homophobieAvec sa pièce "La Reprise", Milo Rau dissèque un meurtre homophobe et nous prend aux tripes

Par Marion Chatelin le 02/10/2018
Milo Rau

À la manière d'une enquête policière, le metteur en scène suisse Milo Rau, nous plonge dans un terrible fait divers : l'assassinat d'un jeune homosexuel d'origine maghrébine, Ishane Jarfi, battu et laissé pour mort dans une forêt. Avec une mise en scène brillante, le metteur en scène s'inscrit dans le réel, tout en interrogeant sur la place du théâtre et de son utilité pour supporter la violence de ce monde. Puissante et bouleversante, la pièce est aussi profondément cathartique. À voir absolument, jusqu'au 5 octobre au théâtre des Amandiers, à Nanterre.

Liège, 2012. Un jeune homme homosexuel d'origine maghrébine, Ishane Jarfi, se fait battre à mort par trois hommes à la sortie d'une boîte de nuit. Il agonise quatre heures durant, laissé nu en lisière de forêt. Son corps est retrouvé 10 jours plus tard.

Une histoire vraie, une tragédie contemporaine, magnifiquement mise en scène par Milo Rau sur les planches. Un théâtre qui pourrait, de prime abord, choquer par sa violence, mais qu'on préfère qualifier d'emphatique et surtout, de cathartique. Car le metteur en scène suisse allemand, fidèle à ses thèmes de prédilection (la violence, les crimes politiques, l'universalisation de la souffrance), nous interroge sur la banalité du mal mais aussi sur l'utilité du théâtre pour nous aider à supporter la violence de ce monde.

 

Milo Rau

S'inscrire dans le réel

Un théâtre documentaire. Voilà comment est qualifiée l’oeuvre de celui qui revendique « un nouveau théâtre radicalement contemporain, économique, démocratique, en prise directe avec le monde et le présent ». Milo Rau a entrepris en amont et avec ses comédiens, un véritable travail d'enquête. Ils ont notamment mené des interviews avec les personnes directement concernées par l'affaire. Il a fallu scruter à la loupe, disséquer les moindres détails de ce meurtre, tout décomposer pour reconstituer l'affaire et exposer les différents points de vue. 

Toutes les étapes de ce meurtre banal, mais sordide, vont être traitées sur les planches. C'est cru. Les mots sont crachés et nous heurtent, comme des coups en pleine figure. Les scènes de violence sont sans détours, et frisent parfois l'insoutenable. En montrant la douleur « de ceux qui restent », le spectateur est aussi envahi par la tendresse et l'empathie. Un théâtre documentaire. Voilà comment est qualifiée l’oeuvre de celui qui revendique

Interroger le théâtre

Tout le talent du metteur en scène de 41 ans réside dans la faculté à lier cette affaire à une interrogation sur l'essence même du théâtre. Il le fait à la manière d'une « enquête performative (...) sur la plus ancienne forme d'art de l'humanité », selon ses propres mots. La pièce dépasse ainsi l'aspect purement sociologique de son sujet et le contexte politique qui a pu conduire à un tel meurtre. Milo Rau a vu plus loin et interroge le théâtre en tant qu'art de la représentation.

« La Reprise » s'ouvre sur le casting de la pièce à venir. Les comédiens, par le biais de subtils dialogues, s'interrogent en permanence sur leur statut : comment choisit-on un acteur pour un rôle ? À partir de quand joue-t-on ? Comment sortir de scène ? Un caméraman, membre à part entière, filme les comédiens qui s'adressent parfois à lui, parfois aux spectateurs. Les visages apparaissent en direct sur un écran géant.

Milo Rau
Tom Adjibi.

Toute la réflexion est centrée sur une fonction que Milo Rau juge essentielle au théâtre : prendre le réel comme source (un meurtre homophobe), non pour en créer l'imitation sur scène mais pour que sa représentation « devienne réelle ». Le spectacle est vivant, fait et entouré par des personnes vivantes, acteurs comme spectateurs. On sort bouleversé. Le coeur broyé. Mais avec une irrépressible envie d'étreindre son voisin. Et de se promettre un monde meilleur.

« La Reprise » de Milo Rau se joue au Théâtre des Amandiers, à Nanterre, jusqu'au 5 octobre 2018. 

Crédit Photo : Hubert Amiel.