Lesbienne, j’ai été victime d’une « thérapie de conversion » dans une église évangélique

Alors que les voix des victimes de « thérapies de conversion » commencent à se faire entendre, elles sont quasi exclusivement masculines. TÊTU a recueilli le témoignage de Sophie-Anne, 20 ans, qui en a subi une dans une Assemblée de Dieu à Dijon, fin 2019.

Adoptée quand j’avais deux ans, j’ai grandi dans une famille catholique, plutôt libérée au niveau des croyances. J’ai fait mon coming out à l’âge de quinze ans, mes parents ont vraiment bien réagi. Dans mon lycée à Dijon, je me suis fait une amie chrétienne évangélique, Céline. Elle m’a parlé de son église, l’Assemblée de Dieu [ADD, membre du Conseil national des évangéliques de France, ndlr] de Dijon. Elle m’a dit qu’elle aimait Jésus et que j’avais besoin de lui. Avec ma mère, je suis allée à Lourdes. C’est là que j’ai eu ma première sensation avec Dieu. Je me suis mise à pleurer. Quand j’en ai parlé à Céline, elle m’a dit que c’était le démon, parce qu’on célèbre Marie, et qu’il fallait chasser ça.

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J’avais encore des doutes sur ma sexualité. Je me suis confiée à Céline et à une autre amie évangélique du lycée, Océane. Elles se sont mises à prier ouvertement pour moi. Je n’ai pas compris ce qui se passait, j’étais complètement ébahie mais je l’ai quand même accepté. À l’automne 2019, j’ai recontacté mon amie et suis allée dans cette église, pour voir ce qu’il en était. Le dynamisme m’a plu : les gens se retrouvent pour louer Dieu, prient à haute voix, ça chante – je chante et je fais de la musique depuis toute petite. J’étais en dépression, en situation de faiblesse. Dans cette église, on se sent bien quand on arrive.

« On m’a dit que mon homosexualité était un démon »

J’ai commencé à être dérangée lors d’un camp de jeunesse où je m’étais rendue à l’invitation de l’église. Le pasteur racontait sa rencontre avec des homosexuels. Il prêchait le fait que l’homosexualité était une abomination, qu’il était écrit dans la Bible que deux personnes de même sexe ne pouvaient pas s’aimer. Je ne me suis jamais cachée d’être lesbienne, je pense que devant Dieu il faut venir tel qu’on est. J’ai commencé à recevoir des messages assez violents de membres de l’église, me disant que l’homosexualité n’était pas mon identité, que mon identité était « en Christ ».

J’ai été suivie par des pasteurs, qui m’ont dit de demander à Jésus de changer mon cœur. C’est-à-dire changer ma sexualité. Quand on entend ça, on se demande ce qu’on a fait de mal. Ils ont commencé à m’interdire de prier à haute voix puis même de venir au culte. C’est une liberté dont on m’a privée. On m’a dit que mon homosexualité était un démon.

Tentative de suicide

Un jour, je suis allée dans une autre église, Impact Centre Chrétien (ICC). Je suis arrivé le jour de “l’atmosphère de gloire”, où des personnes “démoniaques” sont soi-disant délivrées au nom de Jésus par un pasteur qui leur met de l’huile d’onction sur les genoux et sur la tête. Je suis entrée dans une salle où il y avait des jeunes, des femmes qui hurlaient, tapaient sur le sol. Elles étaient censées recevoir le Saint-Esprit. Ça m’a profondément traumatisée et je n’y suis plus jamais retournée.

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Quand on vous rabâche la même chose continuellement, vous finissez par y croire. C’est une manipulation psychologique qui fait que vous ne savez plus qui vous êtes. Quand j’ai commencé à fréquenter l’Assemblée de Dieu, j’avais une petite amie. Je l’ai quittée à cause de la pression. On m’avait expliqué qu’il fallait la quitter, qu’elle n’était pas bien pour moi, que ce que je faisais avec elle était démoniaque. Quand je me suis rendu compte que c’était absurde, j’ai fait une tentative de suicide en essayant de me couper les veines. Si je n’étais pas allée dans cette église, je n’y aurais jamais pensé.

Post-traumatisme

Dimanche dernier, le 26 janvier, je suis allée au culte comme un dimanche normal. J’avais besoin de voir des gens, de retourner à l’église malgré ma prise de conscience du fait qu’il ne fallait plus que j’accepte tout ce qu’on me disait. Le pasteur m’a prise à partie après le culte, parce que j’avais écrit sur Internet à propos de l’Assemblée de Dieu : “Une église qui est ensemble mais qui au fond ne l’est pas”. Il m’a expliquée qu’il ne pouvait pas m’accepter dans l’église telle que j’étais, que venir devant les gens, c’était la honte. On nous rend coupables de quelque chose qu’on a pas fait, qui est naturel en nous. Je ne comprends pas qu’on puisse être aussi intolérant face à des personnes qui cherchent la foi. C’est d’une telle violence !

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Des choses qu’on m’a dites dans cette église continuent de résonner dans ma tête : “Tu n’es pas homosexuelle, tu es une créature de Dieu.” Je suis dans une phase de post-traumatisme. Je me reconstruis petit à petit. Il faut que les mentalités changent, qu’on arrête ce type de délivrances, qu’on crée des lieux de foi où on puisse s’épanouir tel qu’on est. Il y a une multiplication des églises évangéliques, donc une hausse du nombre de personnes touchées par les “thérapies de conversion”. Alors que l’homosexualité, c’est de l’amour, ces personnes ne voient que l’acte sexuel. Depuis que mon témoignage a été publié sur la page “Le coin des LGBT+”, celui-ci a déjà reçu des dizaines d’autres témoignages. La parole commence à s’ouvrir. Il faudrait qu’elle s’ouvre un peu plus vite.

 

Crédit photo : DR


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