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Interview : Yelle «J’ai l’impression d’être une warrior»

Elle a fait les beaux jours de la Tecktonik et des ados en 2005 avec Parle à ma main et sa reprise d’A cause des garçons, elle s’est ensuite envolée pour parcourir le monde entier et répandre la bonne parole de l’électro-pop française, elle a travaillé avec les plus grands et a su   se créer un style et un univers reconnaissables entre mille. Après dix ans d’une carrière française et internationale, Yelle célébrait en octobre dernier cet anniversaire un peu particulier au Casino de Paris, avec émotion mais toujours en gardant la tête sur les épaules. C’est à cette occasion que les équipes de TÊTU sont allées à sa rencontre.
 
TÊTU : Nous sommes ici à l’occasion de tes dix ans de carrière, et en premier lieu je voulais te demander ce qui avait changé de Pop-Up à Complètement Fou, dans ta façon de travailler sur tes titres et tes albums, mais aussi dans tes tournées.
 
Yelle : Je pense qu’à l’époque de Pop-Up on était un peu des jeunes chiens fous. On a vraiment fait comme un artiste qui jetterait de la peinture sur une feuille. On voulait foncer sans trop se poser de questions. J’ai l’impression que tout a un peu été fait comme ça sur ce premier album. On a un peu suivit nos envie, ce qui nous a conduit à faire des choses assez différentes. On a fait cet album qui nous ressemble beaucoup, avec des morceaux un peu extrêmes comme Je Veux Te Voir et d’autres comme Les Femmes ou Tristesse Joie, qu’on a fait un peu plus tard. A l’époque on a aussi fait le grand écart avec un EP avec Kitsuné et un single avec Michael Youn. Parce que les deux nous plaisaient et qu’on n’avait pas envie de se poser de question. On a fait les choses qui nous ont fait plaisir, et puis je pense que pour les tournées c’était pareil. On a tourné pendant presque trois ans pour Pop-Up, parce qu’on disait oui à tout, et que l’album sortait en décalé dans plusieurs pays, et ça a fini par faire une très longue tournée. Ce qui nous donné l’occasion d’en apprendre beaucoup sur notre façon de travailler.
Safari Disco Club a été un album qu’on a un peu plus mûri. On a vraiment pris le temps de se poser pour savoir ce qu’on voulait faire et ce qu’on avait envie de raconter, ce qu’on avait envie de développer comme univers visuel autours, etc. La tournée a été moins longue mais beaucoup plus intense. On a tourné pendant un an et demi et on a fait environ 150 concerts, ce qui a été difficile physiquement.
Sur Complètement Fou on a eu envie de changer, car jusqu’alors on travaillait surtout à huis clos avec Grand Marnier et Tepr. On s’est dit qu’on allait changer d’endroit, partir à Los Angeles, et de voir ce que ça provoquait. On s’est aperçu qu’on pouvait un peu chambouler nos habitudes tout en ayant des résultats positifs. Ça nous a redonné l’inspiration et nous a permis de nous rendre compte de certaines faiblesses.
 

Yelle
Crédit photo : Yannick Mittelette

TÊTU : Je t’ai déjà vu sur scène et tu as une énergie incroyable. Forcément on se demande comment tu fais pour tenir après ? Est-ce que tu as une hygiène de vie particulière ou est-ce que c’est juste naturel ?
 
Yelle : (Rires) Il y a dix ans, quand j’avais 23 ans, je pouvais faire ça tous les soirs sans me poser de questions, en buvant un peu et en me couchant tard… Maintenant je suis un peu obligée de faire attention, de faire du sport, de manger sainement et de dormir huit heures par nuit et de ne pas fumer et de ne pas boire. Mais c’est vrai que quand je suis sur scène je me sens vraiment transcendée. Je peux être quelqu’un de très timide dans la vie mais sur scène c’est comme si on m’enlevait le filtre. Plus de barrières, plus de regards négatifs, tout est simple, tout est évident et tout explose ! Et je pense que ça me nourrit et me porte. J’ai l’impression d’être une warrior et de ne pas ressentir les effets de la fatigue. C’est surtout la descente qui est dure à encaisser quand on rentre chez soi. C’est un peu comme une addiction. Tu prends une grosse dose d’amour et d’adrénaline qui te remplit vraiment. Après il faut aussi assumer le retour à la vie normale. Ce qui beaucoup d’artistes n’arrivent pas à gérer.
 
TÊTU : Quelles sont les rencontres qui t’ont le plus marquées lors de ces dix années ?
 
Yelle : On a eu l’occasion de rencontrer pas mal de monde avec qui on a pu garder contact, c’est bête mais je pense à tous les créateurs avec qui j’ai travaillé, que ça soit Jean-Paul Lespagnard, Jean-Charles de Castelbajac ou Jacquemus, qui font aujourd’hui partie de mon univers visuel. On a également de nombreux artistes qui nous ont pris sous leurs ailes comme Mika et Katy Perry et qui nous soutiennent toujours !
 
TÊTU : Grâce au soutien de ces artistes tu as pu acquérir une renommée internationale et tourner dans le monde entier. Les publics sont-ils différents selon les pays ?
 
Yelle : Il y a une différence d’implication dans la façon de vivre son concert. Les publics d’Amérique du Sud sont extrêmement chaleureux et généreux et même un peu extrême. Ce qui est un peu déstabilisant. Je me souviens de notre premier concert à Santiago du Chili, ou j’ai vraiment eu l’impression d’être Madonna lorsque le public s’est presque jeté sur moi pour m’attraper. C’est un peu du délire. A l’inverse les Japonais sont très pudiques, très sophistiqué et polis. Ils ne te touchent pas et pourtant lorsque la musique démarre, ils enlèvent le masque et sont tous à fond le temps de la chanson, et puis après, ça s’arrête d’un seul coup, il n’y a plus un bruit dans la salle. Du coup j’avais l’impression de devoir meubler tout le temps, alors qu’en fait non, c’est juste leur façon de vivre la musique.
 
TÊTU : Tu parles de ça tout en donnant l’impression de rester une personne très normale. On dirait que tu ne réalises pas que tu as pris de l’importance dans le domaine musical.
 
Yelle : C’est marrant parce que Grand Marnier me dit souvent : «  Tu ne te rends pas compte de ce que tu fais aux gens ». J’ai un peu deux personnalités, que j’arrive de mieux en mieux à gérer. Le côté un peu fou sur scène, et celui plus réservé et pudique pour la vie privée. Je me rends compte que je suis un peu trop dans la maîtrise de moi parfois. C’est un équilibre à trouver. Sur la tournée précédente je voulais tellement que tout soit parfait que je m’interdisait pas mal de choses et que je passais a côté de beaucoup bons moments. Avec le temps, je me suis rendue compte que ça n’était pas si bien que ça et qu’il fallait que je puisse m’autoriser à fumer des clopes et boire des coups aussi de temps en temps. J’ai très peur de décevoir les gens, mais je sais que dès fois il faut laisser la place à l’inconnu.
 
TÊTU : On te dépeint souvent comme une artiste engagée. Est-ce que c’est aussi ton point de vue ?
 
Yelle : Je n’ai pas l’impression d’être une artiste engagée au sens politique ou social. J’ai plutôt l’impression de raconter dans mes chansons des choses évidentes ou normales. Je n’ai pas le sentiment de revendiquer quelque chose, puisque ça me semble aller de soi. Après c’est vrai qu’on me dit souvent que mes chansons abordent des sujets féministes, et c’est tant mieux ! C’est ce que je suis, et c’est ce que je veux raconter. En revanche, il n’y a pas de pensée préconçue derrière. C’est très spontané, et après tant mieux si certains y voient un message.
 
TÊTU : C’est dû à ton éducation ?
 
Yelle : Sans doute. Mes parents sont des soixante-huitards qui ne se sont jamais mariés. Mon père était chanteur et ma mère travailleuse sociale. Donc elle a bossé avec des SDF, des étrangers en situation irrégulière, des enfants etc. Et j’ai aussi toujours vu mes parents très indépendants et très respectueux l’un envers l’autre. Mon père est très respectueux des femmes en général et je l’ai toujours vu faire les tâches ménagères et venir nous chercher à l’école, et c’était parfaitement normal. J’ai toujours vu beaucoup de respect et d’égalité. Du coup pour moi c’est normal. Et c’est sûrement de là que sont sortis quelques textes. Je pense que le féminisme est un vrai combat de tous les jours et que c’est aussi une question d’éducation. Les enfants devraient se rendre compte de ce qu’est l’égalité homme/femme dès leur plus jeune âge. Évidemment si on leur dit dès leur plus jeune âge : « Le rose c’est pour les filles, le bleu pour les garçons, toi tu joues avec tes poupées et toi avec tes bagnoles », on ne créé pas un environnement positif dès le départ.
 
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Crédit photo : Yannick Mittelette

TÊTU : Tu as un public LGBT assez important. Osons le dire, tu es devenue une « icône gay ». Est-ce que tu as une explication à ça ?
 
Yelle : Pas vraiment. Je pense que le fait d’avoir dans les textes de l’humour, du second degré, et un caractère un peu frontal, aide un peu. Et puis je crois aussi que c’est parce que je pense que la vie est courte et qu’il ne faut pas s’enfermer dans un genre ou une sexualité, et que je le laisse aussi transparaître dans les chansons. La vie est pleine d’expérience et on ne se ferme pas de porte.
 
TÊTU : Tu savais que Je veux te voir passait encore dans les clubs gay régulièrement ? Ça te fais quoi de marcher dans les traces de Madonna et de Dalida ?
 
Yelle : Oh c’est génial ! (Rires) j’espère qu’il y a aussi des gens qui s’habillent en moi ! Je ne sais plus si c’était au Brésil ou en Argentine, mais des fans m’avaient envoyé une vidéo d’un de leur pote qui faisait un spectacle transformiste et qui se déguisait en Yelle ! Et c’était génial, il s’était fait une robe jaune avec un smiley et la perruque avec le carré et tout ! Je trouve ça génial de se dire qu’on touche des gens de cette façon. Et c’est super de voir que dix ans après on passe toujours nos morceaux et que les gens les connaissent toujours.
TÊTU : Si tu devais choisir un souvenir marquant de ces dix ans de carrière, pour lequel opterais-tu ?
 
Yelle : Quand on a fait la Cigale, au printemps dernier, j’ai rarement été aussi émue et surprise par le public parisien, qui d’habitude est un peu réservé. Là c’était impressionnant et un peu dingo. Il y a également eu le concert à l’époque du Safari Disco Club, à la Machine du Moulin Rouge en 2011, c’était incroyable. Il y a eu une sorte de communion avec le public, qui m’a fait comme un coup à la poitrine. Et à la Cigale j’ai vraiment eu ça aussi ! Les gens étaient tous debout, et on avait l’impression qu’ils allaient vraiment nous tomber dessus avec les balcons tout autour. Quand on sort de ces moments-là, c’est là qu’on se dit que c’est aussi pour ça qu’on fait ce métier.
 
TÊTU : Du coup, tu as des projets professionnels en ce moment ?
 
Yelle : On a envie de refaire vite des concerts, même si on n’a pas vraiment de deadline, c’est surtout une volonté. On est dans une dynamique où on a envie que ça reparte vite, donc je pense que ça va rapidement se faire. On va aussi sûrement se remettre à écrire. J’espère qu’au printemps prochain on aura des choses à faire écouter pour un éventuel EP. Même si l’album reste un format important, ça n’est plus le format roi et ça te met beaucoup moins de pression quand on peut sortir moins de titres. Après j’avais eu l’occasion de faire du cinéma il y a quelques années, et j’aimerais bien profiter de ce temps là pour en refaire. Donc en ce moment je rencontre des directeurs de casting, je lis des scénarios. Là j’en ai un qu’on m’a envoyé, qui est très chouette. C’est un rôle qui n’est pas simple, donc je suis en train de me demander si je vais passer le casting. Mais si j’y vais il faut que je sache si je m’en sens capable.
 
TÊTU : C’est un rêve qui tu as depuis longtemps ?
 
Yelle : En fait je faisais pas mal de théâtre quand j’étais gamine, et j’ai toujours beaucoup aimé ça. Et c’est marrant parce que j’ai toujours voulu être chanteuse. Je chantais beaucoup quand j’étais enfant, après ça s’est un peu calmé à l’adolescence parce que je suis devenue un peu timide, alors je ne chantais plus que pour moi et pour ma meilleure amie, et à un moment elle m’a vachement poussée à chanter, à devenir choriste et à écrire. Et après j’ai rencontré qui m’a poussé aussi. J’ai du mal à faire les choses toute seule, j’ai besoin qu’on me pousse, car je ne suis pas très sûre de moi. Et en fait j’ai eu l’occasion de faire du cinéma parce qu’il y a eu cette collection qui s’appelait Écrire pour un chanteur à Canal +. On m’a proposé de le faire, et j’ai dit oui. On m’a envoyé plusieurs scénarios, il y en a un qui m’a plu, et je me suis tout de suite très bien entendu avec le réalisateur. Et ça m’a conforté dans mon envie. J’ai juste besoin d’avoir une espèce de validation avant d’y aller. Ça prend juste du temps. Après je n’ai pas envie de faire du cinéma pour faire du cinéma. C’est surtout pour ce que ça raconte dans un ensemble. Même si c’est une second, troisième, quatrième rôle je m’en fous. Et après si ça ne se passe pas ce n’est pas grave.
 
 
 


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