théâtre"Trans (més enllà)", de Didier Ruiz : au-delà du genre, le récit d'un retour à la vie

Par Marion Chatelin le 14/02/2019
Trans (més enllà)

Avec « Trans (més enllà) », ("Trans, (au-delà)" en catalan) le travail de Didier Ruiz s’inscrit plus que jamais dans une œuvre artistique et politique. Sur les planches, sept personnes transgenres espagnoles, non-professionnelles et issues de la société civile, se dévoilent. Un spectacle touchant et poétique.

Le plateau est nu. Au fond se dresse un voilage blanc-gris. La parole y est centrale et « vraie ». Sur les planches sept non-comédien.ne.s, des « innocent.e.s », comme le metteur en scène Didier Ruiz aime à les appeler. Tous et toutes se croisent et déambulent entre l’arrière-scène, cachée du public, et le devant, sous les éclairages - jamais trop crus -, du théâtre de la Bastille.

Trans (més enllà)

Raùl entre en scène d’un pas léger mais assuré. Les bras le long du corps, il résume l’histoire du romancier Hans Christian Andersen. Le vilain petit canard, qui, après avoir été rejeté de tous, devient un cygne blanc. Une exposition (la toute première scène d’une pièce de théâtre, ndlr) en forme de - très - gros clin d’oeil. Car ces sept inconnu.e.s, messieurs et mesdames tout le monde, sont transgenres. Tous et toutes disent avoir été enfermé.e.s dans un corps qui n’était pas le leur, et on été rejeté.e.s d’une manière ou d’une autre. Par leur famille, amis ou collègues. Avant de se révéler, aux spectateurs, et à eux- et elles-mêmes.

Un théâtre profondément humain

Cela a été un chemin long et cahoteux pour Neus, Clara, Danny, Raùl, Ian, Sandra, et Leyre. Un parcours de vie, dans lequel iels invitent le spectateur à plonger la tête la première. Âgés de 22 à 60 ans, tous et toutes sont issu.e.s de la société civile, et de différents milieux socio-professionnels. Pour les trouver, le metteur en scène a diffusé des appels à témoignages dans des associations de personnes trans' et LGBT de Barcelone. Parmi les conditions sine qua non, être disponible sur deux ans et ne pas être artiste. Dans son précédent spectacle déjà, "Une longue peine", Didier Ruiz donnait la parole à d'anciens détenus, devenus comédiens extraordinaires une fois sur les planches. 

Bien que le spectacle soit en espagnol, car Didier Ruiz aime travailler en Espagne et parle couramment le catalan et le castillan, il peut être regardé au-delà des frontières du pays. Présent à Avignon cet été, et salué par la critique, le théâtre de ce metteur en scène est non pas documentaire mais humain. Car ces "innocent.e.s" clament simplement leur existence face à un public ému. Dans un texte toujours brut, non romancé, et poétique. Les monologues ne sont pas écrits, et susceptibles de varier à chaque représentation. Mais la trame, elle, reste inchangée. Un procédé que Didier Ruiz décrit comme une « parole accompagnée ». 

L’évidence du coming-out

« Un jour, ma mère est rentrée dans ma chambre sans prévenir. J’étais en train de me mettre du vernis sur les pieds. Elle m’a demandé ‘mais, que fais tu?’. Je lui ai alors dit que je ne me sentais pas être un petit garçon, mais une petite fille. » Comme Leyre, ces sept personnalités flamboyantes relatent l’évidence du coming-out dans une sobriété magistrale. « Je rêvais d’une femme qui me transmettait beaucoup de paix, j’ai compris que cette femme c’était moi », explique Sandra. Leurs récits sont semblables à des partitions, qui, une fois rassemblées et entrelacées, font de cette pièce un véritable concert symphonique. 

Trans (més enllà)

Interroger la norme

Plongé dans une envie irrépressible de liberté, le spectateur, oscille entre le rire et les larmes. Car toute la force de ces « non-comédien.ne.s » réside dans la transmission de cette fragilité totalement rafraîchissante et hors du commun. À la question « c’est quoi un homme ? », l’un d’entre eux répondra : « C’est celui à qui on donne l’addition au restaurant, mais moi je n’ai pas un rond ! ».

Les poils se hérissent, souvent. Lors d'un silence entre deux phrases. Ou lorsque les mots prononcés nous renvoient à l’absurdité de notre société. « Je suis un homme mais je n’ai pas de pénis, on n’a pas besoin d’un pénis pour être un homme », lance par exemple Raùl, seul sur scène. Implacable. 

Interroger la norme, décloisonner les frontières du genre pour montrer que ce n’est qu’une construction sociale, voilà l’un des objectifs de Didier Ruiz. Et parmi ces personnalités hors normes, Ian de la Rosa irradie. Dans un questionnement sur son identité qui ne l’a pas quitté depuis ses 15 ans, il donne dans la subversion. « Au final, tu te rends compte que tu n’es pas né dans le mauvais corps. Mais que tu as dû y faire des retouches », énonce-t-il posément. « Mais dans la rue, avec la barbe et les pectoraux, je ne supportais pas non plus ces regards qui demandent ‘qu’est-ce-que t’es?’. »

Trans (més enllà)

Une humilité désarmante

Outre amener le spectateur à s’interroger, Didier Ruiz a voulu aller au-delà du genre, justement. Parce qu’il y a urgence de dire, la parole y est vagabonde, renouvelée et spontanée. Les êtres mis à nu, dans une humilité désarmante. C’est l’identité profonde de l’être humain qui est explorée. Et la capacité de chacun à s’épanouir comme bon lui semble est érigée en symbole de la liberté absolue.

Le génie de Didier Ruiz réside dans le fait qu’il nous donne à voir un objet de théâtre extrêmement généreux. Mieux encore, son théâtre nous guérit. Parce que l’on sort de la pièce grandi et changé. En mieux.

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"Trans (més enllà)", de Didier Ruiz, le 14 février à Fontenay-sous-Bois, le 28 mars à Choisy-le-Roi, le 14 mai à Mulhouse et le 16 mai à Évry. 

Crédit photo : Emilia Stéfani-Law.