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cultureOn a parlé des années 80, de clubbing et du sida avec Erasure (et on a pleuré)

Par Sophie Rosemont le 20/09/2020
Erasure

Le dernier album du plus cultissime des groupes gays de synth pop anglais, The Neon, nous plonge dans un bain de vigueur tellement 80s qu’on aurait tort de s’en priver. Et son chanteur, l’absolument fabuleux Andy Bell, est toujours en verve.

Victims of Love”, “Sometimes”, “A Little Respect” et l’immortel “Oh l’amour” squattent encore les stations FM françaises. Entre 1986 et 1994, Erasure a sorti une multitude de singles résumant parfaitement l’euphorie des années 1980, les micro-shorts, les brushings soufflés et les refrains addictifs. Dans les charts de l’époque, aux côtés de Vince Clark et d’Andy Bell, c’est toute une pop anglaise qui faisait son coming out : Soft Cell, les Pet Shop Boys, Bronski Beat ou Frankie Goes to Hollywood. Après avoir fondé Depeche Mode et Yazoo, Vince Clarke recrute un jeune chanteur un peu paumé mais ultra-charismatique : Andy Bell. Ainsi naît Erasure. Trente-cinq ans après, le duo fait un comeback remarquable avec un nouvel album, The Neon, et prouve qu’il sait toujours enflammer les boules à facettes. C’était l’occasion d’appeler Andy Bell à Londres pour parler des belles heures des années 1980, de sa séropositivité et de son amour de la pop.

 

The Neon est à la fois baroque, mélancolique, romantique, dansant... Comment l’avez-vous envisagé avec Vince Clarke ?

On l’a enregistré à Atlanta, mais les chansons ont été écrites à Brooklyn durant l’été 2019. Nous étions à mille lieues de savoir ce qui allait nous tomber dessus avec le confinement : on avait l’impression d’avoir à nouveau 17 ans et ça s’entend sur l’album, non ?

Tu étais d’ailleurs à peine sorti de l’adolescence au début d’Erasure. Tu te rendais compte que le groupe devenait l’un des symboles de la pop hédoniste des années 1980 ?

C’est seulement aujourd’hui que je réalise la chance que j’ai eue de naître en 1964 pour assister à l’avènement de cette pop moderne et joyeuse. Ce sentiment de liberté, on le devait au punk, qui avait permis de faire tout et n’importe quoi et qui a ouvert la voie à la synth pop. Aujourd’hui, une star doit non seulement vendre des disques, mais aussi des parfums ou des tee-shirts... Tout ce qui nous intéressait, c’était les mélodies, les paroles, la pochette de l’album. Et faire danser les gens.

À l’époque, il y avait beaucoup de groupes gays anglais : Frankie Goes to Hollywood, The Communards, Soft Cell... Vous étiez tous potes ?

Je ne dirais pas ça... Celui dont j’étais le plus proche, c’était Jimmy Somerville, avec lequel on a fait plein de plateaux télé, des concerts caritatifs... On se voyait tout le temps. Avec les autres, sans être ennemis, nous ne nous fréquentions que de loin.

Que pensais-tu à l’époque des chanteurs qui ont mis plus de temps à sortir du placard, comme Freddie Mercury et George Michael ?

Ce n’était pas les seuls ! Il n’y avait que Holly Johnson de Frankie Goes to Hollywood, Jimmy et moi-même qui étions ouvertement gays ! Les autres, comme Marc Almond de Soft Cell ou Boy George, n’en faisaient pas publiquement état, même si on savait tous qu’ils étaient pédés. Ce secret de po- lichinelle était agaçant, mais ce n’était pas à nous de les outer. Ça demandait une préparation psychologique, car, si on écoutait l’industrie de la musique et les médias, faire son coming out, c’était renoncer à sa carrière.

Toi, tu as pris le risque !

Oui, alors que c’était un peu flippant, et d’ailleurs pas mal d’artistes quittaient le pays, comme David Hockney. Mais c’est important d’être engagé en tant qu’artiste. C’est pour cette raison que j’aime la scène. Ça m’a permis de faire le show même dans des lieux réfractaires aux homos : des petites villes américaines de rednecks ou en Afrique du Sud. Sur scène, je voulais être la reine, et personne ne pouvait se faire d’illusions !

Tu as toujours été à l’aise sur scène ?

Toujours, même si je n’avais pas autant de confiance en moi au tout début. D’abord on tremble, et puis il faut prendre son courage à deux mains, construire son personnage. Ça prend du temps de trouver le bon costume, mais quand tu l’as, c’est comme si tu portais une protection divine. Rien ne rend plus vulnérable que de chanter des morceaux aussi roman- tiques que ceux d’Erasure... Il faut trouver le bon ton pour briser les cœurs.

Est-ce que vous mesuriez l’impact d’Erasure à l’époque ?

Pas vraiment... On n’a pas compris pourquoi “Blue Savannah” était numéro 1 aux États-Unis ! Pourtant, en tant que groupe gay, on voulait passer à la radio pour accéder à la conscience collective. Quand tu penses qu’on a toujours évolué avec un la- bel indépendant, c’est assez dingue qu’on ait tenu la route. C’est seulement dans les années 2000 qu’on a réalisé l’importance qu’on avait auprès du public.

Que penses-tu de vos héritiers d’aujourd’hui, comme Years & Years ?

Il faut les encourager, bien sûr. Ils n’arrivent pas vraiment à reproduire le son sur lequel on était concentré dans les années 1980, sans que j’arrive à constater une véritable différence. Quand j’y pense, The Neon est un disque de new wave tellement estampillé année 1980 qu’un groupe d’aujourd’hui aurait pu le sortir !

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Ta relation avec Vince Clarke est le point fort d’Erasure. Pourtant ça n’a pas dû être de tout repos, avec vos fortes personnalités respectives...

Non, en effet. On vit une sorte d’histoire d’amour avec Vince. Il a fallu du temps pour s’approprier la notion de groupe et maîtriser nos ego, mais ce type de relation est si rare. On mesure notre chance !

The Neon est taillé pour le dancefloor. Tu sors encore en club ?

Hum, ma dernière grande sortie date d’il y a dix ans, et tout le monde semblait faire semblant d’être drogué, c’était très étrange. Moi, je n’ai jamais fait sem- blant, même si j’ai bien fait de m’arrêter. Quoique... la drogue m’a aidé à apprivoiser la techno à l’époque! Ça fait vieux schnock, mais je ne comprends rien aux danses actuelles.

Qu’est-ce que tu écoutes chez toi ?

Des vieux trucs. Elton John, du jazz des années 1950, du disco, Ella Fitzgerald, Joni Mitchell, des pop songs imparables comme “Désenchantée” de Mylène Farmer et “Toi mon toit” d’Elli Medeiros. J’écoute beaucoup de chanteuses. Si les femmes prenaient le pouvoir, le monde serait meilleur !

En 2004, tu as annoncé publiquement être séropositif. Comment tu as vécu cette période ?

Difficilement. Mon ancien partenaire [Paul Hickey, décédé en 2012] a découvert qu’il l’était à l’âge de 50 ans. On lui a dit : “Vous avez contracté le VIH, vous allez mourir.” Pour m’accompagner en tournée, il devait présenter un mot de son médecin... À l’époque, quand on était séropo, on ne pouvait pas poser un pied sur le sol américain [cette loi datant de 1987 a été abolie par Barack Obama en 2010] ! Pour ma part, j’ai su que j’étais séropositif en 1997, mais je suis resté dans le déni quelques années. Il m’a fallu beaucoup de temps, plus que pour mon coming out, pour l’assumer. Le cercle amical autour de moi se réduisait mois après mois, c’était terrible.

Quand la trithérapie est arrivée, ça a été miraculeux, je me suis senti beaucoup mieux. Ça me fait penser à ce super film français, 120 Battements par minute, qui rappelle l’importance d’Act Up. Sans eux, personne n’aurait pris la parole pour nous soutenir ou nous défendre. Encore aujourd’hui, qui peut parler normalement de sa séropositivité ? C’est encore plus tabou que les maladies mentales. Tant qu’il n’y a pas de vaccin, cela ne changera pas. Depuis l’arrivée du Covid-19, on met les moyens pour le trouver... Alors que le sida, considéré comme une maladie de gays et de drogués, n’a jamais été prioritaire.

Te considères-tu comme un survivant ?

Oui! Je ne sais toujours pas pourquoi j’existe, hormis peut-être faire le show, mais je suis bien vivant.