"Paragraphe 175" : l’indispensable parole des survivants homos au nazisme

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Les réalisateurs américains Rob Epstein et Jeffrey Friedman donnent la parole aux homosexuels rescapés des camps de concentration pour que ce pan longtemps ignoré de l’histoire ne soit jamais oublié. Document historique saisissant apparu sur les écrans en 2001, Paragraphe 175 ressort en salles 20 ans après, comme une piqûre de rappel.

Comme l’affirme, avec la force de l’évidence, l’un des témoins au début du film : à Berlin pendant la guerre, on baisait sous les bombes, même dans les trains. "Bien sûr que oui !". Mais si Rob Epstein et Jeffrey Friedman, duo de réalisateurs bien connu pour leur analyse de la présence plus ou moins cryptique de l’homosexualité dans les films hollywoodiens (The Celluloïd Closet, 1995), ont suivi les travaux de l’historien-chercheur allemand Klaus Müller, c’était avant tout pour donner la parole, avant qu’il ne soit trop tard, à ceux qui ont vécu l’horreur : la déportation pour homosexualité dans l’Allemagne nazie.

À lire aussi : Dépénalisation de l'homosexualité : 40 ans après, Robert Badinter nous raconte

À la fin des années 90, quand le tournage du documentaire prend forme, ils ne sont déjà plus nombreux à être encore vivants et encore moins à avoir la force de témoigner de l’abomination de ce qu’ils ont vécu. Le film donne la parole à cinq hommes gays et à une femme lesbienne pour l’inscrire à jamais sur la pellicule. Une démarche cinématographique et historique qui prend tout son sens, 20 ans après, alors que plus personne ne peut raconter cette histoire à la première personne.

L'Allemagne du "paradis" à l'enfer pour les homos

Le Paragraphe 175, c’est cette loi présente dans le code pénal allemand depuis 1871 qui pénalisait l’homosexualité mais était peu appliquée avant l’ascension, puis l’arrivée au pouvoir, des nazis. Les témoins décrivent les années folles berlinoises, ses cabarets et clubs de l’entre-deux-guerres, la libération des sexualités : "Un paradis pour homosexuels" d’où émergent des figures émancipatrices, comme le chercheur Magnus Hirschfeld, qui se bat jusqu’à la fin des années 20 pour une reconnaissance légale de l’homosexualité et l’abrogation du paragraphe 175.

"Ceux qui pratiquent l’homosexualité privent l’Allemagne des enfants qu’ils leur doivent."

Mais la montée du nazisme aura raison de ces espoirs et la bascule des années 20 aux années 30 sera d’une violence inouïe. Hitler est porté au pouvoir en 1933 et les bars gays seront l’une des premières cibles des fermetures autoritaires du régime nazi. La ligne "politique" du Troisième Reich sur le sujet est claire, puisque selon Himmler "ceux qui pratiquent l’homosexualité privent l’Allemagne des enfants qu’ils leur doivent". Les survivants racontent la suite des événements, les persécutions, les rafles, les violences, les tortures, les camps. Mais quand ils évoquent la solitude, la fin d’un monde prometteur et les amours naissantes assassinées qu’ils portent en eux comme des fantômes, l’émotion est palpable, presque insoutenable. La "honte" d’être ceux qu’ils étaient les a forcés au silence toute leur vie ; leurs récits, leurs larmes face à la caméra, bien des années plus tard, ressemblent à une libération.

>> Paragraphe 175, de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (2001)
Ressortie en salles le 12 janvier 2022 (Splendor Films)

À lire aussi : Au Mucem de Marseille, une expo sur l'épidémie de VIH-sida hier et aujourd'hui

Crédit photo : affiche du film

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Franck Finance-Madureira

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