Soko : « Je n’ai plus de problème à m’engager »

La musique, le ciné et maintenant la maternité, rares sont les terrains que n'a pas conquis Soko. À 34 ans, l'artiste bordelaise fait le point sur sa carrière, alors que son troisième album est disponible depuis ce vendredi. Rencontre.

On l'a écoutée pour la première fois dans nos lecteurs MP3 avec "I'll Kill Her", en 2007. Dès lors, la tornade Soko était lancée. Au fil du temps, cette artiste débordante de créativité s'est fait un nom aussi bien sur la scène musicale que cinématographique. Après une pause bien méritée (qui, au final, n'en était pas une), l'artiste signe un troisième disque, Feel Feelings. Avec lui, une incursion lyrique au cœur des émotions humaines, que Soko entend libérer une bonne fois pour toutes.

"Il est 8 heures du matin et je suis réveillée depuis 5 heures mais tout va bien", blague Soko dès le début de notre interview, après avoir lâché un vif bâillement. C'est en direct de Los Angeles, la mégalopole californienne où elle a élu domicile il y a quelque temps, qu'elle converse avec nous. Peut-être pas matinale mais éminemment souriante, la chanteuse native de Bordeaux se montre vite généreuse, revenant sur ces cinq dernières années où elle n'a de toute évidence pas chômé.

Cinq ans se sont écoulés entre My Dreams Dictate My Reality [son deuxième album, ndlr] et Feel Feelings, qui vient de sortir. Comment résumerais-tu cette période ?

Pendant un an, j'étais occupée par la promo de mon album précédent. J'ai enchaîné avec des films, dont j'ai aussi fait la promo. En 2017, j'ai commencé à enregistrer ce troisième album. Il aurait dû sortir en 2019, voire en 2018 même. Mais comme je suis tombée enceinte, tout a été décalé et d'autres choses se sont rajoutées et ont fait qu'il a été souvent repoussé. Depuis que mon bébé est né, j'ai tourné trois films donc il fallait attendre qu'ils soient bouclés afin que je puisse bien me concentrer sur la sortie de l'album.

Et finalement, même si ça fait deux ans que je l'ai fini, je trouve qu'il arrive plutôt au bon moment. Ma chanson "Oh, To Be A Rainbow!" vient de sortir pendant le Mois des Fiertés et je ne sais pas si ça serait tombé aussi parfaitement. En tout cas, j'avais vraiment besoin d'un peu de rainbow.

Repousser la sortie de ce disque, ça n'était pas trop frustrant ?

En fait si, c'était très frustrant. Mais en même temps, je ne fais que travailler depuis que j'ai 16 ans. Alors quand mon bébé est arrivé, j'avais juste envie d'être maman. C'est ça qui a primé, même si j'ai aussi fait trois longs-métrages depuis qu'il est né.

Généralement, avant de se lancer dans la conception d'un album, il y a comme une impulsion. C'était quoi pour toi ?

À chaque fois que je tourne des films pendant un moment, je ne sais plus qui je suis vraiment. C'est toujours une transition délicate pour passer de l'un à l'autre. Là, je venais de faire La Danseuse et Voir du pays, et j'avais l'impression de n'être que ces personnages et de ne plus être moi. Alors dès que j'ai fini leur promo, je suis allée faire une thérapie pendant une semaine. C'était comme un stage intensif où on est coupés du monde et je savais que j'avais besoin de ça pour me remettre à la musique.

En sortant de ça, j'ai commencé tout de suite à écrire l'album. Je savais que je voulais qu'il s'appelle Feel Feelings et ça me paraissait important de parler de cette espèce de bienséance des émotions qui est comme imposée de génération en génération. Tant qu'on est dans le paraître, on ne peut pas vraiment être en accord avec nous-mêmes. Et moi, c'est ça qui me touche dans l'art et chez les gens. Les vraies émotions, la vulnérabilité, les rapports humains... Voilà ce dont j'avais envie de parler avec cet album.

Tu penses que cette abstinence volontaire a influé sur tes compositions ? Ça t'a apporté une clarté ?

En fait, ce processus de thérapie s'appelait Hoffman. Le concept soutient que la paix dans le monde doit commencer par la paix intérieure. Et pour arriver à être en accord avec soi-même, il faut arrêter de marcher avec des béquilles. On utilise plein de choses pour camoufler nos émotions : ça peut être nos portables, des relations qui s'enchaînent... tout pour éviter d'être seul avec soi-même. Ça m'a fait prendre conscience que, en effet, j'avais été dans plein de relations toxiques les unes après les autres.

J'ai donc voulu faire ça pendant un mois : essayer d'être plus dans le moment présent, couper mon téléphone quand je voyais des amis ou quand j'allais travailler. Et ce truc d'abstinence, c'était plutôt pour me dire que ma valeur n'est pas déterminée par l'approbation de l'autre, surtout dans des situations romantiques. Arriver à cette réalisation que je n'ai aucun problème à être seule, ça m'a donné énormément de force. J'ai pu me concentrer sur l'album et avoir des relations beaucoup plus sereines, créatives et faciles avec tout mon entourage. Toute mon énergie est allée dans cet album.

J'ai l'impression que beaucoup veulent l'atteindre cette "indépendance émotionnelle" mais ça n'est pas toujours facile. Comment y es-tu parvenue ?

Ça s'est fait vraiment petit à petit. J'étais partie dans l'idée de faire ça pendant un mois. Puis au bout d'un mois, je me sentais tellement bien et tellement plus forte. Je sentais que j'étais plus concentrée sur l'écriture, sur ma musique. Donc j'ai continué, en me disant que j'allais faire ça jusqu'à ce que l'album soit bouclé. Il m'a pris un an et demi, donc j'ai été célibataire pendant tout ce temps. En sortant de ça, j'avais l'impression d'avoir enfin les outils pour dire non aux relations de codépendance.

Tu abordes les relations différemment désormais ?

Oui. Et me défaire de tout ce poids, ça a eu un impact sur la façon dont j'ai rencontré mon amoureuse, avec qui j'élève mon bébé. On est d'abord devenues meilleures amies sans même imaginer être ensemble. Jusqu'au moment où on s'est dit : "tu es la personne la plus importante de ma vie, je ne peux pas imaginer ma vie sans toi et OK, peut-être qu'on est un peu amoureuses". Mais ça a pris beaucoup de temps. Et ce temps m'a permis de vraiment découvrir une personne et de la connaître sous toutes ses formes, avec ses lumières et ses ombres.

Feel Feelings, comme son nom l'indique, parle beaucoup de sentiments. Parfois positifs, parfois plus doux-amers. Dans l'ensemble, on a l'impression que tu es arrivée à un âge de raison, où tu reviens sur tes erreurs passées pour partager les leçons que tu as apprises...

Oui, il y a clairement un peu de ça. C'est ce truc de grandir et de me dire que je n'ai plus envie de perdre mon temps. Au niveau des tempos, les chansons sont beaucoup plus lentes. Il y a plus de respirations, c'est plus apaisé.

Ton titre "Replaceable Heads" parle d'amour mais pas n'importe lequel : l'amour-propre. Il faut être seule pour s’aimer soi-même ?

Oui, complètement. Ma période de célibat m’a permis de développer un amour-propre sain, et c'est bien là le propos de "Replaceable Heads". J'en avais marre de toutes ces choses toxiques. Dedans, je chante "I don't want to love anyone anymore". C'est bien que ça ne me réussissait pas.

Tu signes également une chanson en français, "Blasphémie". Une première pour toi. Comment as-tu créé ce morceau ?

En fait, je ne sais pas. Le peu de fois où j'avais essayé, je trouvais ça vraiment cheesy. Et comme je vis aux États-Unis, la plupart des événements importants, je les vis en anglais donc ça me paraît naturel de les mettre en musique en anglais. Mais pour "Blasphémie", c'était quelque chose que j'ai vécu en français, à Paris. Une nuit d'insomnie, elle m'est venue toute seule. Je l'ai enregistrée en mémo vocal, en me disant que ça ne mènerait nulle part. Le lendemain, j'avais une session avec James Richardson, un pote qui fait les guitares de MGMT. On l'a écoutée ensemble et il m'a dit que c'était génial. Ça m'a vraiment donné la confiance de le faire.

Te verrais-tu reproduire l'expérience ?

Oui, si ça se fait de manière naturelle et spontanée comme ça.

Tu n'as jamais caché ton attirance pour les femmes dans ta musique, mais il y a un morceau un peu plus "communautaire" qui diffère de tes autres titres lesbiens. C'est "Oh, To Be a Rainbow!". C’est un hommage ? Un hymne ?

La communauté LGBT+, c'est tellement important pour moi. Avec Feel Feelings, mettre tous les sentiments dans un même album, je voyais ça comme un arc-en-ciel. Il vient avec le soleil et avec la pluie. C'est au milieu de tout ça que la magie se crée. C'était juste primordial pour moi de faire le constat de cet état d'esprit. Et comme je voulais faire un album arc-en-ciel, c'était logique de proposer une chanson qui était totalement rainbow.

Tu as parlé très tôt de ta pansexualité dans les médias. Comment l'avais-tu vécu à l'époque ?

Moi, je dis juste queer. Je t'avoue que je ne me rappelle même pas avoir fait un coming out médiatique. J'ai toujours été tellement à l'aise avec ma sexualité que je n'ai jamais l'impression de l'avoir cachée ou d'avoir eu à la dévoiler.

As-tu l'impression que l'industrie musicale, française comme américaine, a fait des progrès en termes de visibilité pour les artistes queers ?

Oui, énormément. Il y en a beaucoup plus en France depuis quelque temps. Je pense à Christine and the Queens, Pomme... Aux États-Unis, oui, il y a beaucoup d'artistes trans qui commencent à être sur le devant de la scène et ça fait du bien.

Tu as participé à un épisode du podcast Coming out, où tu reviens justement sur ton orientation amoureuse. Dedans, tu mentionnes ne pas avoir l'impression de faire partie d'une communauté, bien que tu aies conscience de ton rôle de porte-parole. Que veux-tu dire par-là ?

Quand on a la chance d'avoir des gens qui nous suivent et qui nous écoutent, j'ai l'impression que c'est très important d'utiliser ses plateformes pour offrir de la visibilité. Et en même temps, je ne me suis jamais nécessairement dit que j'avais un besoin d'appartenir à une communauté quelle qu'elle soit. Parce qu'en fait, je trouvais que l'idée d'une communauté revenait à se dire qu'on était différents. Et dans mon idée, il fallait plutôt soutenir qu'on était tous égaux. Mais en y repensant, surtout avec le mouvement Black Lives Matter, c'est faux. On n'est pas tous égaux. Il faut participer activement à être antiraciste, et c'est tout aussi important de lutter activement contre l'homophobie et célébrer la communauté LGBT+. On me demande de plus en plus de faire des messages pour cette communauté-là et je prends beaucoup de plaisir à le faire.

Tu as l'impression que l'engagement est beaucoup plus important de nos jours ?

Oui, mais ça ne me dérange pas. Je trouve ça important d'utiliser ses plateformes pour le bien de la planète et pour l'unité [rires]. C'est une responsabilité que j'avais du mal à endosser au début, parce que je voulais juste faire de la musique et qu'on me laisse tranquille. Et maintenant, c'est quelque chose que j'aime faire.

Alors que tu planchais sur ce troisième album, tu as donné naissance à ton premier enfant, Indigo. On entend d'ailleurs son battement de cœur dans la chanson qui clôture l'album. Ta maternité est-elle une source d’inspiration ?

Ça m'inspire, oui. Mais est-ce que j'ai le temps d'en faire quoi que ce soit, non! (Rires) Je n'ai pas encore commencé à enregistrer quoi que ce soit pour un autre album. Pour le coup, sur cette chanson, je voulais juste faire un hommage à mon fils. Et puisque je l'ai enregistré avant d'être enceinte, c’était une façon pour moi de clore ce chapitre et de laisser la place à mon bébé.

Ça fait maintenant un petit moment que tu vis aux États-Unis. Quelle vision as-tu de la France de l’autre côté de l’Atlantique ?

Oui, j'habite aux États-Unis, mais je pense que c'est plus juste de dire que j'habite en Californie, l'état le plus progressiste du pays. Comme je vis dans une telle atmosphère, j'ai l'impression qu'il y a des sujets sur lesquels on est beaucoup plus ouverts qu'en France, comme la question du climat ou de la consommation de viande. Ici, les gens font des efforts pour moins en manger. Quand je rentre en France, même si ça a beaucoup évolué à Paris avec davantage d'options, c'est quand même encore stigmatisé.

Aussi, à Los Angeles, quand je me promène avec ma meuf et notre bébé, on ne nous demande jamais si on est sœurs. Quand je rentre à Paris, on n'y échappe pas. "Le petit, il a les cheveux bouclés, il doit ressembler au père, c'est ça ?" Non, en fait [rires]. Il y a vachement de progrès à faire là-dessus.

Côté cinéma, tu prévois d'être pas mal active dans les prochains mois voire années avec plusieurs projets annoncés dont Little Fish, de Chad Hartigan, et A Good Man, de Marie-Castille Mention-Schaar. Comment choisis-tu tes projets sur grand écran ?

A Good Man, c'est un film LGBT+ donc c'était une évidence. Et Little Fish, j'adorais le casting et c'était la première fois que je faisais un film aux États-Unis. Chad Hartigan, c'est un réal' que j'adore. Il allait aussi avoir un bébé pendant qu'on était en production et quand on a commencé à tourner, Indigo avait trois mois. Donc c'était vraiment une expérience de fou de faire ce film-là.

Tu as une lourde carrière musicale, une belle filmographie, tu es désormais maman. Le prochain challenge qui t'attend, ça va être quoi ?

Un deuxième bébé ! Avec la quarantaine, je me rends compte que la vie de famille, c'est quelque chose que j'adore et qui est hyper précieux.

Tu pensais que tu allais autant adorer devenir mère ?

Oui. Ça faisait des années et des années que j'avais envie d'être maman.

Crédit photo : Miriam Marlene


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