Il y a vingt ans débarquait dans notre télé la série Desperate Housewives, aujourd'hui disponible en streaming sur Disney+. Ceux qui n'y ont vu que le récit caustique de la vie des ménagères dans les banlieues cossues américaines n'ont jamais compris pourquoi les aventures de Gaby, Susan, Bree et Lynette ont tant marqué les esprits queers. Et pourtant…
Le 3 octobre 2004 entraient dans nos vies quatre femmes au foyer désespérées : Gaby, victime de la mode et femme trophée assumée, incarnée par la pétillante Eva Longoria ; Lynette, mère de famille nombreuse constamment débordée, interprétée avec justesse par Felicity Huffman ; Bree, républicaine coincée héritière de la parfaite ménagère des années 1960, jouée par la géniale Marcia Cross ; et Susan, girl next door et gaffeuse impénitente à qui Teri Hatcher donne ses traits et sa malice. Ce sont les héroïnes de Desperate Housewives, une comédie noire doublée d’une analyse, plus fine qu’il n’y paraît, de la condition des femmes au foyer. Durant 180 épisodes de 42 minutes, diffusés sur ABC aux États-Unis et sur M6 en France, la série a ravi les cœurs de millions de fans à travers le monde.
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Derrière ce succès se cache Marc Cherry, un scénariste gay qui a fait ses armes sur Les Craquantes, sitcom comique des années 1980 centrée sur quatre femmes sexagénaires vivant ensemble à Miami. L'idée de Desperate lui est venue, a-t-il expliqué, après une discussion avec sa mère : la pensant très épanouie dans son rôle maternel et conjugal, il est tombé des nues quand elle lui a confié avoir déjà eu envie de tuer ses enfants ou de se suicider. Il imagine alors une histoire racontée depuis l’au-delà par une femme au foyer, amie des héroïnes, qui a mis fin à ses jours sans raison apparente.
Dès ses débuts, Desperate Housewives tape dans l’œil des critiques et du public : un bon soap, tout en mélodrame et en scandales, alternant situations cocasses et intrigues de thriller, le tout saupoudré d'une bonne dose d'humour camp. Comme souvent dans les feuilletons, les scénarios quelque peu tirés par les cheveux sont l'occasion d'aborder des sujets très sérieux, au premier rang desquels le vécu des femmes hétérosexuelles dans une société patriarcale.
Des personnages de femmes puissantes
Au fil des huit saisons, qui lui ont conféré le record de la plus longue série américaine portée par un casting 100% féminin (Les Craquantes comptait autant d’épisodes mais de 26 minutes seulement), Desperate Housewives a le loisir de faire évoluer ses protagonistes. Ainsi, Gaby va démontrer des qualités de battante face à l’adversité, qui parlent aux fans LGBTQI+. "C’est un personnage qui a connu une belle évolution et qui passe par de nombreuses péripéties sans baisser les bras et tente toujours d’obtenir ce qu’elle veut", souligne Florian, chargé de communication.
"C’est Lynette que j’admire le plus, souligne Arnaud, fan de la série. Elle a une force à toute épreuve et ne se repose jamais sur personne. Elle a su affronter la maladie, une carrière parfois compliquée, les problèmes de couple et une charge mentale importante. Elle ne lâche rien !" D’autres se souviennent de personnages secondaires savoureux. "Mon personnage préféré, c’est Madame Mccluskey, pour sa force de caractère, sa nonchalance et son humour !" s’enflamme Benjamin.
Si Susan la gaffeuse ne récolte pas beaucoup de suffrages – ce personnage de "loseuse romantique" n’a pas très bien vieilli –, ce sont les personnages insolents, comme Edie (Nicollette Sheridan) ou la très sassy Gaby, jamais en manque de répartie quand elles sont prises en flagrant délit d’égoïsme, qui ont marqué toute une génération d’hommes gays. Ces figures féminines drôles et touchantes ont accompagné leur adolescence. "Au début j’admirais énormément Gaby car je me retrouvais parfois dans son côté frivole, et son inlassable envie de toujours avoir le meilleur dans la vie", témoigne Arnaud. "Elle a toujours son humour direct bien à elle, c'est pour ça que c'est la queen !" renchérit Yanis. "Edie et Gaby sont deux femmes qui incarnent une hyperféminité marquée et qui trouvent du pouvoir là-dedans, complète Flo, qui a commencé à regarder la série à l'âge de 12 ans. Quand on grandit en tant qu'homme gay à qui on fait justement remarquer ses manières et sa douceur (autrement dit sa part de féminité), voir des femmes si féminines dans des positions conquérantes était salvateur."
Du soap et du Kamp
Mais c’est – évidemment – Bree Van De Kamp qui remporte les suffrages des fans. En témoigne l’hommage que lui a rendu la drag queen Piche sur Instagram. "Cette femme me paraissait si forte, si digne, si élégante. C’était la représentation de la 'perfection', qui au fil des saisons m’a fasciné par sa profondeur et cette dualité entre le paraître et le réel."
Personnage le plus camp de la série, la rouquine coincée représente les contradictions irréconciliables que le patriarcat fait peser sur les femmes. Même quand elles y souscrivent de manière zélée, on les blâme dès qu’on en a l’occasion. Par exemple, son premier mari, Rex, la compare à une "femme de Stepford", c'est-à-dire au stéréotype de l'épouse absolument dévouée à son mari, et ne tente jamais de la comprendre, quand elle devra en revanche faire des efforts pour s’ajuster à ses fantasmes sexuels BDSM. De par son addiction à l’alcool et sa résilience, Bree est le personnage le plus tragique et touchant. "Elle incarne une femme puissante, qui a survécu à beaucoup de drames et surtout qui a énormément appris et évolué avec les années", commente Loup. Flo abonde : "J'aime ses contradictions entre la femme au foyer traditionnelle d'un côté et la 'sex freak' complètement zinzin de l'autre." Barbara est aussi en pleine phase Bree : "C’est pour moi le personnage le plus complexe, celui qui a vécu des histoires déchirantes, le plus fort de la série !"
"Tu n’iras pas au paradis si tu ne changes pas, tu es bon pour l’enfer." Quand Bree apprend l’homosexualité de son fils, Andrew, sa première réaction est d’appeler un prêtre pour le faire revenir "vers le droit chemin". Marc Cherry a transposé là les propos de sa propre mère quand il a lui-même fait son coming out à l’orée de sa trentaine. S’ensuit une guerre ouverte entre Andrew et Bree ; après un énième coup bas du fiston (Andrew couche avec le petit ami de sa mère, qui les surprend, so soap !), Bree abandonne carrément son fils au bord d’une route. Une scène qui reste déchirante. "J’ai gagné. Je me souviens de ton regard quand je t’ai dit que j’étais gay. J’ai su qu’un jour tu cesserai de m’aimer. Et nous y voilà. J’avais raison", dit l’adolescent à sa mère.
La séquence a marqué de nombreux fans homos, pour qui le personnage d’Andrew a été la première représentation gay à laquelle ils ont eu accès, parfois en famille. "Cette scène est très bouleversante en tant que personne queer, car elle représente l’abandon d’une mère alors qu’elle est censée donner à son enfant un amour inconditionnel. C’était très puissant. C’est une peur que toute personne LGBTQI+ ressent lorsqu’on fait son coming out", commente Loup. "Même si son coming out s'est mal passé, je savais que ma mère accepterait le mien beaucoup plus facilement. Cela m'a aidé à relativiser ma situation et à faire mon coming out quelques années plus tard", témoigne de son côté Yanis.
Représentations LGBT et coming out gay
Marc Cherry décrit Andrew comme un "sociopathe narcissique", mais le fils de Bree est victime de l’homophobie de cette dernière et passe sept mois dans la rue. “Andrew se bat pour rester comme il est et faire évoluer sa mère, j’ai trouvé ça courageux et exemplaire, salue Arnaud. Car dans cette étape de la série, je pense que beaucoup de mères dans le monde ont pu s’identifier et se dire : 'C’est à ça que je ressemble ? une femme capable de rejeter son fils car il aime un homme ? Suis-je vraiment ce monstre ?' Et voir l’évolution de Bree de saison en saison sur le sujet de l’homosexualité, pour en arriver à payer des slips en cuir à Andrew ou à lui organiser une giga fête gay, je trouve ça incroyable."
La série a le mérite de dépeindre une évolution positive de cette relation sur les saisons suivantes. L’homosexualité d’Andrew est normalisée, suivant les avancées sociétales. Sa première relation romantique a marqué Flo : "Quand je pense à Andrew, je revois surtout les débuts de sa relation avec Ryan, le beau blond qui était son petit ami. C'était rare d'avoir une représentation gay à cette époque !" Benjamin garde aussi un souvenir ému de cette séquence : "Voir Andrew au lit avec un autre garçon m’avait remué. J’étais jeune et encore dans le déni quant à ma sexualité, ou du moins à cet âge-là, je ne la comprenais pas."
Andrew n’est pas le seul personnage queer croisé dans Desperate Housewives. Loup se souvient des voisins Bob et Lee, qui débarquent à Wisteria Lane en saison 4 : "Ils essaient d’avoir des enfants et ça ne marche pas. Étant en parcours de GPA à ce moment, ça me parlait beaucoup car on essayait avec mon conjoint." Finalement, le couple gay adoptera une petite fille. Dans la saison 6, c’est le personnage de Katherine qui se découvre une attirance pour les femmes et va entretenir une relation avec Robin (Julie Benz, vue dans Buffy).
Après huit saisons fun et inégales, autant de trahisons que de meurtres, et même une prise d’otages dans un supermarché, une tornade ou encore le crash d’un avion, Desperate Housewives a tiré sa révérence en 2012. Mais la série, désormais disponible sur Disney+ et régulièrement rediffusée sur les chaînes du groupe M6, continue de vivre à travers l’amour des fans. Certains se lancent d'ailleurs régulièrement dans des revisionnages pour retrouver leurs copines de Wisteria Lane. "Les personnages m’ont accompagné dans plein d’étapes de ma vie et m’ont aidé à me construire. En revoyant la série à différents moments de ma vie, j’y découvre de nouvelles choses", explique Florian. Quand on aime une série qui vous a aidé à vous construire, c’est pour la vie.
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