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AIDESUn rapport interne pointe le mal-être des salariés de Aides

Par Nicolas Scheffer le 22/03/2021
Aides

INFO TÊTU - Un rapport interne fait état de dysfonctionnements au sein de l'association de lutte contre le VIH/sida. Aides assure que le sujet des agressions est "une priorité".

C'est un rapport qui fait mal à l'une des plus grosses associations de lutte contre le VIH/sida. Un document que TÊTU s'est procuré fait état d'un profond mal-être des salarié.e.s de l'association Aides. Ils et elles disent être confronté.e.s à des violences managériales et sexuelles de la part des salariés et des usagers, mais à aussi à une surcharge de travail. Résultat, un tiers des salarié.e.s ne voit pas son avenir au sein d'Aides.

"Nous considérons que la situation se dégrade au fur et à mesure de nos interventions", indique le cabinet indépendant Altéo, dans son rapport de 75 pages commandé par les représentants du personnel. C'est le troisième rapport demandé en trois ans, les autres concernant des situations régionales. 67% des 528 salariés ont accepté de répondre de manière anonyme à un (long) questionnaire.

Les résultats font état de deux problèmes inquiétants. D'une part, les salariés de l'association sont régulièrement confrontés à des violences, y compris sexuelles. D'autre part, l'association doit faire face à un épuisement global des salariés avec un renouvellement des effectifs particulièrement important.

Une "escalade inquiétante", selon le rapport

"Le sujet des agressions doit être une priorité pour toute l’association y compris pour les membres du conseil d’administration (...) Nous sommes face à une escalade inquiétante des faits rapportés, justifiant un signalement au procureur", indique le rapport. Plus grave encore, deux salarié·e·s ont témoigné (anonymement) avoir été victimes de viol par des bénévoles. Au total, 30% des répondants déclarent avoir été victimes d’agression (toute forme confondue) dans le cadre de leur travail, au cours de leur carrière chez Aides. L'expertise qualifie ces violences de "gravissimes".

Elles peuvent se manifester par des menaces, des insultes, certains témoignent de propos sexistes, racistes, homophobes ou transphobes. 8% des personnes qui ont été agressées témoignent de "gestes déplacés", et autant déclarent des "agissements sexuels". Ces agressions sont principalement le fait des usagers (34%), puis des salariés (31%) et des bénévoles (21%). Par ailleurs, un répondant sur trois (27%) dit avoir été témoin d'agression, notamment verbale (dans 59% des cas).

"Malheureusement, le rapport ne situe pas ces violences dans le temps, répond à TÊTU Olivier Benoît, le DRH de l'association. Aujourd'hui, l'association est au rendez-vous et si des situations sont connues, si des sanctions doivent être prises, elles le seront, quelle que soit la position occupée par la personne."

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"Des salarié.e.s ont été licencié.e.s parce qu'ils ont agressé ou harcelé d'autres personnes. Mais par confidentialité et présomption d'innocence, on ne va pas en parler à voix haute. Cela laisse un sentiment qu'il y a un manque de réaction de la part de l'association, alors que ce n'est pas le cas. Ce n'est que très récemment qu'il y a eu une communication sur ces licenciements", souligne Stéphane Morel, représentant du personnel affilié à Sud. A TÊTU, Aurélien Beaucamp, président de l'association, affirmait : "depuis 2019, j'ai radié personnellement plusieurs personnes, notamment un administrateur dans l'association depuis 25 ans. Nous n'attendons pas une décision de justice pour agir." 

Une intensification du rythme

Les représentants du personnel appellent à analyser de façon fine les risques encourus par les salarié.e.s. Le Comité social et économique (CSE) demande à ce que l'association informe de façon massive ses employé.e.s.  Des mesures ont déjà été prises.  "Grâce à la nouvelle réglementation et la pression des syndicats, une plateforme, ParlerAgir a été mise en place, avec deux volontaires et deux salariés soumis à la confidentialité et formés. C'est une bonne mesure", estime un salarié de l'association.

"Depuis quelques semaines, le bureau du conseil d'administration envoie énormément de mails de sensibilisation, ce qui n'était jamais arrivé. Depuis janvier et des témoignages dans Streetpress, il y a eu une intensification du rythme : tous les salariés et un maximum de volontaires doivent être sensibilisé.e.s pendant deux heures", poursuit cette personne.

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"On a des moyens de prévenir les violences, avec des temps de sensibilisation dédiés. On a un système de 'fiches incidents' pour alerter les représentants du personnel. À chaque fois qu'il y a une fiche, il y a une réponse. Mais il n'y a pas eu d'inflation de témoignages de violences", tempère Olivier Benoît, le DRH de l'asso. Il reconnaît que l'année 2020, année de Covid, a ralenti le déploiement de mesures concernant les violences sexistes et sexuelles. Le sujet devait notamment être abordé lors du congrès national de Aides, qui a dû être reporté.

Un salarié sur trois ne veut pas rester chez Aides

Ce climat violent jouerait-il sur l'attractivité d'Aides en tant qu'employeur ? Peut-être, puisqu'un salarié sur trois (32%) dit ne pas vouloir faire sa carrière au sein d'Aides sur le long terme. D'ailleurs, les salariés le font peu puisque 44 % des salariés ont moins de deux ans d’ancienneté.

"Au sein d'Aides, on a peu d'évolution de carrière, et des salaires bas. Sur le terrain, on fait un boulot difficile, avec des horaires décalées.  Cela explique que l'on ne se projette pas toujours au sein de l'association", déplore Stéphane Morel. Pour de nombreux salariés, Aides est le premier contact avec le marché de l'emploi. Ils y acquièrent des compétences, puis rejoignent le secteur privé. "Nous devons aussi prendre des mesures en encourageant plus la formation et en renégociant les salaires. Récemment, nous avons accordé une semaine de congés supplémentaires", assure Olivier Benoît.

Un salarié sur deux en arrêt

Ce climat rejaillit également sur la santé des salariés. Au cours de l'année 2020, près d'un salarié sur deux (42%) a posé un arrêt maladie. "Chez Aides, on peut se féliciter d'avoir une prise en charge dès le 1er jour d'arrêt", rappelle Stéphane Morel. "L'association fait appel à des personnes qui ont des pathologies, pas seulement le VIH, cela fait partie de notre ADN", renchérit le DRH.

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Il reste que la charge de travail est régulièrement mentionnée comme trop importante. La moitié des répondant.e.s (48%) déclarent penser à des problèmes de travail dès leur réveil et 24% sont anxieux à l'idée même d'aller travailler. Près d'un salarié sur trois (29%) a des problèmes de sommeil en raison du travail et 10% ont des idées noires. Malgré ces difficultés, les salariés restent convaincu.e.s de l'utilité de leur asso : presque la totalité (94%) trouvent l'asso indispensable pour lutter contre le VIH.

 

Crédit photo : Aides