bohemian rhapsodyQue vaut "Bohemian Rhapsody", le biopic de Freddie Mercury ?

Par Romain Burrel le 26/10/2018
Bohemian Rhapsody

C'est l'un des films les plus décriés de l'année avant même sa sortie en salles. Bohemian Rhapsody, des réalisateurs Bryan Singer et  Dexter Fletcher, est depuis des mois au centre de plusieurs polémiques : il n'évoquerait pas le sida, la maladie qui a emporté le chanteur, il invisibiliserait sa sexualité et ferait l'impasse sur ses origines. TÊTU a vu le film et rencontré son acteur principal, Rami Malek. Critique et interview en vidéo ! 

 

Voilà un film malade. Un « Frankenstein » dont on voit toutes les coutures. Bohemian Rhapsody, le biopic de Freddie Mercury, commence comme une mauvaise comédie anglaise et finit comme un mélo tire-larmes. Ce n’est pas que le film hésite. Non. C’est qu’il est totalement schizophrène.

Le fait que le metteur en scène Bryan Singer ait été débarqué au beau milieu du tournage (sans qu’on sache vraiment si cette décision fut motivée par une incompatibilité d’humeur avec son acteur principal ou à cause de casseroles de violences sexuelles accumulées par le réalisateur en pleine prise de conscience #MeToo), au profit de Dexter Fletcher, y est sûrement pour beaucoup. Et que Bryan May et Roger Taylor, membres de Queen, soient les producteurs exécutifs de leur propre histoire, privant ainsi le projet d’un minimum d’objectivité, n'aide sûrement pas à l'affaire.

Bohemian Rhapsody
Les "Queen", version 2018, au concert du Live Aid...

Patrick Sébastien

Mais coupons tout de suite court aux rumeurs alimentées par ceux qui n’ont pas vu le film : Bohemian Rhapsody n’évite aucun des grands sujets de la vie de Freddie Mercury. Ni ses origines indiennes et working class, ni sa sexualité (fiancé avec une femme, le chanteur n’assumera son homosexualité que très tardivement), ni sa maladie, le sida, qui finira par l’emporter le 24 novembre 1991, privant le rock d'une de ses voix les plus opératique. De ce point de vue, le film fait le job. Et toute sa seconde partie – la plus réussie – est marquée du sceau de cette maladie dont il fut l’une des victimes les plus emblématiques, avec Klaus Nomi et Rock Hudson.

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La plupart des maux du film se concentrent dans sa première moitié. L’histoire de Queen est narrée sous la forme d’une comédie sautillante, et pour tout dire assez tarte, où le groupe échange à coup de punchlines lourdingues, accouche de chansons impossibles avec une facilité invraisemblable, devient célèbre sans effort et presque par hasard. Tout cela est montré sans talent ni rigueur, malgré une foire aux postiches digne d’une caméra cachée de Patrick Sébastien.

Surtout, le film ne raconte rien, ou pas grand chose, de cette époque bénie glam’ où les garçons pouvaient s’habiller dans les rayons femmes des grands magasins. Où les jeunes filles se pâmaient devant des demi-dieux efféminés dont les noms étaient David Bowie ou Elton John (d’ailleurs grands absents de ce biopic).

Bohemian Rhapsody
Rami Malek, total glam'

“Non Freddie, tu es gay !”

Le film parvient, par bribes, à esquisser quelques moments poignants comme lorsque Freddie Mercury fait son coming out bisexuel à sa petite amie (jouée par l'impeccable Lucy Boynton) qui lui répond : “Non Freddie, tu es gay !” Ou lorsqu’il en fera un autre, plus douloureux encore, aux membres de son groupe, en leur révélant sa séropositivité.

À la manière d’un Billy Elliot, la grâce en moins, le film s’obstine à vouloir raconter une revanche de classe, thème cher au cinéma anglais, où l’art permettrait à un garçon immigré de s’extraire de sa condition ouvrière. Mais on frôle le ridicule quand la caméra réussit à filmer une scène totalement chaste dans une backroom new-yorkaise. Un Berlin sans âme. Une ellipse prude avant un plan cul dans des toilettes entre la rockstar et un routier.

Et puis il y a Rami Malek. L’acteur lutte de toutes ses forces pour insuffler à cette affaire toute la sève et la cohérence dont elle manque cruellement. Le visage tordu par une prothèse dentaire qui déforme sa bouche et sa diction, le comédien, devenu célèbre grâce à la série Mr Robot, réussit peu à peu à rendre vie à Mercury. On ne saura jamais ce que Sacha Baron Cohen ou Ben Wishaw, tous deux un temps envisagés pour le rôle, auraient pu amener au personnage. Mais Malek, lui, apporte une grâce et une application qui, si elles ne sauvent pas le film, le rendent regardable. Et, par touches, attachant.