Reboot de « Queer As Folk » : comment la première série gay est devenue mythique

Queer As Folk UK/US

[PREMIUM] Deux versions et bientôt un reboot. La série « Queer As Folk » a bousculé la télévision des années 2000 par sa représentation de l’homosexualité masculine. Et a aidé, par là même, toute une génération de gays à s’assumer. Les fans de la série racontent.

Nuit d’été, 1999. Mika a 14 ans. Enfoncé dans le canapé en cuir blanc du salon, l’adolescent zappe, seul. Il presse le bouton « 4 » de la télécommande, celui de Canal+. Une chaîne qu’il ne voit habituellement qu’en lignes cryptées sur le poste de télévision de ses parents. Mais pas ce soir-là. Car Mika passe les vacances chez sa tante, abonnée à la chaîne. Il est sur le point de regarder pour la première fois la version britannique de « Queer As Folk ». Une série qui met en scène un groupe d’hommes homosexuels de Manchester. Cette découverte va changer sa vie.

Ce soir-là, Mika comprend deux choses. Il est homosexuel. Et il n’est pas seul.

Cette série – d’abord une version britannique de 10 épisodes, puis l’année suivante une américano-canadienne de cinq saisons délocalisée à Pittsburgh – a révolutionné la représentation de l’homosexualité masculine à la télévision. Grâce à elle, de nombreux hommes gays ont pu comprendre, vivre et assumer leur orientation sexuelle. Son importance est telle que, 20 ans plus tard, « Queer As Folk » (« QAF » pour les intimes) va bientôt être relancée, avec de nouveaux personnages. L’occasion pour TÊTU de recueillir les témoignages des fans de la série sur la manière dont cette fiction a bousculé leurs vies.

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Expérience solitaire

« Je regardais ‘Queer As Folk’ en secret, tard le soir », se remémore Laurent, 30 ans. Un point commun avec Mika, et tous les fans avec qui nous avons échangé. A l’instar de Marc, 33 ans. Il a attendu de quitter la maison familiale pour débuter la saison 1, « enfin seul dans un appartement, suffisamment loin de chez mes parents », précise-t-il.

« Je devais avoir 13 ou 14 ans », se souvient quant à lui Antoine, 26 ans, qui est tombé sur la version britannique « en zappant » tard sur M6, un vendredi soir.

Des accès aux épisodes tous hasardeux et solitaires qui n’étonnent pas Arnaud Alessadrin, sociologue ayant travaillé sur la série. Selon lui, « au début des années 2000, il fallait avoir des stratégies pour contourner des barrières à la fois psychologiques, géographiques et économiques ».

« Les VHS et les DVDs étaient soit dans les rayons ‘gays’, soit absents des magasins, illustre-t-il. Le téléchargement était encore freiné par un sentiment de honte, les difficultés techniques de l’époque et, pour les plus jeunes, la crainte de se procurer la série via l’ordinateur familial. D’autant que la version américaine est longue, et que les abonnements à internet coûtaient encore très cher. »

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Premiers émois

Résultat, ceux qui ont tout de même pu voir « Queer As Folk » en 1999 et 2000 appartiennent, selon le sociologue (et peu importe leur âge), à la même « génération » : celle qui a connu la première série gay à l’époque où il n’en existait aucune autre. Une différence fondamentale avec la jeunesse actuelle. « Aujourd’hui, les plus jeunes qui découvrent les fictions LGBT ne le font plus via LA première série gay, explique-t-il. Ils ont le choix entre plusieurs fictions sur ce sujet. »

Cette génération de la « première expérience sérielle gay » a ainsi connu, grâce à « Queer As Folk », ses premiers bouleversements émotionnels . « J’ai eu mes premiers émois sur la mythique scène de sexe entre Nathan (Charlie Hunnam) et Stuart (Aiden Gillen), confie ainsi Antoine. C’est à ce moment-là que j’ai compris que, moi aussi, j’aimais les hommes. » Un passage qui a également marqué Mika, qui se remémore aussi « la fameuse scène des vestiaires ».

 

« Des gamines rêvaient d’être des princesses. Des gamins rêvaient d’être des footballeurs. Et moi je voulais être Nathan. »

 

Car si Nicolas peut dire avoir « ri, pleuré et bandé devant cette série », c’est que « Queer As Folk » était loin d’être prude. Pour la première fois sur petit écran, elle représentait de manière claire et répétée des ébats entre hommes. Le tout à une période « où l’on sort tout juste de l’association automatique ‘sexualités gays = VIH et Sida’ », rappelle Arnaud Alessandrin.

« Au-delà des pratiques sexuelles, la série aborde des questions et des thématiques plus larges : ‘ faut-il baiser pour être gay ?’, la sérophobie, l’homoparentalité, la co-parentalité, etc., poursuit-il. Les hétéros et les ‘non-initiés’ (comprendre les gays vierges) en ont finalement appris beaucoup sur le sujet, plus que les homos eux-mêmes. Car ‘Queer As Folk’ dévoile les coulisses de la communauté : la salle de sport de Brian, la boîte de nuit ‘Le Babylon’, etc. »

La force de l’identification

Phil, 40 ans, se souvient du personnage de Brian comme celui qui « baisait à couilles rabattues ». Mais il retient surtout de la série qu’elle évoquait des thématiques plus larges et réalistes, issues « du vécu fréquent » des hommes gays. « Jalousie, amour, désir, risque de ‘râteau’ et de perdre cet ami… La série aborde des questions que se pose souvent un jeune homo », analyse-t-il.

Il explique s’être identifié « tour à tour au prudent Mickaël et à l’ex-addict Brian », grâce à « leur physique et leur look loin des stéréotypes extrêmes »Fascination pour le personnage de Nathan pour certains, admiration pour le « côté mentor » de Stuart pour d’autres… Les protagonistes des deux versions de la série ont marqué. « Des gamines rêvaient d’être des princesses. Des gamins rêvaient d’être des footballeurs. Et moi je voulais être Nathan. Je rêvais d’avoir une vie comme sur Canal Street« , résume ainsi Mika.

 

« ‘Queer As Folk’ donnait une lueur d’espoir au gamin perdu au milieu de nulle part et sans repères que j’étais. »

 

Ce pouvoir d’identification est l’une des forces de la première série gay. Pour Arnaud Alessandrin, « Queer As Folk » constitue d’ailleurs « une fiction d’identification à plusieurs portes ». C’est-à-dire que les spectateurs se retrouvent chacun dans un ou plusieurs personnages. Et ce grâce à « leurs psychologies et leurs parcours divers et bien définis ».

Des personnages qui représentent des modèles positifs. Le sociologue cite notamment Emmett et « son côté folle mais assumé, une ‘folle politique’ très rare dans les séries de l’époque ». Mais aussi Brian, « un role-model gay qui réussit professionnellement, dans une époque où les visibilités homosexuelles sont marquées par l’homophobie, la violence et les échecs ». Pour lui, « le parcours de Justin est typique de ce qu’on appelle en sociologie et en philosophie ‘l’eldorado de la ville’ comme moteur d’intégration des homosexuels, par opposition à ce qu’il se passerait à la campagne ».

Une analyse qui rejoint le vécu d’Antoine et de Mika. « Le quotidien n’est pas toujours facile quand tu vis en province, dans un village de 150 habitants, sans avoir de figure gay dans le coin, explique le premier. « Queer As Folk » m’a aidé à me dire que je n’étais pas seul. J’ai compris que je pouvais tomber amoureux de qui je voulais. La série donnait une lueur d’espoir au gamin perdu au milieu de nulle part et sans repères que j’étais.« 

« Tous les personnages me semblaient tellement libres d’agir, de se comporter comme ils voulaient : langage, attitude, sans jugement et sans case définie, ajoute le second qui décrit son milieu d’origine comme « rural, populaire et plutôt du genre ‘En finir avec Eddy Bellegueule' » [le roman d’Edouard Louis sur son enfance dans un milieu défavorisé et homophobe dans le nord de la France, ndlr]. Tous les personnages pouvaient être successivement geeks, maniérés ou virils ! Au fil des épisodes, j’ai compris que je pouvais devenir qui je voulais. »

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Un série sans équivalents ?

Cette véritable bulle d’air pour beaucoup de spectateurs intervient « à une époque où l’on ne trouvait pas suffisamment de représentations LGBT+ », rappelle John, 34 ans. Arnaud Alessandrin abonde en ce sens, et rappelle ce qu’était la représentation de l’homosexualité à la télé française en 2000. Une année où il est déjà possible de télécharger les épisodes, mais où la série n’est pas encore diffusée en France.

« Notre télévision propose alors furtivement un protagoniste gay dans ‘Dawson’ et une héroïne lesbienne dans ‘Buffy contre les vampires’, liste-t-il. Dans les productions françaises, le seul personnage gay est celui d’Alain Bouzigues dans ‘Caméra Café’. Il est montré comme une folle, moquée et seule, qui est là pour faire rire les hétéros. Lorsqu’on le compare à Emmett, on voit bien la différence de discours politique et d’inscription dans la communauté de ‘Queer As Folk’. »

L’impact de « Queer As Folk » est souvent comparé à celui de la série lesbienne « The L Word ». Ce que nuance le sociologue. « L’effet ‘première série’ n’est pas immédiatement comparable, bien que cela se joue à seulement quatre ans. Mais il est évident que ‘The L Word’ est un équivalent de ‘Queer As Folk’, où les lesbiennes étant satellitaires, reconnaît-il. Tout comme ‘Transparent’ en est probablement l’équivalent trans’. »

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Les défis du reboot

Tout le monde s’accordera sur le fait qu’il faut, aujourd’hui encore, davantage de séries LGBT. Mais pourquoi un reboot de « Queer As Folk » ? D’autant que ce projet de relance n’emballe pas vraiment les fans que nous avons interrogés. Surtout les « puristes », déçus que ce volume trois s’inspire de la version américaine.

Pour Arnaud Alessandrin, le fait de conserver la ‘marque’ « Queer As Folk » n’est pas anodin. « La série a bien marché et elle est ‘proustienne’ : on se souvient de sa découverte avec nostalgie, analyse-t-il. Mais, pour cette même raison, c’est une fiction qui endeuille. En perdant ses personnages, on perd la rare visibilité qu’elle offrait. »

C’est donc cet héritage qui est ainsi visé avec ce reboot par la chaîne américaine Bravo. Car les tentatives de « nouveau QAF », avec « Looking » en tête, n’ont pas connu le même succès. Arrêtée après deux saisons et un long-métrage en guise de final, la série gay sur le San Francisco d’aujourd’hui n’a pas acquis le même statut de « série mythique ».

Le sociologue identifie cependant trois obstacles à contourner pour cette relance : « Les enjeux politiques ne sont pas les mêmes, ceux de visibilité ont changé (pour les lesbiennes, les personnes trans’ et les personnes racisées). L’importance des quartiers gays et du cruising est amenuisée par les applications de rencontre ».

Autant d’attentes nouvelles que le chercheur résume ainsi : « L’objectif est de satisfaire, non pas les fans de la première heure, mais les nouveaux adeptes à conquérir ». Il s’avérerait pourtant dévastateur pour Bravo de se couper des fans historiques. C’est donc sur la réussite de ce grand écart que le nouveau « Queen as Folk » sera le plus attendu.

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Crédit photo : Channel Four / Showtime Entertainment.


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