100 ans de Tom of Finland : « C’était le père dont nous avions tous besoin »

Ce 8 mai ne marque pas seulement la victoire des alliés sur les Nazis. C’est aussi le 100e anniversaire de la naissance du célèbre dessinateur érotique finlandais, Tom of Finland. TÊTU lui rend hommage en publiant une interview de Durk Dehner, ex-amant et président de la fondation dédiée à l’artiste.

Dans le panthéon des dieux et des démons ayant donné corps aux représentations de l’homosexualité masculine Touko Valio Laaksonen, alias Tom of Finland, se situe très haut. Quelque part entre Jean Genet, Oscar Wilde et Bob Mizer. Entre sa naissance en 1920 à Kaarina et sa mort en 1991 à Helsinki, le dessinateur aura créé une oeuvre brûlante et libre, faite de surhommes musclés, aux sexes démesurés, aux tétons turgescents.

Ses dessins à la mine de crayon regorge d’une charge érotique si puissante qu’un siècle ans après sa naissance, ToF continue d’exercer une fascination sur les jeunes générations queers. D’abord honni dans les années 50 dans son pays d’origine avant d’être célébré aux Etats-Unis dans les années 70, l’artiste aura fixé à lui seul les plus grands jalons de la culture queer… et de la culture cuir.

Un homme a permis à l’oeuvre de Tom of Finland d’arriver, plus ou moins intacte, jusqu’à nous : Durk Dehner. L’ex-compagnon du dessinateur a dédiée sa vie à la préservation et au prolongement du travail de Touko Valio Laaksonen. Il y quarante ans, ce canadien créait à Los Angeles, et avec la bénédiction de l’artiste, la Tom of Finland Foundation.

Le centenaire de la naissance de Laaksonen devait être l’occasion d’une série d’expositions à travers le monde, de Londres à New York en passant par Stockholm, Tokyo ou Berlin. Mais la crise du coronavirus a contrarié les plans de la fondation. Qu’importe. C’est l’occasion pour TÊTU d’interview Durk Dehner, pour connaitre un peu mieux l’artiste et rendre hommage à un héros de l’homoérotisme et la liberté.

Dessin sans titre de TOM OF FINLAND (Touko Laaksonen), 1973, réalisé au graphite sur papier. © 1973-2020 Tom of Finland Foundation

On fête aujourd’hui les 100 ans de la naissance de Tom of Finland. Comment expliquez-vous que son travail continue à exercer une telle fascination près de 30 ans après sa mort ?

Durk Dehner: Je vois plusieurs raisons à cela. Mais disons que les bases de son oeuvre éveillent instinctivement en nous un sens de la fierté et de confiance en soi. Il y a également dans ses oeuvres beaucoup d’humour et un appel à la liberté de faire et d’être qui nous sommes en tant qu’êtres sexuels.

Comment avez-vous découvert son travail ?

Je n’ai pas grandi avec le travail de Tom. J’avais 26 ans la première fois que j’ai découvert l’un de ses dessins. Je l’avais remarqué sur un mur du Spike Bar à New York (mythique établissement gay et cuir de Chelsea, fermé au debut des années 2000, ndlr). L’image a immédiatement attiré mon attention. C’était une pub pour un rassemblement de moto. Il fallait absolument que je possède cette image. La date de l’événement était déjà passée alors j’ai arraché le poster du mur et je l’ai mis dans ma veste. Le lendemain, je l’ai montré à un copain artiste gay, Etienne. Il m’a dit « Oh, ça c’est Tom of Finland, tu aimes son travail ? J’ai son adresse quelque part si tu veux lui écrire », alors j’ai écrit à Tom et c’est comme ça que tout à commencé.

Portrait de Durk par TOM OF FINLAND (Touko Laaksonen), 1980, réalisé graphite sur papier. © 1980-2020 Tom of Finland Foundation

Vous étiez très proches. Il vous a souvent dessiné. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

D’abord par correspondance. Et quand je me suis installé à Los Angeles, il m’a dit qu’il allait venir pour sa première exposition américaine. Je l’ai invité à rester chez moi. Il a accepté. C’est pendant ce voyage que j’ai commencé à mieux appréhender l’étendue de ce qu’il a contribué à créer pour tous les hommes queers à travers le monde. Et oui, j’ai été sa muse pendant plusieurs années. Nous étions partenaires d’affaire, amants, confidents et membres de cette fraternité d’hommes qui aiment le cuir et les bottes.

« Dès les années 50, il imprimait ses oeuvres dans sa chambre noire pour les expédier en petits formats par la poste. C’était illégal mais il savait au plus profond de lui-même que la société avait tort. Pas les homosexuels. »

L’accès à la pornographie n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui. Pourtant des plateformes comme Instagram, Facebook ou Tumblr combattent la nudité et les représentations des sexualités queers. Que nous apprend la vie et l’oeuvre de Tom Of Finland sur ce point ?

Nous, le peuple queer avons nos sexualités inscrites en nous naturellement. Les standards dans nos communautés sont très différents de ceux du reste de la société. Si on ne veut pas être réduits à ceux que la société a établi, il faut que nous suivions la voix de ceux qui nous ont précédé. Tom est un immense exemple. Dès les années 50, il imprimait ses oeuvres dans sa chambre noire pour les expédier en petits formats par la poste. C’était illégal mais il savait au plus profond de lui-même que la société avait tort. Pas les homosexuels. Il était subversif. Voilà un enseignement précieux ! Aujourd’hui, il nous encouragerait à construire nos propres serveurs, nos propres plateformes et à les soutenir. La liberté d’expression se niche dans le fait de ne pas être dépendant de qui que ce soit.

Vous dirigez la Tom of Finland Foundation. Quel est le rôle de cette organisation ?

Notre mission est de préserver, protéger et promouvoir l’art érotique. Nous faisons cela à travers des expositions, des foires de l’art, des compétitions d’artistes émergents, des résidences artistiques et des visites de la maison de Tom dont trois étages sont consacrés à l’exposition de douzaines d’artistes de toutes époques.

Ça vous agace quand vous lisez que l’oeuvre de ToF fait désormais partie de la culture mainstream ?

Pas le moins du monde. C’est un fait, l’oeuvre de Tom a clairement pénétré la culture populaire. Son travail continue d’atteindre de nouveaux publics et de passionner ceux qui l’on découvert adolescents. Mais c’était un rebelle. Il a refusé de compromettre son intégrité artistique, il voulait que ses hommes, ses personnages soient clairement identifiés comme des homosexuels.

« Nous cherchons un point d’équilibre entre l’art et la pornographie. C’est pour cela que nous menons ces projets avec de jeunes créateurs. C’est génial de laisser le travail de Tom soit la rampe de départ de leur propre créativité sexuelle. »

Récemment vous avez collaboré avec les studios de porno MEN.com. Le photographe Matt Lambert, qui signe d’ailleurs la couverture du dernier numéro de TÊTU, a également réalisé une vidéo et un collage très cul au sein de la fondation. Est-ce une façon de garder la mémoire de ToF sulfureuse ? De ne pas laisser son oeuvre être trop « intellectualisée » ?

Vous avez parfaitement décrit notre approche ! Nous cherchons un point d’équilibre entre l’art et la pornographie. C’est pour cela que nous menons ces projets avec de jeunes créateurs. C’est génial de permettre que le travail de Tom serve de « rampe de lancement » à leur propre créativité sexuelle. Peu avant sa mort, j’ai promis à Tom que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que sa présence dans la culture populaire perdure. Je maintiens sa mémoire et son travail fait le reste… Sous bien des aspects, Tom était l’enfant chéri de la culture gay, mais aussi le père dont nous avions tous besoin pour nous guider et nous conseiller. Il nous a montré le chemin pour être heureux. Et surtout, combien le plaisir est l’ingrédient majeur pour réussir sa vie.

La technique de dessin de Tom of Finland était impressionnante…

Absolument ! Et si vous étudiez ses premières oeuvres, vous pouvez très distinctement admirer sa méthode. Elle était incroyablement précise et délicate. Il admirait et étudiait le travail des plus grands peintres comme Rembrandt et Leonard de Vinci – mais il n’avait pas la prétention de jouer dans leur catégorie !

Dessin sans titre de TOM OF FINLAND, Untitled, 1980, crayon sur papier
 © 1980-2020 Tom of Finland Foundation

« Certaines oeuvres sont en train de disparaître. Nous possédons des oeuvres réalisées au stylo à bille dont l’encre change et est en train de s’effacer… Et il n’y a rien que nous puissions faire contre cela. »

ToF travaillait avec des crayons à papier, de l’encre, des pastels des aquarelles.. Des matériaux délicats et fragiles. C’est difficile de préserver ses oeuvres ?

Pour être honnête, oui. Très difficile. Certaines oeuvres sont en train de disparaitre. Nous possédons des oeuvres réalisées au stylo à bille dont l’encre change et est en train de s’effacer… Et il n’y a rien que nous puissions faire contre cela. Au début de sa carrière, ses premiers éditeurs ont traité son travail comme quelque chose de jetable. Parfois, ils collaient le dos des oeuvres avec de la glue qui avec le temps a traversé le papier. Ce n’est pas la majorité des cas mais c’est le genre de problèmes que nous rencontrons dans la conservation des oeuvres de notre collection.

Existe-t-il des dessins de ToF qui n’ont encore jamais été montrées ?

L’exposition de Londres (et qui a été suspendu en raison de la crise du Coronavirus, ndr) compte toute une série d’oeuvres qui n’ont jamais été publiées ou montrées au public. Et nous avons des centaines de croquis préliminaires, de photographies, de collages d’études et beaucoup de versions antérieures des livres consacrés à Kake (le personnage récurrent de l’oeuvre de Tom of Finland, ndr).

Portrait de TOM OF FINLAND devant une de ses oeuvres. (Photo : Patrick Sarfati)

On lit souvent que Touko Valio Laaksonen a ressenti une grande culpabilité au moment de la crise du sida. Qu’il avait le sentiment d’avoir encouragé les gays vers le sexe et donc la mort. Est-ce vrai ?

J’en ai été le témoin. Il a ressenti une certaine forme de culpabilité parce qu’il prêchait l’amour libre et que ces hommes qui ont grandi autour de lui étaient en train de mourir. Je pense que c’est compréhensible. Il a surmonté ce sentiment en embrassant la lutte contre le sida et en encourageant le safe sex. On a réalisé ensemble un poster de campagne qu’on a envoyé partout dans le monde. Dans ses dessins tardifs, dans la dernière moitié des années 80 et jusqu’à sa mort, il n’a représenté que des rapports sexuels protégés.

« Dans le monde de Tom, la plupart des hommes actifs devenaient à leur tour passifs. Et vice-versa. Pour lui, le sexe est un terrain de jeu d’égalité. »

Les personnages d’hommes gays survirils représentés dans ses dessins peuvent être intimidants pour les jeunes LGBT+ d’aujourd’hui. Certains lui reprochent de célébrer une « masculinité toxique ». Que leur répondez-vous ?

Cette expression de « masculinité toxique » est un terme utilisé dans la culture hétérosuexelle pour décrire une attitude masculine phallocrate à l’égard des femmes. La masculinité est utilisée de manière toxique quand elle sert à rabaisser, à dénigrer ou à se hisser au dessus des autres. Dans le monde de Tom, la plupart des hommes actifs deviennent à leur tour passifs. Et vice-versa. Pour lui, le sexe est un terrain de jeu d’égalité.

S’il créait ces personnages de « superhommes », c’était pour défier une société qui à l’époque ne permettait pas ces représentations de l’homosexualité masculine. Nous étions oblitérés, nos existences étaient niées. Et ses dessins nous offraient la lumière nécessaire pour nous aider à réaliser que, nous aussi, nous pouvions être des policiers, des militaires – tout ce que nous voulions être ! Tom avait ses propres fétiches — les bottes, le cuirs et les uniformes — et beaucoup de ses histoires focalisaient sur ces tenues. Je pense qu’il est difficile d’imaginer que des hommes homosexuels puissent être les détenteurs d’une masculinité toxique.

Aujourd’hui, il y a une vague qui nous encourage à laisser parler et s’épanouir la « folle » qu’il y a en chacun de nous. Et c’est génial car tant que tu ne l’autorises pas à faire partie de ce que tu es, tu ne peux pas réellement exprimer qui tu es vraiment.

Dessin sans titre de TOM OF FINLAND, 1963, graphite sur papier © 1963-2020 Tom of Finland Foundation

En 2017, le Finlandais Dome Karukoski a consacré un biopic plutôt sage à la vie de Tom of Finland. Vous en avez pensé quoi ?

C’était un bon film. Le jeu, la cinématographie était de première qualité. C’est vrai qu’il a pris la route la plus sage mais il voulait plaire à un public plus large. Disons que le film n’a pas repoussé les limites de ce qu’on peut montrer de nos jours à l’écran. Mais je pense qu’il a donné une vision assez claire de là d’où venait Tom et de la première partie de sa vie.

Avez-vous une oeuvre préférée de Tom of Finland ?

Oh il y en a tellement ! Mais l’oeuvre que je préfère, c’est le premier dessin que j’ai acheté lors d’une de ses expositions. Il montre un homme en cuir, avec son partenaire nu contre lui. Il regarde directement le spectateur dans les yeux. Le lien, la confiance, l’interconnexion communicative… il y a tout dans ce dessin. Aujourd’hui encore, ça reste mon oeuvre préférée.

Comment définiriez-vous cet héritage ?

Laissez-moi vous répondre en citant ce que m’a dit un jour une parisienne, comme vous. Un soir de vernissage, j’ai remarqué une sublime femme à l’entrée d’une exposition de Tom of Finland. Elle avait l’air tellement ravie, je n’ai pas pu m’empêcher de l’aborder pour savoir ce qu’elle pensait. Elle s’appelait Rachel Laurent, une photographe française, et elle m’a dit « Je viens d’arriver dans le bastion de la liberté. S’affichent ici l’oeuvre d’un homme qui n’a pas eu peur de livrer l’expression qu’il avait dans son coeur. Il l’a représentée pour chacun d’entre nous. »

dessin sans titre de 
TOM OF FINLAND, 1986, graphite sur papier
© 1963-2020 Tom of Finland Foundation

Crédit image: Tom of Finland Foundation


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