cinéma"Mario", une histoire d'amour interdite : "l’homosexualité des footballeurs, c’est le grand tabou"

Par Romain Burrel le 01/08/2018
Mario

« Mario » raconte l'histoire d'amour interdite entre deux footballeurs. Le film, qui sort ce mercredi 1er août en salles, explore les méandres d'un sport reposant sur le culte de la performance, le virilisme et l'homophobie. Un récit initiatique au style naturaliste doublé d'une tendre histoire d'amour. Rencontre avec le réalisateur suisse Marcel Gisler.

L’homosexualité dans le football est un sujet régulièrement traitée par les médias, mais étrangement, à part peut-être un court-métrage (« Wunderkid ») et un film finlandais sorti en 2005 (« Esprit d’Equipe »), ce sujet n’a quasiment jamais été traité au cinéma. Comment l’expliquez-vous ?

Marcel Gisler : Je ne me l'explique pas ! Quand j’ai commencé à travailler sur le projet, je voulais d’abord situer l’histoire en Allemagne. Les producteurs allemands m’ont répondu : « Ça ne vaut pas le coup, plusieurs scénarios sont déjà en cours de développement sur ce sujet ! » Depuis, on a terminé « Mario » et aucun de ces films n’est sorti… J'ai transposé l’histoire en Suisse en me disant : « Là-bas, au moins, on sera les seuls ».  On a essayé de monter une coproduction avec l’Allemagne, mais là encore, on m’a répondu : « Le football ne se vend pas en fiction. Les sujets gays non plus ». C’est peut-être pour cela que ces films ne sont pas financés…

Vous avez enquêté sur l'homosexualité dans le milieu du football pour préparer le film ?

J’ai fait des recherches en 2014. Mais je n’ai jamais entendu parler d’une histoire d’amour entre deux joueurs, ce qui est le sujet de « Mario ». Par contre, on m’a raconté des relations que certains footballeurs ont entretenu avec un coach, ou avec des hommes loin du football... Un manager m’a parlé de quatre joueurs gays de la première ligue allemande qu’il connait bien. Mais il a été très clair : « Je ne peux pas te dire leurs noms. Et il ne faut pas non plus citer le mien en interview. Car les gens sauront qui est ami avec moi ». Ce manager est lui-même gay. L’homosexualité des footballeurs, c’est le grand tabou. Un peu comme à Hollywood où tout le monde sait qui sont les acteurs gays. Même les journalistes. Mais personne n’en parle. Tout le monde respecte un code tacite. Car il ne faut pas détruire l’industrie. C’est une question économique. Un joueur doit maintenir sa valeur sur le marché global. S’il révèle son homosexualité, beaucoup de clubs refuseront de l’acheter. Sa valeur va diminuer et cela mettra en péril sa carrière. Il doit rester une page blanche.
https://youtu.be/TPuxVv244Jw

Ça vous va si on vous dit que « Mario » est un « Brokeback Mountain de footeux » ?

Oui ça me va très bien ! (rires) D'ailleurs, j'ai beaucoup pensé à « Brokeback Mountain ». C'est un film qui, lui aussi, se passe en environnement hostile. J'ai également été inspiré par un film israélien, « Tu n'aimeras point », qui raconte l’histoire d’amour entre un père de famille et un jeune étudiant dans le milieu juif orthodoxe. Mais la structure narrative de ces films est toujours un peu la même : il y a deux hommes qui, pour se trouver, doivent d’abord dépasser leur barrières intérieures. Et une fois qu’ils assument leur désir, ils doivent faire face à l'hostilité extérieure. Ce n’est pas très original comme progression. C’est pourquoi le troisième acte de mon film va plus loin. Lorsque le personnage de Leon disparait, le sujet de mon film devient très pur. Contrairement à « Brokeback Mountain », mes personnages assument leur désir. Le véritable sujet de mon film est plus moderne. C’est la partie de cache-cache entre ces deux amoureux et leur équipe. Ils évoluent dans un milieu ou on leur dit, en somme : « On n'a rien contre ce que vous faites dans une chambre, mais il faut le cacher. Il ne faut pas détruire cette image hypervirile de notre sport ». C’est là toute l’hypocrisie.
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Aujourd’hui, il n’y a qu’un seul joueur en activité au monde ouvertement gay et il joue aux Etats-Unis…

Et ce n’est pas une grande nation du football. Les enjeux économiques sont sans communes mesures avec ceux du foot européen ou sud-américain. Dans les grands clubs, il faut maintenir l’image de la masculinité.
Mario

Bien taper dans le ballon, c’était une condition du casting ?

Oui ! Max Hubacher (qui incarne Mario) et Aaron Altaras (quoi joue le rôle de Leon) ont tous les deux joué au foot quand ils étaient plus jeunes. Avec Max, j’ai vraiment eu de la chance. C’était mon choix numéro 1 pour le rôle titre. Je l’ai vu jouer dans deux films suisses quand il était plus jeune, où il tenait déjà des rôles principaux. Je l’avais trouvé formidable. Il me rappelle un peu Heath Ledger dans « Brokeback Mountain ». Et puis il parle le dialecte bernois !  C’était important parce qu'on a eu de l’argent du Canton de Berne et le soutien du BSCYB, le club du football bernois. C’est un vrai club qui vient d’ailleurs de gagner le championnat en Suisse. La première fois, et ce depuis 30 ans ! 

C'est difficile de filmer le football ?

Très difficile. Les dernières scènes du film, dans le stade, ont été tournées entièrement en numérique. On a tourné dans le stade vide du FC Sankt Pauli à Hambourg, puis on a rajouté les spectateurs en digital. Filmer le football de façon réaliste, ce n'est pas spectaculaire. On est habitué à en voir en permanence à la télévision. J'ai privilégié les plans serrés. Et pour tout vous dire, je me suis beaucoup inspiré d'un documentaire français sur Zinedine Zidane, « Zidane, un portrait du XXIe siècle ».

Le football est-il un sport si toxique que les homosexuels évitent d’y jouer ? Ou emploient-ils toute leur énergie à se cacher à tel point qu'ils sont aujourd'hui invisibles ?

Vous pensez sérieusement qu’il n’y a pas de footballeurs gays ? Allons… Par contre, je pense que des tas d’homosexuels évitent de faire carrière dans le football parce qu’ils savent qu'ils y subiront une double pression. C’est l'ex-joueur Marcus Urban qui m’a raconté ça. Marcus est le premier footballeur a avoir fait son coming-out après avoir pris sa retraite. Je l’ai rencontré pour préparer le film. Il m’a dit qu’il ne supportait plus cette double pression, celle de la performance et celle sur leur orientation sexuelle. Dans les vestiaires, le langage est encore plus dur que dans mon film. Le mot « pédé », c’est le vocabulaire de tous les jours. Ça veut dire que c’est faible. Efféminé. Pas masculin.

On voit d’ailleurs dans le film qu’une insulte peut déstabiliser un jour sur le terrain…

Il y a de la compétition au sein même de l’équipe. Si quelqu’un sent une faiblesse chez un autre joueur, il va utiliser ça en sa faveur. La U-21 (le championnat d'Europe des moins de 21 ans, ndlr), c’est le dernier niveau où tout se décide. Tout le monde peut devenir pro, mais seulement un ou deux vont y parvenir. La lutte est acharnée.

Pourquoi avoir choisi de commencer l’histoire en ligue espoir et pas en première division ?

C’était moins cher pour la production ! J’aurais bien aimé tourner cette histoire dans une équipe professionnelle en ligue 1. Avec deux mecs de 27-28 ans, plus conscients de leur sexualité. C’était d’ailleurs ma première idée. Mais j’aime l’idée d’avoir raconté un récit initiatique, notamment pour Mario. D’ailleurs on ne peut survivre en tant que joueur gay uniquement si on n’a pas vraiment conscience de sa sexualité. C’est ce que raconte un autre joueur, Thomas Hitzlsperger. Il explique que tout son être était dédié au football. Il avait une petite copine, il ne se posait pas vraiment de questions sur sa sexualité. Ce n’est qu’à la fin de sa carrière qu’il a remarqué qu’il était attiré par les hommes. C’est pour ça qu’il a décidé d’arrêter le football. C’était un peu mon modèle pour le personnage de Mario qui est entièrement focalisé sur sa carrière. Toute son identité est liée à sa performance sur le terrain. Mais sur le terrain sexuel, c'est un innocent...
Mario

Il y a beaucoup de candeur dans les scènes de sexe qu’on peut voir dans le film…

Dans mes films précédents, j’ai souvent montré du sexe frontal. Cette fois, je me suis dit que les personnages n’avaient pas une grande expérience. Ils sont maladroits. Ce n'était pas une bonne idée de les voir s’enculer directement (rires). Donc, on les voit se branler l’un l’autre. Mais ça n’était pas difficile à filmer. Je suis habitué de ce genre de scène. Il faut être très clair avec les acteurs. Il y a des réalisateurs qui ont peur de ces scènes-là, qui ne dirigent pas et qui lancent aux comédiens : « Allez-y ! ». Filmer des scènes érotiques, c’est très technique. Très chorégraphié. Il faut tout expliquer. Jusqu’où aller ? Aux acteurs d’apporter les sentiments et de jouer la passion, l’amour. On réduit l’équipe technique au minimum. Il reste seulement le preneur de son, le cameraman et moi. Les deux comédiens du film sont hétérosexuels, mais ils n’avaient pas peur de la nudité ou de se toucher. Pour eux, c’était un challenge professionnel. Mais d'autres acteurs ont refusé les rôles. Comme quoi, ça pose encore des problèmes de jouer un homosexuel...

« Mario » de Marcel Gisler, avec Max Hubacher, Aaron Altaras et Jessy Moravec. 119 minutes. En salles mercredi 1er août.

Crédit photos : DR.