musique"Je suis un hors-la-loi queer !" : rencontre avec le rockeur queer Ezra Furman

Par Romain Burrel le 24/08/2018
Ezra Furman

Ezra Furman est un animal passionnant. Ce jeune rockeur de 31 ans, originaire de Chicago, a d'abord mené une carrière musicale inoffensive avec un premier groupe (les proprets "Harpoons"). Puis lorsqu'il a enfin assumé sa bisexualité, son genre non-conforme et sa spiritualité (Ezra est juif pratiquant) sa musique est soudain devenue passionnante. Son dernier album, « Transangelic Exodus », est d'ailleurs l'un des plus palpitants disques de rock sortis en 2018. Rencontre avec un rockeur en robe aussi doué qu'attachant, quelques jours avant son passage sur la scène du festival "Rock en Seine", à Paris.

TÊTU : « Transangelic Exodus » est un concept-album qui raconte l’histoire d’un garçon amoureux d’un ange qui fuit pour échapper à des gens qui leur veulent du mal. Quelle était la grande idée derrière ce disque ? 

Ezra Furman : Il en a quelques unes. Je voulais parler de la peur et de la solidarité face à cette peur. Tu es terrifié, persécuté, stigmatisé, le monde entier est contre soi mais soudain, tu as quelqu’un. Un amour ou d’autres personnes, queer comme toi, qui te font comprendre que les salauds ne peuvent rien contre nous si on prend soin les uns des autres. C’est l’énergie des désespérés : ceux qui fuient, les migrants, les réfugiés, les minorités raciales ou les personnes queers. Toutes les minorités menacées par des puissances sombres.

Comme tu es un artiste américain, forcément on se dit qu’il s’agit d’un appel à la résistance face à l’administration Trump…

Oui mais c’est plus large que ça. Tu sais, il y a une volonté de la part de la suprématie blanche d’effacer purement et simplement la gauche. Et pas qu’aux Etats-Unis. Regarde l’Italie ! Et en France, vous avez failli élire Marine Le Pen ! C'est en partie une réponse à la crise mondiale des réfugiés et à tous ces gens qui ont fui pour leurs vies. Écrire sur ce sujet a réveillé mes propres peurs. Des peurs qui remontent à mon enfance lorsque j’ai appris ce qu’avait été l’holocauste, l’histoire de ma famille qui a fui le nazisme… Enfant, j’étais terrifié à l’idée que quelque chose de similaire ne se produise. Aujourd’hui, je distingue clairement des signes de cette folie. Ça me laisse effrayé. Et très en colère.

Tu parles beaucoup de ta conscience religieuse. Penses-tu qu’être juif t’as rendu plus sensible aux prémisses de la montée des extrêmes  ?

Pas seulement être juif. Il faut avoir reçu une éducation sur ces questions. Il y a des juifs qui perpétuent ce genre de fascisme. Prends un mec comme Stephen Miller, le gars qui échafaude la politique d’immigration de Trump: Il est juif, et ça ne l’empêche pas d’opprimer les migrants. Ce que la Bible nous supplie de ne pas faire ! Mon éducation juive a sûrement créé chez moi une empathie. L’ancien testament nous apprend a avoir de l’empathie pour les plus faibles… Mais l’album ne parle pas que des réfugiés et du désespoir !

Ezra Furman
Dans son nouvel album, "Transangelic Exodus", Ezra Furman est en fuite avec un ange dont il est amoureux...

C'est vrai. C'est aussi une très belle histoire d'amour... Faire ton coming out en tant que garçon de genre non-conforme a eu un impact sur ton songwriting ?

C’est une très bonne question ! Je pense pas que ça soit aussi simple. Disons qu’en vieillissant, j’ai réalisé qu’il s’agissait de ma vie. C’est mon unique passage sur cette planète. Je ne veux pas rater l’opportunité d’être moi-même. Et je ne veux surtout pas écrire de mauvaises chansons. Je veux en écrire de meilleures ! (rires) Le processus a été assez long pour moi. Au beau milieu de la vingtaine je me suis dit « Mec, il faut tirer de la vie tout ce qu’elle a à te donner ! Faut que je bosse plus dur en musique et que je sois plus honnête avec tout le monde dans ma vie. Je dois dire aux autres ce que je veux. » Quand j’ai fait mon coming out, j’ai commencé à devenir meilleur en musique. Mais en fait, j'ai fait trois coming out: sur mon genre, mon orientation sexuelle et ma spiritualité !  Ça commence à faire beaucoup pour un seul homme. (rires)

Notre chanson préférée sur ce disque s’appelle « Maraschino-red dress, $8.99 at Goodwill ». Elle raconte l’histoire d’un garçon irrésistiblement attiré par une robe dans un magasin et de la difficulté de l'acheter pour lui-même. C’est probablement la chanson la plus intime que tu n'aies jamais écrite…

C’est vrai. C’est extrêmement personnel. Cette chanson, c’est ma vie. Elle raconte comment je me suis senti misérable le jour où j’ai acheté ma première robe. Je me fous de ce que les hétérosexuels pensent mais parfois on les entend stigmatiser les marches des fiertés : l’idée de parade, les couleurs criardes… Mais on ne voit pas la misère qu’implique être queer. Il y a de la souffrance, encore aujourd’hui, derrière les marches des fiertés. La plupart des personnes LGBT que tu verras défiler et danser ont tous connu des moments franchement merdiques. C’est pour ça qu’on a des hymnes gays hyper positifs. Parce qu’on a connu l’enfer. Un enfer personnel où on ne peut pas respirer et où on ne vaut rien. Voilà de quoi parle cette chanson.

Puisque tu parles d’hymnes queer, quelle est ta chanson gay préférée ?

Question difficile ! Je dirais « Some Kinda Love » du Velvet Underground. Probablement parce qu’au prime abord, si on ne fait pas attention, on ne remarque même pas qu’il s’agit d’une chanson LGBT. Et c’est sans doute pourquoi je l’aime autant. Le feeling de cette chanson est tellement sexy et espiègle !

Ton disque s’appelle « Transangelic Exodus », c’était important pour toi d’avoir le mot « trans » dans le titre de l’album ?

Très ! Je voulais créer mon propre vocabulaire. Un mot qui n’existerait pas. Avant que l’album ne sorte, j’ai fait des recherches sur internet. Et le seul endroit où j’ai trouvé l’utilisation de ce mot, « transangélique », c’était dans un discours d’un prêcheur chrétien dans les années 80. (rires) Beaucoup de nouveaux mots apparaissent tandis que les personnes queers cherchent un espace et un vocabulaire pour se sentir en sécurité et réclamer l’égalité. Je voulais inventer un mot pour décrire quelqu’un dont le corps change et qui deviendrait ainsi de plus en plus angélique. C’est très fictionnel sur le disque mais je crois que ça peut s’appliquer à toute personne qui se transforme positivement. J’aimerais que ce mot soit ajouté au dictionnaire. Je sais, c’est très ambitieux. (rires)

Je sais que ton disque a en partie été influencé par l’écrivain afro-américain et ouvertement homosexuel James Baldwin…

J’adore Baldwin ! Son livre « La Chambre de Giovanni » m’a énormément marqué.. C’est un roman très triste mais entêtant. Je m’en suis beaucoup inspiré pour la chanson « I Lost My Innocence ». Je pense qu’avoir une expérience sexuelle queer très jeune te radicalise. Ça m’a fait prendre conscience que j’étais un outsider. Quand j'ai découvert l’histoire de ces deux hommes qui vont avoir une liaison qui va changer leurs vies, je me suis dit : « Je veux être ces gens ! » Ces personnages ont changé mes perceptives. Je suis à mon tour devenu un hors-la-loi queer. Et ce pour toute la vie !

Puisqu’on parle littérature, tu as écrit un essai sur l’album « Transformer » de Lou Reed. Il y a beaucoup de connexions entre vous deux : vous êtes tous les deux des artistes rock, queers, d’origine juive…

C’est vrai. Et je me suis un peu au même stade dans ma carrière que Lou lorsqu’il a écrit Transformer : Il avait un premier groupe, il démarrait une carrière solo, il était sur le point de percer commercialement, les gens faisaient enfin attention à lui… Le truc, c’est que « Transformer » n’est même pas mon album préféré de Lou Reed : Il est imparfait. Les chansons sont un peu décevantes… Et en écrivant le livre, je me suis dit que c’est sûrement pour ça qu'il m'obsède autant. C'est un disque si ambigu ! Comme Lou. Il était queer mais d’une manière très ambiguë. Il a été marié à des femmes trois fois. Il est punk avant l’heure et en même temps, il n’est pas très punk. Il me fascine par sa façon de brouiller en permanence les pistes. Si tu lui colles une étiquette, elle s’avérera fausse dès l’album suivant. Et ça, c'est le genre d'artiste que je veux être.

Ezra Furman and the Visions seront en concert lors du festival Rock en Seine, le dimanche 26 aout à 18:45 sur la scène du Bosquet.

Son nouvel album, "Transgelic Exodus", est disponible chez Bella Union/Pias France.

Son essai, "Lou Reed's Transformer By: Ezra Furman" est disponible, en Anglais, chez Bloomsbury editions.