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À la découverte d’Ängie, la sensation suédoise queer à surveiller de près

Son franc-parler et son timbre de voix éminemment sensuel ont fait d'Ängie l'une des artistes scandinaves les plus talentueuses et subversives de ces dernières années. Rencontre.

Sortir deux albums en l'espace d'une même année, tout le monde n'en est pas capable. Mais Ängie l'est. La chanteuse suédoise n'est clairement pas du genre à se reposer sur ses lauriers : alors que vient de sortir Not Pushing Daisies en collaboration avec son fidèle ami Harrison First, un deuxième disque est annoncé pour plus tard dans l'année, cette fois cosigné avec le jeune mais prometteur Tail Whip. Le tout en autoproduction, puisqu'elle refuse d'être un pantin pour des labels, et pouvoir faire "tout ce qu'elle a envie".

Bisexualité assumée

Cette attitude téméraire, c'est son credo. Depuis ses débuts en 2016, Angelina Dehn – son nom à l'état civil – ne recule devant rien et se façonne une carrière à la Lana Del Rey, dont elle se voit comme la fille spirituelle. Au travers de ses morceaux quasi romanesques, elle traite de sujets délicats comme l'usage de stupéfiants ou les pensées suicidaires. Côté vie personnelle, l'artiste assume pleinement sa bisexualité, dédiant des titres à la gent masculine comme féminine.

C'est un mercredi après-midi qu'on décide de passer un coup de fil à Ängie. Elle décroche dès la deuxième sonnerie, achevant de tirer les dernières taffes de sa cigarette, confortablement installée dans un bar plutôt tranquille en plein Stockholm.

 

Tu viens de sortir l'album Not Pushing Daisies avec Harrison First et tu as un second album, Heartburn, également prévu pour 2020... Pourquoi faire deux albums la même année ?

Parce que ce sont deux albums très différents ! Not Pushing Daisies est plus commercial, alors que Heartburn est un peu plus artsy, avec des sonorités qui sont nouvelles pour moi. Je me suis vraiment amusée à faire Not Pushing Daisies parce qu'Harrison et moi avons une si bonne amitié. C'était plus compliqué pour moi de faire Heartburn, car ce n'est pas la musique que je produis habituellement. Dans ce disque, chaque chanson représente un challenge !

Sur l'écriture aussi, tu as dépassé tes limites ? Tu es réputée pour ta plume...

Mon premier but est de raconter une histoire. Une histoire sur qui je suis et ce que j'ai traversé. Et de faire en sorte que les gens s'identifient à tout ça d'une manière ou d'une autre. Je considère mes chansons comme des jolis poèmes. J'écris toutes mes paroles moi-même. Pour chaque morceau, c'est différent. Parfois, ça me prend une heure, parfois ça peut me prendre deux mois.

J'ai un titre dans l'album Heartburn qui est très émouvant pour moi. Il parle de la perte d'un ami et ça m'a pris du temps pour arriver à trouver les bons mots. Ça devient plus difficile de t'exprimer clairement quand c'est un sujet qui t'est aussi cher, alors que parfois, tu peux juste te laisser porter par tes idées et laisser parler l'âme de poète qui sommeille en toi. Parfois c'est simple, parfois c'est dur. L'humeur joue beaucoup.

Tu n'as pas peur d'utiliser des jurons dans tes chansons ou d'aborder des thèmes qui peuvent mettre les gens mal à l'aise. Te vois-tu comme quelqu'un de provocateur ?

Je suis pas provocatrice intentionnellement, je pense juste que c'est important de parler de choses qui importent comme l'usage de drogues, la santé mentale ou les thématiques LGBT+. Parfois, c'est acceptable et parfois, ça ne l'est pas. Et je trouve ça vraiment incompréhensible. Mon single "Smoke Weed Eat Pussy" était super controversé mais il faut être honnête, des artistes masculins ont chanté ce genre de propos des millions de fois. Donc c'est différent juste à cause de mon genre ? C'est stupide.

Y a-t-il des artistes contemporains auxquels tu t'identifies et avec qui tu aimerais peut-être collaborer ?

Je répondrai toujours Lana Del Rey. C'est comme ma mère [rires]. J'aime aussi beaucoup ce groupe qui s'appelle Unloved. Ils viennent de faire la BO pour la série Killing Eve et ils font de la musique incroyable. Ils n'ont pas encore percé mais ils ont tellement de morceaux. J'aimerais que tout le monde les écoute.

 

"Si tu as un crush ou que t'es raide dingue de quelqu'un, crie-le sur tous les toits ! Le monde en a besoin."

Tu as toujours parlé librement de ta propre orientation amoureuse dans les médias. Ta bisexualité influence directement ta musique ?

Bien sûr ! N'importe quel aspect de ma vie me donne de l'inspiration au niveau de l'écriture. Pour ma part, j'en ai marre de toutes des chansons d'amour sur des hommes donc je fais en sorte que mes paroles n'aient pas de genre. J'essaie de ne pas mentionner les pronoms des gens maintenant. Je pense qu'on devrait être plus ouvert d'esprit à l'idée d'entendre une chanson d'amour dédié à un homme ou à une femme, ça n'a vraiment pas d'importance. Si tu as un crush ou que t'es raide dingue de quelqu'un, crie-le sur tous les toits ! Le monde en a besoin.

Tu es originaire de Suède. Être LGBT+ là-bas, c'est comment ?

Ça s'améliore, à mon avis. C'était bizarre quand je grandissais mais maintenant, je trouve que c'est beaucoup mieux. Surtout durant ces quelques dernières années, j'ai vu tellement plus de coming out que d'habitude. Je trouve ça génial. J'ai vu un énorme changement en l'espace de peu de temps. Mais malheureusement, il n'y a pas encore de gros artistes qui s'assument.

Beaucoup de personnes queers te suivent et adorent ta musique. Ressens-tu une forme de responsabilité envers eux ?

Bien sûr ! Je parle d'ailleurs beaucoup à mes fans. J'ai beaucoup de fans qui viennent du Brésil et on a une discussion de groupe. Je leur parle presque tous les jours et ils partagent avec moi des moments de leur vie, comme leur coming out à leurs parents... J'essaie de tous les soutenir et de faire en sorte qu'ils aient confiance en eux. J'adore être utile de cette manière, je trouve ça vraiment important. Tu ne seras jamais satisfait de toi-même si tu ne peux pas être sincère envers toi-même.

Que ce soit dans tes clips, à travers tes pochettes d'albums ou sur Instagram, l'esthétique est très travaillée. C'est une partie de ton travail ? 

Oui, j'ai toujours été très visuelle quand il s'agit d'art. J'adore les fringues, j'adore le maquillage, j'adore tout ce qui permet de s'exprimer. La photographie et la production de vidéos sont des façons pour moi de m'exprimer. Je trouve ça très important d'avoir le contrôle sur la façon dont on se présente dans les médias parce que si tu laisses un label faire ça pour toi, ce n'est pas réellement toi que tu montres.

"Soyons honnêtes, Kylie Jenner ne ressemble pas ça "

Être une femme médiatisée peut avoir un impact parfois négatif sur la façon dont tu perçois ton corps. Penses-tu que ça a été ton cas ?

Bien sûr, j'ai toujours des problèmes d'image mais je pense que c'est comme ça chez tout le monde. Je me sens heureuse néanmoins. Je sais que tout ce qu'on voit dans les médias est plus ou moins un mensonge. Soyons honnêtes, Kylie Jenner ne ressemble pas ça [rires]. Mais oui, les médias peuvent te faire sentir mal vis-à-vis de toi-même mais si il suffit de te rappeler qui tu es et que tout ça n'a pas tant d'importance que ça. Les gens font tellement d'efforts pour trouver le bon angle afin de paraître mince ou plantureux ou je ne sais quoi... C'est important d'être simplement toi-même et de ne pas oublier que tout ce qu'on voit sur Instagram est souvent mensonger.

A-t-on essayé de contrôler ton image quand tu as commencé ?

Je ne les ai jamais laissés faire. Peut-être qu'ils ont tenté, mais je ne suis pas facile à manipuler. Ils ont peut-être essayé de changer mon style vestimentaire mais j'ai une forte opinion là-dessus donc personne ne peut débarquer et s'en mêler.

Qu'est-ce qui devrait changer, selon toi, dans l'industrie musicale ?

Plein de choses, honnêtement. Je souhaiterais que cette industrie soit plus acceptante de tous les gens dans le monde. Je souhaiterais que cette industrie arrête de juger les gens à tout bout de champ. J'aimerais surtout qu'on arrête de signer avec des labels parce qu'ils te vont te sucer toute ton énergie comme des vampires. J'aimerais que tous les gens qui songent à signer avec un label ne le fassent pas car, selon mon expérience, c'est tellement mieux de contrôler les choses toi-même. Ne les laisse pas se faire de l'argent sur ton dos quand tu peux récolter cet argent pour toi.

Crédit photo : Amanda Nilsson


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