBT+ lors de scènes intimes et sexuelles. Dans « Sense8 », on a ainsi pu voir des scènes d’orgie pansexuelles ou un gode arc-en-ciel luisant tomber sur le sol après une scène de sexe fiévreuse entre Nomi (l’actrice trans’ Jamie Clayton) et Amanita (Freema Agyeman).

Dans « Looking », la série gay de HBO, on a vu l’acteur Jonathan Groff se contorsionner le temps d’une scène de lavement qui restera dans les annales (sans jeu de mots) de la télévision.

Mais ces séries ont toutes un point commun : elles sont diffusées sur des chaînes du câble, ou des services de streaming, tous payants. Elles n’ont pas les mêmes contraintes que les shows diffusés sur des chaînes de « networks », « où les showrunners et producteurs sont contraints par des règles et par le souci d’audimat et de ventes d’espaces publicitaires », explique à TÊTU Mélanie Bourdaa, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Bordeaux Montaigne.

Spécialisée des représentations LGBT+ dans les séries, Mélanie Bourdaa considère que les personnages homosexuels ont de plus en plus des histoires « qui se rapprochent de celles des hétérosexuels, comme pour ‘banaliser’ leur sexualité ».

Le modèle des « fanfictions »

Pour changer les choses, mieux vaut compter sur le public actuel qui semble friand d’intrigues LGBT+. En témoignent les nombreuses « fanfictions » (des histoires inventées et racontées sur internet), où des fans imaginent que des hétérosexuels dans les séries sont, en fait, secrètement gays. Comme les personnages de Derek et de Stiles dans « Teen Wolf », surnommés « Sterek ». Les dessins et mèmes sur les deux garçons pullulent sur internet, les montrant parfois dans des positions sexuelles explicites.

(crédit image: fuckyeahsterekfanart.tumblr.com)

 

Les producteurs et scénaristes connaissent ces fanfictions. Ils s’en servent même parfois pour appâter le public avec des teasers laissant penser qu’un personnage hétéro va sortir avec quelqu’un du même sexe. Peut-être faudrait-il plutôt s’inspirer davantage de ces histoires écrites par des fans pour réussir des scénarios plus inclusifs ? Car il y a un double enjeu décisif derrière cette juste représentation des sexualités LGBT+ : que le public queer se retrouve dans ces fictions. Et que le public hétéro soit confronté à d’autres sexualités, pour enfin arrêter de les fantasmer.

L’acteur Jonathan Groff, encore lui, expliquait d’ailleurs lors de la promotion de la saison 2 de « Looking », que les scène de sexe de la série ont permis à ses propres amis hétéros de réaliser qu’un couple de garçons pouvait faire l’amour en se regardant dans les yeux. Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, il est temps que la télévision cesse, enfin, d’invisibiliser nos sexualités.

Crédit photo : captures d’écran YouTube.

ads