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120 battements par minuteArnaud Rebotini : "Est-ce que les LGBT font plus la fête que les hétéros ? Pas sûr"

Par Alexis Patri le 25/01/2019
Arnaud Rebotini

[PREMIUM] Bientôt au théâtre avec la pièce du chorégraphe Alban Richard "Fix Me", le DJ de "120 battements par minute", Arnaud Rebotini, nous reçoit dans l'antre où il compose. Il nous parle de son nouveau projet étonnant qui débutera le 29 janvier au théâtre Chaillot (avant une tournée en France), de musique country, de Nils Schneider nu et de l'évolution des soirées LGBT en France. Interview.

Sa stature en impose au moins autant que sa renommée. Grand et charpenté (il atteint facilement le mètre 90), Arnaud Rebotini s'étonne de sa douce voix grave qu'en 2019, on moque encore les artistes efféminés et flamboyants comme Bilal Hassani, des décennies après les Jimmy Sommerville, Boy George et Sylvester de sa jeunesse. "J'ai découvert Sylvester à la télé quand j'étais gamin. J'avais trouvé ça fabuleux." 

Le plus queer des DJ hétéros nous reçoit dans un appartement qui déborde de vinyles : Cabaret Voltaire, Harmonia, Kraftwerk, Las Product et Chris & Cosey...  C'est son antre. Là, où il compose.

Le DJ à moustache fait figure de vétéran. Il a connu l'explosion de l'électro en France. Mais c'est la bande originale qu'il compose pour le film « 120 battements par minute », qui lui donnera accès à un public plus vaste.

TÊTU le rencontre à quelques jours de la première de "Fix Me" au théâtre de Chaillot, à Paris. Une pièce du chorégraphe Alban Richard où le DJ mixera en live des titres originaux, entouré de quatre danseurs. Une première pour cet habitué des soirées house et queer parisiennes. Une pièce qui, selon les mots de son créateur, "interroge le rapport de domination de la musique sur les corps".

On s’attendait plus à te voir en club qu’au théâtre. Comment est né le projet « Fix Me » ?

J’ai envie de sortir un peu des clubs. Alban Richard m’a vu en live et il a eu envie de travailler avec moi. Il a l’habitude de travailler avec des musiciens sur scène : la dernière fois, c’était un ensemble baroque. Cette fois, c’est avec moi. Et il construit son spectacle autour de cette rencontre. Je ne suis pas spécialiste de danse contemporaine. J’ai regardé son travail et ça m’a attiré parce que ça me permettait de travailler des nouveaux formats, différents de ceux des albums et des live techno. J'aime la personnalité d'Alban et ses idées. C’est mon premier gros projet au théâtre.

"Avec 'Fix Me', les gens peuvent s’attendre à quelque chose de plus expérimental."

 

 

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

La pièce « Fix Me » va tourner partout en France en 2020. Les dates sont en train de se booker. J’ai écrit la musique de « Curiosa », un film de Lou Jenet. Il va sortir en avril, avec Nils Schneider, Camélia Jordana et Noémie Merlan. Le film raconte la vie de Pierre Louÿs, un ami de Debussy à la sexualité très épanouie. Nils Schneider est à poil, tout au long du film ! (rires) C’est une belle histoire de triangle amoureux. Et c'est un film avec une dimension féministe. Sinon, je réédite en avril mon premier album, qui était sorti sous le nom de scène Zend Avesta. Il sera disponible pour la première fois en vinyle. C’est cet album qui m’a amené à la musique de films. Puis on sortira l’album de la musique - la « suite orchestrale » comme on dit - de la pièce « Fix Me ».

Arnaud Rebotini
Crédit photo : Alexis Patri pour TÊTU

Avec cette pièce, ton public doit-il s’attendre à quelque chose de très différent de ton travail habituel ?

Tout dépend du degré de connaissance qu’ont les gens de ma discographie. Mon dernier album, par exemple (« Someone Gave Me Religion », ndlr), n’est pas du tout club. Dans le cadre d’une pièce chorégraphique, les gens peuvent s’attendre à quelque chose de plus expérimental.

Est-ce qu'on compose pour le théâtre comme pour le cinéma, notamment le film « 120 battements par minute » ?

C’est l'inverse opposé : au cinéma, tu fais des tous petits bouts de musique. Pour « Fix Me », les morceaux sont assez longs. Mais pour « 120 battements par minute », c’était particulier. Presque comme un travail d’album. J’ai écrit tous les morceaux « club » après lecture du scénario, pour les avoir au moment du tournage. Ensuite Robin (Robin Campillo, réalisateur du film, ndlr) avait la liberté de les restructurer pendant le montage du film. Et il a eu d’autres demandes de musique à ce moment-là.

Quel regard portes-tu sur l’évolution des soirées technos et des soirées LGBT ?

Ces dernières années, il y a un regain de bonnes soirées LGBT à Paris, comme la Flash Cocotte. J’ai connu la scène LGBT comme un truc microscopique, à l’époque du Boy. C’était le seul endroit où tu pouvais écouter de la house. Cette dimension d’avant-garde a un peu disparu quand ça a été plus facile de sortir du placard. Les soirées LGBT sont devenues plus populaires. Maintenant, on retrouve pas mal de soirées bien, d'avant-garde, où les mecs et les filles sont mélangé.e.s.

Pourquoi le lien entre ces deux scènes est toujours aussi fort ?

Cela vient de l’histoire de l’électronique et de la dance musique. Des clubs à New-York qui accueillaient tous les exclus qui voulaient danser et s’amuser : les LGBT, les portoricains… Le lien est naturel, il perdure donc aujourd'hui. Au-delà de ça, est-ce que les LGBT font plus la fête que les hétéros ? Pas sûr. 

"J’aime bien la musique faite par des cowboys dépressifs."

Tu écoutes quoi en ce moment ?

A la maison, j’écoute de la musique de réacs : de la country et du folk (rires) ! J’aime bien les cowboys dépressifs type Gene Clarke, Townes Van Zandt, Hoyt Axton… Je viens de compléter ma collection des compiles « Back From The Grave », qui sont de référence de garage sixties. J’adore. J’écoute aussi du funk, de la soul. Il passe assez peu de musiques électroniques à la maison. C’est normal : ça me rappelle le bureau. Il faut savoir se changer les oreilles.

Arnaud Rebotini
Crédit photo : Alexis Patri pour TÊTU

La pièce chorégraphie "Fix Me", d'Alban Richard et Arnaud Rebotini, sera au théâtre national de Chaillot à Paris du 29 janvier au 2 février 2019, avant une tournée en France.

Crédit photo : Alexis Patri pour TÊTU.