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InterviewInterview de Thomas Azier : "J'ai longtemps été effrayé par mon désir sexuel"

Par Alexis Patri le 13/12/2018
Thomas Azier

En pleine promo de son album "Stray", le chanteur néerlandais Thomas Azier nous a parlé et de son désir, des Parisiens et du déclin de l'électro, depuis le bunker qui lui sert de maison. Interview.

Thomas Azier revient avec "Stray", troisième album réalisé tout seul, ou presque, après une expérience dans une major qui l'a dégoûté des grosses maisons de disques. Le chanteur au charme magnétique y chante son désir sexuel, qu'il apprivoise petit à petit. Celui qui a travaillé avec Stromae et Woodkid explore une masculinité qu'il commence à assumer, sans renier sa part de féminité. Rencontre avec un artiste sensible qui utilise sa musique pour gérer les colères qui le parcourent.

Tu ouvres ton nouvel album "Stray" par "The Dreamer in her", un morceau instrumental qui nous a beaucoup rappelé Woodkid, avec qui tu as travaillé. On abuse si on y voit une déclaration d'amour ?

J'adore Woodkid et son travail. Mais c'est un peu facile de comparer juste à cause des trompettes et de la batterie du morceau... J'ai voulu un début d'album qui repose sur ma rage, ma colère et ma tension sexuelle. Le désir est présent tout au long du disque. C'est un sentiment que j'arrive à intégrer à ma musique maintenant que j'ai l'impression d'être un homme, et plus un garçon. Même si je pense que cet équilibre change au fur et à mesure que je deviens adulte.

Thomas Azier

C'est cette question de ce qui fait un homme que tu explores dans "One by one" où tu chantes en anglais "Il vient de Vénus, il vient de Mars" ?

Absolument. J'ai été effrayé par le désir sexuel qui fait rage en moi. On le contrôle, évidemment, mais il peut nous submerger. Les hommes doivent trouver un moyen de gérer leur désir qui soit plus sain que la frustration et le silence qui amènent parfois aux choses violentes que pointent MeToo. Il faut aider les plus jeunes notamment. La musique est mon moyen de gérer ça. Et je me demande comment font les autres mecs...

 

"On ne peut pas demander à son ou sa partenaire un amour éternel comme celui de ses parents."

 

Tu penses donc que la force est du côté des femmes, comme tu le chantes dans "Mother of Pearl" ?

C'est plus compliqué que cela. Dans une configuration "classique", les femmes sont plus résiliantes et fortes parce qu'elles s'occupent des enfants pendant que les hommes travaillent. Malheureusement, beaucoup des foyers fonctionnent toujours comme ça.

Les hommes cherchent aussi souvent à être maternés par les femmes. Dans "Woman", John Lennon parle du « petit enfant à l'intérieur de chaque homme ». Lui qui n'a jamais crédité Yoko Ono pour les titres inspirés de ses livres. Dans cette chanson, j'essaie de casser cela.  On ne peut pas demander à son ou sa partenaire un amour éternel comme celui de ses parents.

Thomas Azier

Tu remettais en question dans une interview la binarité gay/hétéro. Tu écrirais des chanson d'amour (ou de rupture) adressées à des garçons ?

Non, car je ne l'ai pas vécu. Je suis ouvert à mes sentiments, mais les garçons ne m'attirent pas. Ce que j'ai voulu mettre en avant, c'est que nos identités sont colorées, nuancées. Je me suis toujours vécu comme très masculin et très féminin en même temps. Tout en étant hétéro. Même si cet équilibre change au fur et à mesure que je deviens un adulte.

"L'électro est devenue une sorte de disco de merde."

 

Sur ton dernier album, tu fais un duo avec la chanteuse française Schérazade. Comment vous êtes rencontrés ?

Nous travaillions pour le même label, avec lequel nous avons eu tous les deux pas mal de problèmes. Ça nous a rapprochés. Elle a cette voix ashkénaze-algérienne qui me plaît beaucoup. Dans "Hymn", elle représente mon côté féminin. Je voulais aussi combiner l'anglais et le français. Schérazade était parfaite pour ça. Plus tard, j'aimerais chanter moi-même en français.

Tu dis que la musique électro te saoule. Tu écoutes qui en ce moment ?

J'aime les artistes avec des carrières longues comme Nick Cave et Scott Walker. Les artistes qui chantent réellement sur scène me manquent. L'énergie des groupes me manque. Aujourd'hui, les gens regardent la musique plus qu'ils ne l'écoutent. L'électro est devenue une sorte de disco de merde. Et l'électro-pop s'est appauvrie. Je ne sais pas pourquoi les Français aiment autant la disco, ce n'est pas mon truc.

Tous les jeunes mannequins ont ta tête. Tu as posé pour Jean-Baptiste Mondino, tu es toujours bien sapé. C'est quoi ton rapport à la mode dans tout ça ?

La musique et la mode sont connectées. Une tenue peut te faire sentir d'une certaine manière, comme un morceau. C'est une identité nouvelle que tu enfiles. Pour moi, les vêtements sont un truc drôle. Et une manière d'être contemporain. A Berlin, tout le monde s'en tape de savoir comment t'es sapé, ça te rend libre de tout essayer, de faire n'importe quoi. C'est un peu le cas aussi à Amsterdam. Je ne m'habille plus qu'en fripes, j'achète des trucs confortables.

Et à Paris ?

J'y ai vécu plusieurs années, c'est différent. A Paris, il y a des règles tacites. Tu dois trouver ta propre manière de t'approprier la ville. Je n'y suis pas encore parvenu. Mais c'est un objectif. J'aime cette ville.

Thomas Azier

Paris, Berlin, Amsterdam... tu vis où en moment ?

J'ai beaucoup voyagé pour enregistrer "Stray". J'étais crevé de vivre dans ma valise. Il y a deux mois, j'ai trouvé cet endroit incroyable à Amsterdam. C'est comme un bunker très moderne, avec beaucoup de fenêtres. J'en suis tombé amoureux et j'y vis désormais. J'y ai mis un bureau, quelques lampes, des chaises. Je n'y ai pas encore passé beaucoup de temps. Mais j'aime l'idée d'avoir un chez moi et de pouvoir y faire mes lessives. Avoir un lit à soi plutôt qu'un canapé, c'est nouveau pour moi.

 

L'album "Stray" de Thomas Azier (TopNotch) est disponible sur toutes les plateformes de streaming et de téléchargements.

Crédits photos : Oliblanche.